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A l’hosto, les violences changent de visage mais sont toujours là

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 21-23 · 2 161 mots

Entretien avec Evelyne, Laurence, Nelly.

Pour aborder la question de la violence vis-à-vis des femmes dans le travail, nous avons choisi un milieu très féminisé : le milieu hospitalier. A l’hôpital, la violence s’exprime sous différentes formes. Cela va des agressions verbales de type sexiste à la violence exercée par les conditions de travail très difficiles, en passant par une emprise très forte de la hiérarchie et les pressions psychologiques et morales qui jouent sur la culpabilité et le dévouement du personnel féminin.

La table ronde que nous avons organisée laisse entrevoir la totale absurdité de travailler trente-neuf heures par semaine pour le personnel hospitalier au contact permanent de l’angoisse, la maladie, la mort. Il y a vraiment urgence pour une réduction massive du temps de travail et une augmentation des effectifs (selon la CFDT et la CGT, le manque de postes s’élèverait à 150 000 pour le seul secteur public).

Cette table ronde nous donne un aperçu de la vie à l’hôpital. Les participantes nous la racontent en mélangeant l’analyse et l’anecdote. Ce qui nous a frappées, nous qui connaissions très peu ce milieu, à travers ce qu’elles nous ont rapporté, ce sont les violences qu’elles vivent sous de multiples aspects.

Laurence, Nelly, Françoise et Evelyne sont infirmières ; deux d’entre elles ont été aides-soignantes et toutes travaillent dans des services hospitaliers parisiens.

♦ D’après des études réalisées au niveau européen, la France est au premier rang des violences sexuelles subies par les femmes dans le milieu du travail avec 8 % de travailleuses importunées (les chiffres sont de 7 % pour la Grande-Bretagne, 6 % pour le Danemark et l’Italie...). En fonction de votre expérience personnelle et professionnelle, que pouvez-vous nous dire ?

Françoise — Le milieu hospitalier n’est pas un milieu où cela se ressent de façon évidente. Cela existe certainement. Il y a de temps en temps certaines réflexions, certains gestes. Mais nombre de filles ne se laissent pas faire. C’est une majorité de femmes ; elles savent en parler entre elles et peuvent s’aider pour réagir.

Evelyne -A l’hosto, les hommes sont vraiment minoritaires et nous pouvons établir un rapport de forces vis-à-vis d’eux.

Laurence — A l’hôpital, cela n’existe pas de manière abrupte comme à l’usine. C’est un milieu qui a connu une évolution très importante depuis vingt-cinq à trente ans : laïcisation, Mai 68, montée du féminisme dans les années soixante-dix. Aujourd’hui, les femmes qui entrent à l’hôpital le font en tant que travailleuses et sont plus armées par rapport à ce genre de situation. Mais, malgré cette évolution, on est souvent considérée soit comme une bonne sœur avec la cornette, la petite fille sage, soit un peu comme une « putain ». Nous, ce que l’on veut, c’est être travailleuses à l’hôpital, femmes à l’extérieur.

Evelyne — Notre rapport de forces, c’est aussi de connaître le corps humain par l’intermédiaire des soins.

Françoise — Les violences sexuelles ne se vivent pas ouvertement. Elles prennent souvent des formes ambiguës. Un exemple : dans mon hôpital, une fille a été appelée au bloc et à son arrivée un anesthésiste lui a demandé de se déshabiller. Toute l’ambiguïté était dans le fait qu’elle pouvait le comprendre soit comme enlever sa blouse pour enfiler le vêtement du bloc, soit comme une agression directe.

Nelly — Là où je travaille, il y avait un toubib qui n’arrêtait pas de s’adresser au personnel féminin avec des « ma chérie », « mes chéries ». Un jour, une infirmière lui a rétorqué à son arrivée : « Bonjour mon chéri. »

Sa réaction a été très violente sur le moment, mais ensuite son attitude a changé.

Laurence — Les réflexions de ce genre sont courantes. Moi aussi j’ai connu un kiné qui faisait des réflexions à des filles qui arrivaient le matin avec les yeux cernés, du genre « qu’as-tu fait de ta nuit, de ton corps ? ». Je n’ai rien dit pendant un mois, puis un jour j’ai éclaté et lui ai dit ce que je pensais devant les collègues. Cela a été fini.

Nelly — Un jour, je râlais parce que j’avais une blouse trop courte. Un chirurgien qui passait à ce moment-là m’a dit : « Cela ne fait rien, cela remonte le moral des malades. »

♦ Parlez-nous des rapports que vous avez avec les malades ?

Evelyne — Le malade est à la fois le souffre-douleur et le materné. C’est celui envers qui tout le monde a un pouvoir car il est allongé dans un lit et ne peut pas faire grand-chose. Les malades se permettent rarement des réflexions. Un homme allongé à qui on va faire la toilette n’a pas le rapport de forces pour lui, il attend de l’infirmière qu’elle le soigne comme une mère.

Laurence -Il faut quand même nuancer ce que tu viens de dire. