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Le Figaro-Magazine : Une idéologie de choc

· Cahiers du féminisme, n° 31, printemps 1985 · p. 14-15 · 1 558 mots

Pour connaître les bases politiques et théoriques de la droite dans son combat contre le marxisme et le féminisme, rien de tel que de lire « le Figaro-Magazine ».

Trois grands thèmes dominent les colonnes de cette revue sur la question des femmes.

D’abord, une propagande de plus en plus inconditionnelle en faveur de la « sociobiologie », théorie élaborée aux USA et suivant laquelle on peut expliquer la quasi-totalité des comportements individuels et sociaux par les données biologiques. Selon cette théorie, les êtres vivants (y compris les êtres humains) sont soumis à la pression de leurs gènes qui cherchent à se transmettre et à croître au fil des générations. Et pour nous convaincre de la justesse de cette « science », on ne compte plus le nombre d’articles sur les grands singes ou les Bochimans (1). L’observation de ces êtres si près de la « nature » est censée nous renseigner sur les rapports entre les sexes dans nos sociétés.

Ainsi, dans un article du 12 janvier 1980, commentant les travaux d’un chercheur (élève de Konrad Lorenz), sur les Bochimans, Yves Christen écrit : « On a beaucoup dit au cours de ces dernières années que le rôle du sexe, notamment la dominance exercée par l’homme sur la femme était pure affaire de civilisation. Le travail d’Eibl-Eibesfeld prouve le contraire: “Alors, explique-t-il, qu’aucun adulte n’avait utilisé le matériel que nous avions apporté ; les garçons bochimans et eux seuls .s’v intéressèrent. Ils le firent avec une ardeur d’autant plus grande que les filles ne jouèrent pas avec ces objets.’’ » Passives, les filles, on vous le disait bien !

Au nom de différences « naturelles »

Consolons-nous, sur le plan biologique, nous sommes le « sexe fort ». Nous avons une plus grande protection immunologique qui nous confère une plus grande longévité. Mais alors, pourquoi sommes-nous en situation de dominées si tout s’explique par le biologique ? Hélas, trois fois hélas, nous sommes handicapées par notre système reproductif et la lecture de l’article d’Y. Christen du 3 mai 1980 ne nous laisse aucun espoir : la prolifération par millions de spermatozoïdes chez l’homme et la ponte d’un seul œuf par mois par les femmes expliqueraient des tendances prétendument naturelles b. la polygamie des hommes, à la monogamie des femmes et leur repli sur le foyer: « (...) “Selon l’interprétation des biologistes modernes (les socio-biologistes) l’homme doit tendre à distribuer son matériel génétique et donc ses spermatozoïdes, aussi généreusement que possible tandis que les femmes n’ont que peu de chances de se reproduire. ’’ Bref, cela explique à la fois les soins maternels attentifs durant neuf mois plus vingt ans et le caractère plus ou moins folâtre de la majorité des hommes. » Confortable, comme « théorie », non ? Mais au cas où vous auriez des doutes sur la portée explicative de ce raisonnement, Y. Christen nous apporte la contre-épreuve tant attendue. On la trouve dans un article du 27 juin 1981, intitulé « La pilule devient dure à avaler. » Constatant que « le rejet de la pilule n' apparaît nulle part ailleurs avec plus de netteté que dans le public gauchisant et féminisant qui a le plus défendu la contraception », il conclut sur les déclarations d’un certain docteur Pradal qui parle d'« impossible mise en condition de l’instinct génésique ». Instinct, quand tu nous tiens !

La sociobiologie : une vieille idéologie

Vous trouverez ce discours franchement antiféministe. Mais non, voyons, vous n’y êtes pas. Y. Christen ne fait que constater, comme il dit, des différences et c’est à ce titre encore qu’il écrit dans un article du 26 mars 1983 : « Du fait de leur organisation cérébrale, les femmes dissocieraient moins bien leurs comportements rationnel et émotif. » Selon lui, elles seraient moins bonnes dans les sports et les sciences et... les mathématiques. Des scientifiques comme André Langaney et Albert Jacquard ont déjà répondu à ce genre d’allégations (2). Comme l’a écrit le docteur Gérard Percheron, « la bosse des mathématiques n’existe pas (3) ». Pourtant, -cela n’empêche pas Y. Christen de répéter numéro après numéro que Y« intelligence est héréditaire » et qu’en la matière les femmes feraient bien de modérer leurs ambitions. En fait, ce type de raisonnement n’a franchement rien de nouveau : au XIXe siècle déjà, Proudhon prétendait écarter les femmes de la politique, au nom de leur « nature ». Prenant appui sur des travaux prétendument scientifiques, le psychologue Gustave Le Bon écrivait également à cette époque : « Il y a de nombreuses femmes dont le cerveau a une taille plus proche de celui du gorille que du cerveau humain masculin. Cette infériorité est si évidente qu’on ne peut un seul instant le mettre en doute ; seul son degré peut faire matière à discussion. Tous les psychologues qui ont étudié l’intelligence des femmes reconnaissent qu’elles représentent une forme inférieure de l’évolution et quelles sont plus proches de l’enfant et du sauvage que de l’homme civilisé (4). » Le discours s’est modernisé depuis ; on ne parle plus d’infériorité mais de « différences », on ne fait plus seulement référence à la « nature », mais aussi aux enseignements de la « biologie » et de la « génétique ». La fonction est toujours la même pourtant : faire accepter, au nom de différences réelles ou imaginaires, une exploitation, une oppression. C’est le même mécanisme qui est à la base du racisme.

