La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

w i— i c/5 c/3 O ü

L’offensive conservatrice de Thatcher

· Cahiers du féminisme, n° 31, printemps 1985 · p. 18-19 · 1 675 mots

Margaret Thatcher est au pouvoir depuis mai 1979. En six ans, l’offensive du Parti conservateur s’est traduite par de vastes et brutales attaques des droits de l’ensemble de la classe ouvrière. La politique Tory a particulièrement touché les femmes, et nous voulons ici donner un simple aperçu de ce que signifie l’Angleterre de Thatcher pour les femmes en 1985. L’un des effets les plus évidents du règne Tory a été la croissance rapide des chiffres du chômage. Officiellement, neuf cent mille femmes sont sans travail et les estimations évaluent à un million supplémentaire les femmes qui souhaiteraient travailler. Les crédits attribués aux programmes d’emploi des jeunes semblent en hausse, mais ils mènent à l’impasse, et sont destinés à maintenir les jeunes gens et les jeunes femmes en dehors du marché « réel » du travail, et à éviter toute « contestation ».

Le bas niveau des salaires est la principale caractéristique des femmes qui travaillent. En avril 1982, le salaire hebdomadaire moyen d’une femme était de 99 livres (contre 154 pour un homme), mais aujourd’hui en Grande-Bretagne près de 60 % des gains des ouvrières se situent au-dessous de 80 livres par semaine (une livre équivaut à 1 1 francs). Entre 1970 et 1977, le salaire des femmes, exprimé en pourcentage par rapport à celui des hommes, avait connu une amélioration: en 1970, il représentait 63,1 96 de celui des hommes, 75,7 96 en 1977. Mais en 1982, il est retombé à 73,9 96. Récemment, 270 femmes des usines Ford à Dagenham et Halewood ont mené une lutte contre les bas salaires et la discrimination.

Couseuses à la machine, elles réclamaient depuis 1966 une augmentation de salaire proportionnelle à leur qualification, qui à cette date n’avait pas été reconnue ! Ford a finalement accepté un accord, mais la revendication « A travail égal, salaire égal » demeure une des batailles centrales pour les travailleuses.

Les services de santé... pour les riches seulement ?

La politique Tory n’a servi qu’à accélérer la baisse des salaires et du niveau d’emploi des femmes. Les premières attaques ont touché le secteur public, et notamment le Service de santé national (NHS, National Health Service). Les employés du secteur public sont des femmes à 77 %, également utilisatrices de ces services. Les restrictions entraînent non seulement des suppressions d’emplois, mais aussi la disparition de services vitaux. C’est le cas de « Meals on wheels », service de repas à domicile pour les personnes âgées ou handicapées, et qui a pour clientèle 73 96 de femmes. Le NHS, créé après la Seconde Guerre mondiale, est en train d’être carrément démantelé par Thatcher. Il est loin le temps du « NHS gratuit pour tous » ! Le tarif des prescriptions a augmenté, nombre d’hôpitaux et de cliniques ont fermé, l’attente pour les traitements est plus longue, et la qualité des soins décline. La privatisation est une tactique-clé de l’attaque. Les soins médicaux privés ont toujours existé en Grande-Bretagne, mais depuis 1970 la privatisation s’est développée et constitue un des thèmes favoris des Tories. Un secteur particulièrement susceptible de se privatiser est celui des services d’entretien des hôpitaux : femmes de ménage, blanchisserie, brancardiers, pas de surprise : les femmes représentent 75 % de ce personnel auxiliaire. Thatcher prétend que le secteur privé peut offrir des services moins chers et plus efficaces — mais ce n’est qu’une stratégie supplémentaire visant à renvoyer les travailleurs, à diminuer les salaires, et à remplir davantage les poches privées.

La résistance des femmes de ménage de l’hôpital Barking

En mai 1984, à Londres, 90 femmes de l’hôpital Barking se sont mises en grève, et la poursuivent encore aujourd’hui. Le point de départ était que leur employeur privé avait négocié avec l’autorité locale de la santé une réduction de coût de 4 1 % , ce qui signifiait que le salaire se réduisait d’un tiers, moins de vacances, et pas de congé-maladie. La grève de Barking n’est en réalité que la partie visible de l’iceberg de la bataille de la privatisation, mais elle est aussi révélatrice de la volonté des femmes travailleuses de résister à ces attaques scandaleuses.

En 1927, il y avait 183 hôpitaux pour femmes dans le Royaume-Uni. Le South London Women’s Hospital (SLWH) était le dernier à être tenu par des femmes pour des femmes, et il a mené lui aussi une longue lutte pour survivre. Après une campagne de deux ans contre la fermeture, bien que les salles soient vides et que les lits aient été dispersés le 25 juillet 1984, le SLWH est, depuis le 26 juillet 1984, le lieu d’une occupation active, avec piquet de grève 24 heures sur 24, occupation qui dure encore aujourd’hui. Le droit à être examiné par une femme-médecin n’est pas qu’une « folle » exigence féministe. C’est un besoin très important pour les femmes asiatiques par exemple, et le refus de reconnaître leur requête est au fond une réponse raciste aux femmes de couleur en Grande-Bretagne.

