Avec un taux de chômage de 2,5 % de la population active (contre 12% dans la CEE), le Japon fait figure de miraculé de la crise, de géant économique défiant les lois du capitalisme. La réalité est moins glorieuse : cette réussite statistique est, en fait, acquise grâce à la maîtrise d’une organisation sociale qui fait fantasmer notre patronat : la flexibilité.
La compétitivité de l’industrie japonaise résulte de deux mécanismes : une organisation duale, une gestion souple de la main-d’œuvre1. Le dualisme : quelques grands trusts (zaï-batsu) sont alimentés par une myriade de sous-traitants qui amènent aux grandes firmes des produits semi-finis et leur permettent de gérer en souplesse les à-coups de la production. Ce sont les PME qui embauchent et licencient sans indemnité une main-d’œuvre sous-payée. La main-d’œuvre est divisée en deux catégories : les employés à vie (20 % des actifs, exclusivement des hommes) bénéficient d’avantages en espèce et en nature multiples ; acquérir ce statut, héritage des années trente où la main-d’œuvre qualifiée était rare, est l’ambition suprême des jeunes Japonais. Les autres salariés, moins bien payés, peu protégés, subissent la crise : c’est eux qui supportent le « coût social » du miracle japonais. Dans cette catégorie, les femmes occupent une place peu enviable : elles remplacent nos travailleurs immigrés (il y a à peine 800 000 Coréens au Japon).
La moitié des hommes
Véritable aubaine pour le patronat, elles travaillent le plus souvent à mi-temps (près de 7 millions d’entre elles) tout en assurant une présence qui va parfois jusqu’à 60 heures hebdomadaires ; elles reçoivent un salaire en moyenne égal à 43 % de celui des hommes, proportion en baisse puisqu’elle était de 46 % en 1973. Tailla-bles et corvéables, elles sont très présentes dans les PME qui assurent la souplesse de l’industrie et quand elles sont embauchées dans une grande firme, elle ne bénéficient pas des primes, cadeaux, assistances sociales réservés aux employés à vie masculins. Employées dans des tâches subalternes, quels que soient leurs diplômes, elles se voient remerciées ou aimablement priées de démissionner quand elles se marient. Bien sûr, le Japon a signé les conventions de l’ONU relatives aux discriminations sexuelles mais aucune loi n’a pu être votée à la Diète japonaise : les syndicats exigent l’inclusion de sanctions en cas de non-respect par l’employeur et le patronat s’y oppose au nom de la morale (sic) et (tout de même) plus honnêtement, au nom de la compétitivité des entreprises.
Profession : mère de famille
Le Japon est ainsi le pays de tous les records, des ordinateurs « intelligents » à la discrimination sexuelle institutionnalisée. Contraste certes, mais non paradoxe tant il est vrai qu’une partie de la modernisation du Japon a été acquise en utilisant les structures traditionnelles. Un ouvrage récent2 qui s’attache à remettre en cause la notion de consensus au Japon, décrit la place des femmes dans la société nippone. Dans un pays où le taux du nuptialité est parmi les plus élevés du monde (98 %), la destinée de toute jeune fille est d’assurer, dans le cadre familial, la prise en charge domestique et affective de l’homme, tout en éduquant les enfants. Cet avenir peu romantique est encore tempéré par la pratique toujours vivace du mariage arrangé par les familles. En l’absence de passion, c’est la soumission aux traditions et plus concrètement à l’homme qui forme la trame quotidienne de l’épouse japonaise. La distinction des rôles est particulièrement accentuée dans la famille nippone : le mari, salarié, nourrit le ménage mais en est le plus souvent absent (longs trajets, réunions dans les bars avec les collègues le soir et peu de vacances) ; la femme entretient un foyer douillet et éduque les enfants en concentrant efforts et espoirs sur le fils. C’est en effet à travers la relation mère-fils que se structure la psychologie fragile du mâle japonais. Constamment entouré de l’attention maternelle lui assurant satisfactions physiques et affectives, le jeune garçon devenu adolescent bénéficiera encore de toute la sollicitude de la mère (qui prévient parfois jusqu’à ses désirs sexuels), uniquement préoccupée de sa réussite scolaire. Dans le même temps, les filles sont préparées à leurs futures fonctions d’épouse, y compris dans le sytème scolaire où les « arts ménagers » sont doctement enseignés. La femme japonaise se réalise ainsi à travers la réussite sociale de sa progéniture masculine, laquelle subit en contrepartie une formidable pression morale (examens pour entrer dans les crèches d’élite !) et explose parfois en une violence peu commune dans les lycées où échouent les exclus.
Pourtant, depuis quelques années, les femmes japonaises commencent à contester les traditions : elles sont de plus en plus nombreuses à ne pas s’arrêter de travailler ou à retravailler vers quarante ans. Le taux de divorce, jusqu’ici très bas, augmente. Enfin, les femmes sortent de leur foyer : elles sont des animatrices redoutées (y compris des policiers) des mouvements sociaux qui ont secoué le Japon depuis les années soixante-dix. Auront-elles le cœur, en contestant la flexibilité, de briser le miracle japo' nais... ?
Frédérique Vinteuil
Notes
- 1. H. Rouilleault Croissance économique
- et relations du travail. Notes et études documentaires. La Documentation française. __
- 2. Japon : Consensus, mythe et réalité. Ouvrage collectif. Editions Economica.