La « race blanche » en péril

Le deuxième grand thème de réflexion ou plutôt de la mobilisation du Figaro-magazine, c’est la lutte contre le déclin démographique « des pays occidentaux de race blanche » (5) provoqué par, vous vous en doutez, l’usage abusif de la contraception et la banalisation de l’avortement. Contre la « décadence », on nous invite à passer à l’offensive « contre les idéologies individualistes », à reprendre le goût du « risque », à rejeter la mainmise de l’Etat et de sa politique dV assistance généralisée ».

L’Eglise à la rescousse

Contre « le cataclysme sans précédent dans l'histoire et la préhistoire » qui menace « le tiers culturellement le plus doté de la planète », Pierre Chaunu et le Figaro-magazine en appellent à l’autorité morale de l’Eglise et du pape en particulier. C’est le R. P. Bruckberger qui le 3 décembre 1983 défend « cet immense chef-d’œuvre en péril, la famille française, semence vivante de toute civilisation, chaînon premier et principal de la continuité de l’espèce et de sa mémoire ». Cette nouvelle importance accordée aux déclarations papales de toutes sortes, à partir de 1983 en particulier, correspond à la relance de la mobilisation en faveur de l’école privée. Au nom des valeurs spirituelles, au nom de la défense de la famille, le Figaro-magazine et le Figaro-madame dénoncent tout à tour la campagne d’information sur la contraception organisée par Yvette Roudy, le remboursement de l’avortement, le plafonnement du quotient familial, toutes mesures jugées « suicidaires », et préconisent avant tout un salaire maternel pour les mères au foyer, une politique familiale d’aide au troisième enfant, et enfin la revalorisation du mariage par des mesures fiscales adaptées.

La « révolution conservatrice »

« L’individualisme » de la « génération 1 968 », la mainmise de l’Etat tentaculaire qui déresponsabilise les citoyens, la nécessité de retisser les liens familiaux à travers l’institution du mariage, tous ces thèmes ne vous rappellent rien ? Ce sont ceux comme par hasard développés par la sociologue E. Sullerot dans son dernier livre (6).

C’est Reagan et ses partisans qui parlent de « révolution », il faudrait plutôt parler de la contre-révolution qui se traduit maintenant par une farouche offensive contre la liberté sexuelle. Dans le Figaro-magazine du 26 mai 1984, Véronique Gousset s’attendrit sur cette nouvelle mode qui se répand, paraît-il, parmi les jeunes filles aux USA, celle de la « New Chastity » qui les pousse à l’abstinence sexuelle. Véronique Gousset prédit un certain succès pour cette « nouvelle morale sexuelle » en France même où, figurez-vous, tous les jeunes en ont marre de subir à l’école des cours d’éducation sexuelle et ne rêvent plus que d’une seule chose : « dès vingt ans, de fonder un couple solide, de faire des enfants ». Ce genre d’élucubrations ne serait pas bien grave, s’il ne s’accompagnait comme dans le Figaro madame du 8 décembre 1984, de l’appel à mettre sur pied des brigades chargées de faire respecter les « bonnes mœurs ». On nous vante ainsi l’action de trois cents femmes et hommes à Lyon qui au nom de la lutte contre la pornographie, pour le « respect de la femme et de l’enfant », dénoncent dans un même mouvement « l’apologie du viol, de la violence, de la drogue, de l’avortement... ».

C’est le même courant qui, aujourd’hui, demande l’interdiction du film de Jean-Luc Godard, Je vous salue Marie, et organise des prières devant les salles de projection.

On peut sourire aujourd’hui L devant ce genre d’initiatives tel-R lement anachroniques. Mais ne les sous-estimons pas. Elles ne sont que le prélude d’autres manifestations qui risquent de se développer à la veille des élections de 1986 et qui ont toutes un même objectif : développer le rapport de forces pour remettre en cause les acquis obtenus de haute lutte par le mouvement féministe.

Josette Desbois

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Notes

  1. 1. Les Bochimans sont des chasseurs-cueilleurs, aujourd’hui nomades, qui vivent en majorité dans le désert du Kalahari au sud-ouest de l’Afrique.
  2. 2. «Le Monde » du 28 décembre
  3. 1982.
  4. 3. «La Recherche», n° 141, février
  5. 1983.
  6. 4. «La Recherche », n° 96, janvier 1979.
  7. 5. «Figaro magazine », 6 octobre 1979 : «Avortement : la liberté oui, la décadence, non ».
  8. 6. «Pour le meilleur et sans le pire». E. Sullerot. Pour un commentaire détaillé, voir les «Cahiers du féminisme » n° 30.

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