L’intérim, presque toutes les femmes l’essaient un jour. Qui sont-elles ? Des jeunes, celles qui n ’ont pas encore eu de premier emploi, qui ne connaissent pas encore « la vie active » ; des étudiantes : il faut des sous pour garantir les études, ou pour partir en vacances... Des femmes qui, une fois la maison décorée, les courses faites, le jogging accompli, ont quelques heures de « loisir pour travailler ». Celles qui veulent « retravailler », les enfants sont grands, monsieur a été promu et voyage trop, la maison est bien vide... Alors si on faisait un peu de social ! Ça a du bon les contacts !
Et enfin les autres, celles qui se retrouvent au chômage, qui ne savent guère de quoi demain sera fait, et qui tremblent... La crise... Celles aussi, qui par lassitude, par colère, ont balancé leur démission pour ne plus se battre au couteau jour après jour, pour souffler, pour tenter leur chance ailleurs.
Vous êtes l’une d’entre elles ? Venez nous voir ! L’agence a une solution pour vous, il y aura toujours un « créneau » pour votre « profil ». Surtout si vous l’avez joli, le profil.
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Que sont-elles ces agences ? ne jamais oublier l’axiome premier : ce ne sont pas des institutions philantropiques. Ce qui signifie qu’elles vivent en vendant leur propre image de marque, et vous avec... Elles ont pour clients des entreprises, petites ou grandes, privées. Elles font donc régulièrement le tour des popotes, vantent la qualité du service, l’efficacité du personnel, la classe de la maison. Si le client est un peu exigeant avec l’agence, elle sera plus exigeante encore avec vous. Peut-être même plus que nécessaire bien souvent. Quels sont leurs créneaux ? En un mot comme en cent : les multiples carrières passionnantes du secrétariat... Si vous êtes sages, vous pourrez décrocher le nec plus ultra : un poste de sekrétaideüdirecxion... Mazette, l’avenir est à vous... Dieu que les affiches sont alléchantes : organisation de son temps, travailler quand on veut, où on veut, en free lance comme aux States ! Plus de contraintes, vous ne rencontrerez que des gens souriants, des qui-ont-le-sens-du-contact, le pied en quelque sorte. On y croirait presque... Mais méfiance ! Attention ! Piège ! Pouah !
Les carrières passionnantes en question sont le standard, le télex, le traitement de texte, la sténo, la dactylo, la sténodactylo, le secrétariat, le secrétariat bilingue, trilingue, le secrétariat de direction...
Axiome deuxième : les offres d’emploi ne reflètent que le marché du travail. Et l’état de ce marché, vous connaissez. L’intérim est un moyen fort pratique pour le patronat d’utiliser ce qu’il lui faut, comme il lui faut et quand il lui faut, seulement à ce moment-là. Mais ce n’est pas tout. Voici ce qu’on entend au téléphone quand on se fait passer pour une étudiante qui s’intéresse à « l’institution intérim ».
— Dring !
-Allôôô, bonjooour ! Agence Bisbi-che à votre service ! (Vous dit-on d’une voix suave...)
— Bonjour, je suis étudiante, seriez-vous disponible pour répondre à quelques questions d’ordre purement personnel ?
— Mais ouiii, bien sûûûr... (Elle m’agace, mais elle m’agace !)
— Voilà, je m’intéresse aux femmes en général, et j’aimerais savoir si vous pensez que leur statut a changé, si vos clients en ont aujourd’hui une autre perception ?
— Oui, que demandent vos clients ? Quel est leur type d’exigence ?
— Aaaah ! (Déjà !), eh bien, c’est soit
5d b h c/i c/5 O D
5d H i-H c/i en O O un critère d’efficacité, et alors il faut quelqu’un d’opérationnel immédiatement, soit un critère de classe, d’élégance, et alors c’est beaucoup plus une question de standing, de représentation.
— Vous voulez dire qu’il arrive qu’on vous demande par exemple une secrétaire avec des caractéristiques physiques particulières, 1,70 m, blonde, etc. ?
— Oui, mais ça ne va quand même pas jusqu’à la * couleur des cheveux... (C’est pas possible, je rêve !)
— Et vous leur cherchez ce qu’ils demandent ?
