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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les luttes contre la violence sexuelle et sa propagande : Le cas du Québec

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 27-29 · 2 179 mots

Toutes les données concordent : la violence faite aux femmes et aux enfants, notamment la violence sexuelle, est un phénomène qui ne peut être considéré comme marginal. Ainsi, bien que seule la pointe de l’iceberg nous soit dévoilée, les données qui suivent indiquent l’ampleur du problème :

-toutes les deux minutes, en Amérique du Nord, une femme est agressée ;

— une femme à la maison sur cinq est battue par son mari ou son conjoint ;

— 99 % des cas d’abus physiques rapportés entre deux adultes à la maison sont le fait d’hommes ;

— une étude américaine montrait que 40 % des hommes qui abusaient physiquement de leur femme abusaient aussi de leurs enfants. En Grande-Bretagne, une étude similaire chiffrait ce pourcentage à 54 % ;

— une étude américaine fait état qu’un enfant sur sept est violenté avant l’âge de douze ans ;

— selon l’une des dernières enquêtes canadiennes, environ une personne de sexe féminin sur deux et une de sexe masculin sur trois ont été victimes d’un ou plusieurs actes sexuels non désirés ;

— environ quatre sur cinq de ces actes sexuels non désirés ont été commis contre ces personnes pendant leur enfance ou leur adolescence ;

— dans 97 % des cas, la personne qui abuse sexuellement d’un enfant est un mâle (adulte ou adolescent) ;

— plus de 60 000 Canadien(ne)s ont été impliqué(e)s dans la production de matériel pornographique, surtout pendant leur jeunesse. Qui dit production pornographique à partir des jeunes, dit aussi abus sexuel de ceux-ci ;

— partout dans les pays capitalistes développés, des statistiques indiquent une augmentation des cas d’agressions sexuelles rapportées1.

A cette violence quotidienne, les femmes ont répondu par l’organisation de quatre luttes spécifiques, à savoir celle contre le viol, celle contre la violence en milieu conjugal, celle contre le harcèlement sexuel et enfin, celle contre la pornographie.

La lutte contre la violence faite aux femmes

Dès le début des années soixante-dix, les groupes féministes québécois ont entrepris de dénoncer les agressions sexuelles et ont tenté de trouver les moyens nécessaires pour venir en aide aux victimes de cette violence.

Un premier mouvement s’attaque au viol. Il combat la législation réactionnaire qui accorde au mari le droit de violer sa conjointe et qui définit le viol comme un acte de pénétration sans consentement. Ce mouvement réussit à faire définir le viol comme un acte d’agressionsexuelle�qu’ilyaitou ponpenétration. Est aussi reconnue la possibilité du viol conjugal. Ce mouvement permet à certaines femmes de ne plus craindre de dénoncer leurs agresseurs afin que justice leur soit rendue. La mentalité des policiers et des juges, comme celle de la majorité des citoyen(ne)s sensibilisè(e)s par ce mouvement, est transformée. La femme violee n'a plus à subir les interrogatoires démentiels et tendancieux des policiers, ou le stress de passer pour la personne coupable, qui a nécessairement attire, volontairement ou involontairement, l’agression.

Il existe présentement au Québec huit centres d'aide aux victimes de viol, reunis sous les auspices du Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel. Deux autres centres sont en voie de formation.

La lutte contre la violence en milieu conjugal se développe de concert avec celle contre les agressions à caractère sexuel. Ce mouvement féministe s’engage dans un combat contre les abus physiques et sexuels que subissent les femmes au foyer. Le prive devient éminemment politique. La cellule de base même de la société, la famille, n'echappe plus aux revendications et aux luttes.

Inspirées d’initiatives de féministes en Grande-Bretagne, des groupes d'entraide se forment à Montréal, pour permettre aux femmes violentées par leur conjoint de le quitter. C'est en 1972 qu’apparaît la première maison-refuge pour femmes battues. Dès 1975-1976, on en compte une dizaine répandues à travers la province. En 1979 s'organise le regroupement provincial des maisons d’hébergement pour femmes en difficulté. Depuis, trente-huit maisons accueillent quotidiennement des femmes violentées ainsi que leurs enfants.

Organisées par les féministes, ces maisons d’hébergement sont non seulement des centres de service qui offrent aux victimes de violence conjugale et à leurs enfants un lieu où trouver refuge, mais aussi des centres de conscientisation et de militantisme. En s'attaquant quotidiennement à la famille patriarcale, en dénonçant la violence qui lui est intrinsèque, ces centres agissent comme catalyseurs de l'évolution de la conscience quotidienne des femmes.

