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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Des millions de femmes mutilées

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 24-26 · 2 442 mots

1979, la conférence de Khartoum 1 permettait de briser la conspiration du silence qui régnait alors sur la question des mutilations sexuelles : grâce aux efforts acharnés d’une poignée de féministes et de médecins, l’opinion publique internationale prenait enfin connaissance de l’horrible souffrance infligée à des millions de femmes et d’enfants dans le monde, notamment en Afrique, génération après génération. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Pour le savoir nous avons discuté avec Marie-Hélène Franjou, médecin de la protection maternelle et infantile (PMI), membre du GAMS2. Elle a participé à la conférence de Nairobi3 en juillet dernier.

Selon des estimations de Fran Hosken4, quatre-vingt-trois millions de femmes et d’enfants sont toujours victimes de mutilations sexuelles en Indonésie, au Moyen-Orient et surtout en Afrique. L’Europe n’échappe pas au fléau : en France, par exemple, on évalue à 23 000 le nombre de fillettes et de femmes de certaines communautés africaines immigrées, touchées ou menacées par ce type de pratiques.

Apparue plusieurs siècles avant la naissance du christianisme et de l’islam, l’excision s’est diffusée également en Europe et aux Etats-Unis, notamment pendant l’ère victorienne, pour « moraliser » le comportement de jeunes filles et de femmes tentées par la masturbation ! Aujourd’hui en Afrique, des groupes de religions très différentes (chrétiens, musulmans animistes) ont recours aux mutilations sexuelles.

Les mutilations, pourquoi ?

Les autorités religieuses ont été complices plus d’une fois. Néanmoins dans les années trente et à nouveau depuis quelques années, des responsables musulmans ont condamné clairement l’excision et l’infibulation comme des pratiques « répugnantes » qui n’ont rien à voir avec les enseignements de la Bible ou du Coran5.

Au-delà de la religion, les populations invoquent des raisons très diverses pour infibuler ou exciser les filles. Dans certaines régions, l’opération est assimilée à une offrande ou un sacrifice à la déesse de la fertilité ; très souvent c’est une manière d’affirmer la féminité d’une jeune fille, le clitoris étant considéré comme l’élément masculin de son sexe, ailleurs, le clitoris est assimilé à un organe « agressif »

qui met en danger le bébé à l’accouchement. Le clitoris peut être aussi sectionné pour des raisons esthétiques ou prétendûment hygiéniques ! Mais quelles que soient les raisons avancées, « presque tous les partisans de l’excision le sont en raison de la profonde conviction qu’elle aide à réduire les impulsions sexuelles6 ».

Le sens profond de cette pratique, le chef de l’Etat du Burkina Fasso,

Définition de certaines mutilations sexuelles féminines

Parmi les plus courantes :

Type I : « sunna ». C’est l’excision du capuchon clitoridien (« sunna » en arabe signifie tradition).

Type II : « Excision ». Ablation plus ou moins complète du clitoris et des petites lèvres.

Type III : « Infibulation » ou « circoncision pharaonique ». A l’intervention précédente est ajoutée la section des grandes lèvres dont les moignons sont rapprochés et cousus l’un à l’autre au moyen de catgut ou d’épines d’acacias. Une minuscule ouverture est préservée pour pemettre le passage des urines et du sang menstruel (100% des femmes de Somalie sont infibulées, celle de Djibouti le sont à 99 %...).

Comme l’écrit le GAMS : « Les mutilations de la vulve ne sont pas un équivalent de la “ circoncision " masculine. La section du clitoris est en fait comparable à celle de la verge. »

Thomas Sankara, l’a parfaitement analysé : « Cela démontre aussi que l’on tente d’inférioriser la femme en lui faisant porter sur elle cette marque qui la diminue, cette marque qui lui rappelle constamment qu’elle n’est que la femme, inférieure de l’homme, qui n’a même pas le droit de profiter de son corps, de s’épanouir et d’épanouir tout son corps, tout son être : elle a des limites que lui a imposées l’homme7. »