— Vous savez on n’a plus besoin de chercher aujourd’hui, les temps ont changé. On est revenu au « bon goût », et il est rare que nous soyions obligés de faire une réflexion quelconque sur la tenue vestimentaire par exemple. Les femmes ont un bon look ! (sic)
— Ah ! Un bon look ! (pauv’conne). Mais dites-moi, vous proposez des missions de combien de temps en général ?
— Ça dépend, ça va d’une demi-journée jusqu’à quelques mois...
— Et quelle est la couverture sociale ?
— Elle ne commence que lorsque le contrat est signé avec le client.
— Mais si la mission ne dure qu’une journée ou deux ?
-Elles sont couvertes pour ce temps-là. En général, elles sont inscrites au chômage, et il suffit de prévenir à chaque début et à chaque fin de mission... (Ben voyons)
Vous avez bien entendu. Bonjour les PTT, et bonjour l’angoisse. La saga du téléphone, ne pas savoir quand, ni pour combien de temps on va travailler, et rendre compte de ses activités à l’ANPE... Tout un programme. Loyer, électricité, gaz, bouffe, transport, ça donne le vertige, ça dqnne envie de vomir. Quand vous passez la porte d’une agence, ce sont presque toujours des femmes qui vous accueillent. Une femme comme vous, mais qui travaille, elle, qui est là pour vous décortiquer, c’est son job. Elle s’est complètement identifiée à l’image du
Mesdemoiselles, à vos bloc-notes.
« service » qu’elle « doit » rendre. Aucun recul, le client est roi. Et elle est en position de supériorité face à vous, qui êtes déstabilisée, démoralisée, angoissée, couverte d’emmerdements, au chômage quoi. Sororité, vous avez dit ? « Nous, les femmes », vous avez dit ? Quelle blague...
Caroline a vingt-sept ans, de l’expérience derrière elle, des diplômes, de nature plutôt indépendante, elle a acquis une certaine confiance en elle. Elle s’est barrée un jour où ça débordait, elle a besoin de « faire le joint » en attendant de trouver autre chose... Elle a de la tête, pas un physique de cinéma. Comme tout le monde. Elle aussi pousse la porte. Dès qu’elle est entrée, l’examen commence. Féroce.
Un regard qui part des chaussures (Zut, elles sont pas bien cirées...), qui remonte à la ceinture (Aurais-je pris un petit déjeuner trop copieux ?), pour s’arrêter au visage (Aïe, ciel, le rimel tient-il ?); cinq secondes. Cinq secondes et vous êtes jugée, jaugée, classée.' C’est peu, mais c’est 'long-
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Caroline a le temps de penser à une promenade au grand air, à un ami sûr, elle voudrait ramasser des coquillages, être douée pour la musique, devenir clocharde, être souris et ne plus s’occuper que de gruyère. Tout, sauf ce regard-là.
L’entretien s’engage... Curriculum vitae, etc., ses goûts, le genre de travail qui lui plairait...
— Et quelle est votre formation ?
— Sciences éco, quelqües années de droit, un ou deux séjours à l’étranger, l’anglais et l’allemand courants, bonnes notions d’espagnol et d’italien, mais chez moi je parle plutôt le javanais remarquez, les arts me passionnent...
Sourire lumineux de l’hôtesse, Caroline reprend confiance.
— C’est bien çâââ... Et vous tapez à la machine ?
— J’ai ce qu’il vous faut, si ça marche, vous allez travailler pour un homme charmant, je suis sûre que vous l’intéresserez beaucoup... Mais...
. — Mais ? -;
— J© vous parle'de femme à femme... Perdez quelques kilos... Et n’hésitez pas à aller chez le coiffeur !
Véridique ça... Mais les diplômes me direz-vous ? Au fond du tiroir à gauche. A côté du revolver. Vous répondrai-je.
Voilà, mesdames, la triste réalité. Bon, on sait que la conscience féministe a reculé, que c’est le retour du balancier et tout et tout. Mais trop, c’est trop ! Toute ressemblance avec des personnages réellement existants n’est en aucun cas fortuite. Dénoncez -les ! Sus ! Graffitez les vitrines f Un coup à redescendre dans la rue. Non mais.
Querelle