Neanmoins, le terrain gagné par la lutte des femmes au Québec contre la violence faite aux femmes est soumis aux aléas des décisions des pouvoirs politiques. Chaque année, ces groupes doivent dépenser une énergie folle à élaborer des demandes de subvention. Ces victoires restent donc aléatoires : il n'y a aucune permanence assurée. En même temps, toute cette énergie dilapidée à demander des fonds pour pouvoir maintenir de tels services essentiels est. en quelque sorte, détournée du but poursuivi. Pendant des semaines, les militantes freinent leurs activités, envahies qu’elles sont de paperasses bureaucratiques.

Cela dit, lorsqu’on sait qu’en moyenne une femme est battue trente-huit fois avant de prendre la décision de quitter son conjoint, il apparaît que sans ces centres, la situation de ces femmes serait encore plus catastrophiques, faute de support.

Par ailleurs, à cause de l’impact des mouvements féministes dénonçant la violence physique et sexuelle faite aux femmes, des approches féministes se sont développées dans le réseau gouvernemental des services sociaux.

De plus, le mouvement syndical, en alliance avec les groupes de femmes, a commencé à se préoccuper sérieusement des questions relatives au harcèlement sexuel et tente de négocier une clause à ce sujet dans les conventions collectives. Des organismes gouvernementaux voués à la protection de la personne ont adopté des amendements aux chartes des droits traitant explicitement du harcèlement sexuel.

La lutte contre la pornographie

Mais toutes ces luttes n’auraient aucune raison d’être si elles ne s’attaquaient qu’aux conséquences des actes de violence et non à ses causes. La pornographie est considérée comme l’une des causes de la violence sexuelle à l’égard des femmes et des enfants. Elle est analysée comme de la propagande haineuse incitant à la domination et à l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants.

Que les gens se promènent dans les rues de la ville, achètent chez l’épicier du coin de la nourriture ou des journaux ou encore décident d’occuper leurs loisirs, ils sont constamment mis en présence de matériel prétendument érotique. Au cinéma, dans les bars, chez le choiffeur, à la télévision, etc., les enfants, les adultes, tous et chacun, qu’ils le veuillent ou non, subissent la présence de la pornographie sous toutes ses formes.

Certes, la pornographie n’est pas un phénomène nouveau, mais son accessibilité, liée au développement des moyens de communication (vidéo-cassettes, télévision, etc.), a pris des proportions massives. Tous les mois, Penthouse vent cinq millions d’exemplaires et Playboy quatre millions et demi. Au Québec, il y a quatre cents entreprises légales (et un nombre indéterminé d’entreprises illégales) qui à elles seules ont réalisé plus de 260 millions de profits déclarés en 1981 (ici, on ne parle pas du chiffre d’affaires). La multinationale québécoise Eros International contrôle la distribution du matériel pornographique de quatre cents sex-shops de France. Cette industrie plus que florissante utilise chaque année aux Etats-Unis un million et demi de jeunes de moins de seize ans. Et cette pornographie ne constitue qu’environ 10 % du marché.

Ce marché très diversifié ne cesse de croitre. De la pornographie « douce » à la pornographie « dure », en passant par le « snuff » où on blesse et tue réellement les femmes, toutes les normes sont remarquablement abaissées. Depuis cinq ans, Playboy s’est lancé dans une campagne contre les tabous de l’inceste et de la pédophilie.

Entre-temps, le taux de viols enregistrés au Canada par la police pour 100 000 habitants est passé de 1,4 en 1960 à 9,7 en 1980. Aux Etats-Unis, le même taux est passé de 9,6 en 1960 à 36,4 en 1980'. Certes, l’existence du mouvement féministe peut expliquer en partie le fait que les femmes dénoncent plus souvent qu’auparavant le viol. Mais cette explication reste partielle. La croissance tentaculaire de la pornographie a elle aussi ses effets.

On s’habitue à la pornographie, on s’habitue aux traitements qui y sont faits aux femmes et aux enfants, on s’habitue à une vision particulière de la sexualité humaine et des comportements qui la composent, on devient plus tolérant. Si cette dernière affirmation s’avère fondée, alors il y a de nombreuses conséquences liées à la consommation de pornographie, notamment une violence sexuelle accrue.

Un mouvement massif d’orientation féministe

A partir du vécu lié aux services offerts aux femmes violées et battues, s’est amorcée en 1979 la lutte contre la pornographie tant au Canada anglais qu’au Québec. Cette lutte a connu un essor incroyable, marqué par une multiplication de groupements revendicatifs et d’associations féministes et antisexistes (groupes d’hommes). Pour la première fois depuis longtemps, cette lutte a unifié l’ensemble des groupes féministes du Canada. Pour une fois, la division nationale entre le Canada anglais et le Québec n’a pas constitué un facteur d’affaiblissement du mouvement.

On a donc assisté à l’éclosion d’un mouvement social sans précédent. La seule « Coalition canadienne contre la pornographie dans les médias » regroupe trois millions de personnes sur une population de vingt-six millions. Tous les groupes féministes, ainsi que les groupes féminins plus traditionnels, s’y sont engagés à fond. Très rapidement, ils se sont radicalisés. De plus, plusieurs nouveaux groupes concentrés sur cette seule lutte se sont constitués au niveau local. On en dénombre plus de cinquante au Québec.

En quelques années, on a assisté à l’extension d’un mouvement social tellement puissant que le paysage politique et social, si ce n’est économique, en a été transformé radicalement (l’industrie de la publicité par exem-

Tiré de « Pénélope » n°6, 1982

Tiré de « Pénélope » n° 6, 1982.

pie n’utilise plus la pornographie pour faire passer « ses » messages).

Ce mouvement de masse d’orientation féministe s’est développé dans un des champs essentiellement occupé jusqu’alors par les Eglises, les conservateurs et les puritains de tout poil. L’influence de ces derniers ne pèse guère actuellement, ni dans les discours ni dans la lutte. Ils n’ont pas pu emboîter le pas et orienter la problématique. D'une part, ils sont engagés dans une lutte au couteau avec le mouvement des femmes sur la question de l’extension du droit à l’avortement au Canada anglais (rappelons qu’au Québec, depuis 1976, il existe un réseau de cliniques qui donne aux femmes l’accès libre et gratuit à l’avortement). D’autre part, l’orientation féministe donnée à la lutte contre la pornographie leur bloque toute possibilité d’engagement. Il faut dire qu’aux yeux des puritains et des conservateurs, toute forme de nudité et toute représentation de rapports sexuels sont vus d’emblée comme indécents et obscènes, donc synonymes de pornographie.

Le mouvement féministe, pour sa part, propose une définition de la pornographie beaucoup plus précise, qui fait intervenir les questions relatives aux rapports de violence et de domination : « Sont pornographiques les mots et les images qui décrivent ou montrent des comportements sexuels dégradants ou oppressifs à i égard d’une ou de plusieurs des personnes qui y participent, en endossant cette dégradation. La représentation d'une rencontre sexuelle entre adultes n 'a rien de répréhensible. »

Cette définition, reprise par certaines municipalités à partir de pressions de groupes féministes, est importante à plus d’un titre. Non seulement s’oppose-t-elle aux conceptions puritaines, mais aussi permet-elle d’entrevoir une autre image de la sexualité et de sa représentation. A cet effet, plusieurs groupes de femmes se sont penchés sur la question et tentent de développer des alternatives en matière d’érotisme. Ainsi, le magazine d’actualité féministe, la Vie en rose , lu par plus de 65 000 personnes au Québec, a publié un numéro spécial d’été, intitulé « Tenter l’érotique », auquel ont collaboré plusieurs auteurs fort connues du grand public.

Lutter contre la violence faite aux femmes sans lutter contre l’un de ses principaux instruments de propagande semblait être incohérent avec le but poursuivi : mettre fin à toute agression faite aux femmes.

Ces mobilisations et les pratiques développées au début des années soixante-dix de concert avec la lutte en faveur du droit à l’avortement, font partie d’une démarche de réappropriation par les femmes de leur propre corps. Ce qui caractérise l’ensemble de ces pratiques, indépendamment du secteur d’intervention, c’est que tous ces groupes ont d’abord dû lutter pour faire reconnaître la réalité de la violence faite aux femmes, de même que le caractère social et collectif du problème par opposition aux approches individualisantes qui avaient cours jusque-là. Situés sur le terrain de l’oppression spécifique des femmes, ces groupes ont développé des pratiques qui relèvent de la prise de conscience et de l’auto-organisation à l’intérieur de réseaux de solidarité et d’entraide. En même temps, la nature même de leurs actions et le caractère essentiellement politique de leur remise en question de l’oppression des femmes les amènent à lutter offensivement sur le terrain politique. Cette orientation est fondamentale : elle explique les gains réalisés par le mouvement des femmes dans une situation où des reculs et des défaites ont marqué depuis près de dix ans les différents mouvements sociaux, notamment le mouvement ouvrier.

Notes

  1. Québec, août 1985
  2. Richard Poulin,
  3. Ginette Saucier
  4. 1. Nous avons tiré ces données de la revue les Cahiers du socialisme , n° 16, Montréal, 1985, qui porte sur «La pornographie et la violence faite aux femmes et aux enfants ». Elle a été éditée par les soins de Richard Poulin.

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