La conférence de Dakar

Depuis 1979, et surtout de manière plus complète encore depuis la conférence de Dakar de février 19848, une vingtaine de pays africains ont adopté à l’unanimité des recommandations visant à l’abolition de l’excision féminine sous toutes ses formes, à la mise en place de politiques nationales de la part des gouvernements, au développement de programmes d’éducation à tous les niveaux, en direction des personnels médicaux et des accoucheuses traditionnelles en particulier. Le séminaire de Dakar s’est prononcé également contre « la médicalisation et la modernisation de la pratique de l’excision féminine, ceci étant aussi non conforme à l’éthique médicale ». Ce point est très important car médicalisée ou non, l’excision demeure une mutilation. Le séminaire de Dakar a recommandé en outre la mise sur pied de services spécialisés médicaux et sociaux pour aider les femmes excisées et infibulées à surmonter leurs souffrances physiques et morales, et le développement des études pour mesurer l’étendue et la gravité des complications résultant de l’excision féminine. Pour neutraliser la résistance probable des exciseuses tradi-

Les complications médicales

1. Les complications immédiates (par ordre de fréquence)

-La douleur : « Les douleurs lors de l’intervention sont toujours présentes et quel que soit le type de mutilation sexuelle. Elles sont violentes et insupportables (...) La vulve est très richement innervée et le clitoris est, tout comme le pénis, la partie la plus sensible du corps humain » (GAMS).

-Difficultés à l’émission des urines.

— Hémorragies.

-Choc : le choc résultat de la douleur, de la peur et/ou de l’hémorragie peut entraîner la mort. Rare dans le type « sunna », il se voit dans le type II et III.

-Infections : elles sont très fréquentes.

-Lésions des structures de voisinage : urètre, vessie, vagin, rectum, canal anal, périnée, glandes de Bartholin. Elles sont assez rares, elles ne se voient, sauf exception, que dans le type III.

2. Complications à distance de l’intervention

Les complications génitales sont les plus fréquentes :

— Complications sexuelles : « Au total, quel que soit le type de mutilation sexuelle, “ sunna ”, “excision", “infibulation", il y a toujours une lésion de tout ou partie de la vulve et en particuler du clitoris et des petites lèvres ; ceci entraine inéluctablement une altération de la réponse sexuelle de la femme » (GAMS).

-Complications menstruelles : règles douloureuses liées aux infections génitales, rétention du sang menstruel par obstruction vaginale (hèmato-colpos).

-Formations kystiques.

A ces complications, il faut ajouter les complications obstétricales, les infections chroniques, les séquelles psychologiques, les cicatrices « vicieuses ».

tionnelles, la conférence a insisté sur la nécessité de trouver de nouvelles sources de revenus et de prestige à toutes ces femmes. Enfin, pour permettre le suivi de ses travaux et aider à la mise en place de comités nationaux dans chacun des pays, le séminaire de Dakar a élu un Comité interafricain.

Ainsi, pour lutter contre cette tradition profondément enracinée dans les mœurs, les congressistes ont surtout préconisé des mesures éducatives, ne se prononçant pas sur la nécessité ou non pour les gouvernements de promulguer, dans un certain délai, une législation répressive9.

Le forum de Nairobi

Ces recommandations ont-elles été suivies d’effets ? Lors du forum de Nairobi, M.-H. Franjou a pu constater l’amorce d’un travail pratique positif : « Au cours des deux réunions organisées par le Comité interafricain sur les mutilations sexuelles, chaque pays représenté (une vingtaine) a présenté son bilan. Or, la plupart d’entre eux avaient eu la préoccupation de créer un comité national, d’impulser des recherches épidémiologiques. Ces études très précises sont indispensables si l’on veut obtenir des subventions budgétaires ; indispensables aussi si l’on veut faire avancer la lutte pour l’abolition de l’excision et pas seulement celle de l’infibulation. Personne en effet ne conteste les complications, survenant chez les femmes infibulées mais les médecins, y compris les médecins africains, ne sont pas toujours convaincus des complications qui peuvent avoir lieu lors de l’accouchement d’une femme excisée. Or, au Mali, une étude récente menée dans toute les maternités de Bamako a mis en évidence de très nombreuses complications obstétricales chez les femmes excisées. Ceci confirme tout à fait les résultats observés lors d’une étude réalisée dans une maternité des

Yvelines : les femmes excisées ont beaucoup plus de risques d’avoir des déchirures du périnée. L’autre aspect très très positif se situe au niveau des campagnes d’information dans les villages, les centres de PMI, etc. La moitié environ des pays représentés étaient impliqués dans ce genre d’initiatives.