Le projet Tory pour la famille

En mars 1983, le Guardian a fait état d’une série de propositions émanant du Cabinet, visant à restructurer les institutions. Nombre de ces propositions avaient trait au renforcement de la famille. En tête de liste venait le thème gouvernemental contre les femmes : « Encourager les femmes à rester à la maison ». La philosophie que sous-tendent ces propositions s’exprime par les mots de Patrick Jenkin (voir encart) : « La famille a été la base de toute société passée à la postérité. Elle possède force et résistance, pas seulement dans l’adversité, et la loyauté envers la famille se situe au rang le plus élevé, plus élevé encore que celui de la loyauté envers l’Etat. » L’attaque que constituent ces propositions se trouve dans la droite ligne de la politique Tory qui a pour but de couler ces services dont dépendent les familles et les femmes en particulier. Gardes de jour, aide aux personnes âgées, services de santé, repas servis à l’école, maisons de jeunes, etc. ont tous été la cible des Tories. Le but principal de cette campagne est d’exclure les femmes du marché de l’emploi et de les ramener à la maison afin qu’elles exécutent toutes ces tâches gratuitement.

Judith Arkwright écrit dans Socialist A ction (1 ) : « Le point de départ des Tories n’est pas la défense de la famille, mais la promotion d’une politique qui place le profit avant les besoins sociaux. Le but des Tories est de renforcer la famille pour en faire un rempart contre les effets de leur propre politique. »

Les valeurs victoriennes

Une telle réthorique, proche des valeurs victoriennes, crée un climat plus favorable à la montée des forces de droite. Victoria Gillick, mère de dix enfants, mène ce type de campagne moraliste : elle a intenté une action en justice contre le DHSS (Department of Health ans Social Service : Département de la santé et des services sociaux), pour empêcher que l’on donne la pilule à ses cinq filles âgées de moins de seize ans sans son consentement (pas un mot de ses fils...). Deux mille médecins de droite se retrouvent à ses côtés pour abolir un texte vieux de huit ans selon lequel les conseils de contraception et la pilule peuvent être donnés aux filles de moins de seize ans, sans que leurs parents soient tenus au courant, à la discrétion du médecin. En 1972, Gillick était membre d’une organisation raciste dénommée Powellaight, et elle fait partie actuellement d’un groupe catholique contre l’avortement : Life (la vie). Elle prétend que la pilule encourage la promiscuité et mine les valeurs familiales. Le soutien de la droite s’accentue, et comme le disait Out-w ri te (2) en mars 1983 : « La campagne moraliste de Mrs Gillick doit être combattue par toutes les composantes du mouvement des femmes. C'est un attaque contre les femmes, contre leur droit à vivre librement leur sexualité. »

Les nouvelles lois sur l’immigration, sexistes et racistes à la fois, touchent en particulier les femmes noires et asiatiques. Une nouvelle ordonnance de police, qui prévoit une fouille corporelle intime en cas de détention, a été condam- née par le mouvement des femmes comme procédure violente et humiliante. Ce sont des centaines et des centaines de femmes noires et asiatiques qui se sont battues contre l’expulsion sous le régime de Thatcher. Les allocations de maternité sont maintenant plus difficiles à obtenir, et les femmes qui ne travaillent pas sont condamnées à vivre au-dessous du seuil de pauvreté. Les femmes représentent

« La bataille pour les droits des femmes a été largement gagnée »...

« Je ne crois pas que les mères aient les mêmes droits de travailler que les pères. Si Dieu avait voulu que nous avions les mêmes droits de sortir pour aller travailler, il n'aurait pas créé l’homme et la femme. » Patrick Jenkin, secrétaire aux affaires sociales, octobre 1979.

« Le parti Tory devrait " encourager les femmes à rester à fa maison, encourager les familles à réassumer les responsabilités prises par l'Etat, par exempte, la responsabilité des handicapés, des personnes âgées, des chômeurs de seize ans". » Propositions Tory, relevées dans le Guardian du 17 février 1983.

les deux tiers des retraités, et la plus grande partie des sept millions de personnes qui bénéficient des allocations pour les enfants.

Thatcher’s Ruins (les Ruines de Thatcher ) (3) est un livre récent qui résume la situation en Grande-Bretagne aujourd’hui. Il ne fait aucun doute que six années de Thatcher, c’est assez ! Le prétendu Parti de la charité ne donne pas un sou aux femmes — emplois, salaires, crèches, enseignement, soins médicaux, vous connaissez — mais les femmes en Grande-Bretagne prennent garde et résistent. Ainsi l’article que nous publions dans ce même numéro des Cahiers du féminisme, concernant les femmes des mineurs en grève, témoigne de la confiance et de l’expérience que les femmes ont acquises ces dernières années pour renverser le gouvernement anti-ouvrier et anti-femmes de Margaret Thatcher. Exemple à suivre s’il en est...

Linda Woods

5G ffl ~ c/5 CA> O O

Notes

  1. 1. «Socialist Action », 20 mai 1984.
  2. 2. «Outwrite », Oxford House, Derbyshire St., London E2.
  3. 3. «Thatcher’s Britain : a Guide to the Ruins », May 1983, Pluto Press.

Une erreur sur cette page ?