« On a pu en outre discuter du matériel pédagogique utilisé pour ces campagnes d’information. Celui édité par Fran Hosken10 : il est composé de planches anatomiques très simples facilement transportables dans les villages ; ce type de document pose néanmoins un problème : il est parfois difficile en effet d’imaginer des volumes à partir d’un dessin. C’est pourquoi le Comité interafricain a édité un autre matériel composé d’un mannequin démontable. C’est parfait mais cela revient cher ! Il y a donc des avancées certaines, même si ce n’est qu’un début.

« A Nairobi, il y a eu malgré tout quelques tensions : dans ce genre de conférence, c’est d’abord au nom de la santé des femmes et des enfants qu’est menée la lutte contre les mutilations sexuelles et non pas au nom de leur droit à disposer de leur corps. Quelques femmes seulement sont intervenues en situant cette lutte dans le cadre de la lutte pour la libération des femmes ; cela a été le cas de la représentante du Burkina Fasso par exemple. Une deuxième source de tensions vient du fait que certaines femmes africaines, au nom de leur droit légitime à la parole — elles sont en effet les premières concernées — contestent le droit des féministes occidentales à parler des mutilations sexuelles. La solidarité des femmes occidentales ne devraient se manifester selon certaines qu’au travers de dons en monnaie sonnante. Outre leur caractère humiliant, de tels propos tendent à nier, à

Rapport du séminaire de Dakar (février 1984) sur les pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants

Si certaines pratiques peuvent être bénéfiques, bon nombre d’entre elles sont parfaitement néfastes comme les tabous traditionnels qui aboutissent à priver la future mère de la plupart des aliments riches en protéines, calories et autres matières nutritives. D’autres encore comme le mariage précoce, les mutilations sexuelles ou le gavage inscrivent directement dans la chair des fillettes et des femmes leur subordination. Il faut lire ces lignes de madame Mint Hmeyada Foyta à propos du gavage en Mauritanie : « Dans les sociétés nomades, semi-nomades ou récemment urbanisées, le gavage (,..)consiste à obliger de très jeunes filles de neuf à onze ans à avaler de très fortes quantités de nourriture, chaque jour, lors de plusieurs séances. Certaines femmes spécialisées n 'ont pratiquement pour métier que de contraindre ces fillettes à absorber d’énormes doses de lait frais ou caillé, toujours largement coupé d’eau. Pour cela toute une panoplie de tortures s'exerce : isolement, coups, pincements, etc. (...) Il faut savoir que parfois ces “ victimes " ingurgitent au total près de huit à dix litres de lait par jour. Précisons que le gavage concerne essentiellement les couches sociales aisées, lesquelles disposent de troupeaux, de temps et de personnel. »

Pendant ce temps d’autres femmes meurent de faim !

mon sens, l’oppression des femmes occidentales et à passer à côté de la solidarité active et positive qui peut exister entre les femmes de différents continents. »

En France, l’information a commencé

En France aussi les choses commencent à progresser, M.-H. Franjou nous l’a confirmé -. « Tout un travail de sensibilisation a été réalisé ces dernières années: en octobre 1981, soixante-cinq médecins de PMI ont lancé un appel en direction des pouvoirs publics et de leurs collègues. Le Conseil de l’ordre des médecins lui-même a condamné au nom de la déontologie médicale la pratique de l’excision. Le GAMS est intervenu à deux reprises dans des réunions nationales de médecins de PMI et, depuis 1984, il participe à un travail de sensibilisation systématique de tous les personnels médico-sociaux en région parisienne, grâce à une subvention du ministère de la Santé. Le GAMS et d’autres services comme le service intermigrants ont entrepris une information en direction des femmes africaines elles-mêmes et nous avons des résultats positifs. Par exemple dans un centre de PMI des Yvelines où travaille Coumba Touré (une amie malienne militante du GAMS), on a fait le contât suivant : Fin 1979, toutes les femmes des ethnies concernées par la pratique des mutilations sexuelles étaient convaincues qu’il fallait faire exciser leurs filles ; fin 1983, après plusieurs années d’information, certaines familles commençaient à se poser des questions. Depuis lors, aucune nouvelle fillette n’a été excisée. Ce qui prouve que l’information ne fait pas fuir les familles. Aucune d’entre elles n’a déserté le centre de PMI, sauf une qui a déménagé11. »

Tout est loin d’être réglé. En France par exemple, le ministère des Droits de la femme qui avait organisé un groupe de travail sur les mutila-

Petite bibliographie

Les Mutilations sexuelles féminines , de Fran Hosken, aux éditions Denoël-Gonthier, 1983, 292 pages. Un ouvrage fondamental très documenté sur le plan historique, anthropologique, médical et sans complaisance vis-à-vis des instances internationales et des gouvernements.

Les Mutilations du sexe des femmes aujourd’hui en France, aux éditions Tierce, 1984. Cet ouvrage collectif réalisé par le groupe de travail mis en place par le ministère des Droits de la femme, pour rendre publiques ses conclusions, constitue un excellent dossier de 120 pages.

« Rapport sur le séminaire sur ls pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants », publié par le Comité interafricain. Un dossier d’autant plus intéressant qu’il est le résultat des travaux de personnalités africaines.

fions sexuelles comprenant des anthropologues et des militantes d’associations s’est défilé au moment d’en rendre publics les résultats en 1984. Ce sont les associations elles-mêmes qui ont dû faire ce travail ! En outre, ces associations avaient toutes demandé que soit clairement inscrit dans le Code pénal non seulement le cas des mutilations, ce qui existe déjà, mais le cas des mutilations sexuelles en tant que telles pour éviter à la justice ses hésitations. Il ne s’agit pas bien entendu de réclamer plus de répression pour les parents qui font exciser leurs filles mais de ne pas réduire ce véritable crime à de banals coups et blessures. Il semble bien que sur cette question le gouvernement ait choisi d’enterrer l’affaire. Enfin et surtout, il s’agit d’informer les familles immigrées qui ne le sont pas encore.

Il est évident qu’une tradition comme celle de l’excision ne pourra pas être balayée du jour au lendemain. Mais que ce soit en France ou en Afrique, seule la mobilisation des femmes elles-mêmes pourra contraindre les gouvernements à débloquer les moyens nécessaires à cette lutte.

Josette Desbois

Notes

  1. 1. Pour se procurer ce rapport, écrire au Comité interafricain, 147, rue de Lausanne, CH-1200 Genève.
  2. 1. Confèrence organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur «Les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants » pour l’Afrique orientale, en 1979.
  3. 2. Le Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles compte dans ses rangs des femmes africaines, afro-américaines et européennes. Pour tout contact : GAMS, Maison des femmes, 8, cité Prost, 75011 Paris.
  4. 3. Conférence mondiale de bilan de la «décennie de la femme » organisée par l’ONU.
  5. 4. Féministe américaine, Fran Hosken est l’une des meilleurs spécialistes internationales. Elle a consacré tous ses efforts depuis plus de dix ans à la lutte contre les mutilations sexuelles. Elle publie le journal Win news.
  6. 5. Cf. la déclaration du Cheik Hassan Ahmed Abo Sabib, lors de la conférence du séminaire de Dakar en février 1 984.
  7. 6. Déclaration des Dr01u Oduntan et Dr Modupe Onadeko du Nigèria à Dakar en 1984.
  8. 7. Cité dans le rapport les Mutilations du sexe en France, éditions Tierce.
  9. 8. Conférence du même type que celle de Khartoum organisée pour l’Afrique occidentale, par le ministère de la Santé publique du Sénégal et le Groupe de travail sur les pratique traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants. Le groupe de travail est une organisation non gouvernementale, ayant un statut consultatif auprès de l’OMS.
  10. 9. Le Kenya, quant à lui, a interdit toute mutilation sexuelle en juillet 1982.
  11. 10. Le Livre universel de la naissance, édition Win News, Lexington 1982, 187, Grant Street Lexington, MA 02173 USA.
  12. 11. Cette étude est décrite dans les Mutilations du sexe en France, éditions Tierce.

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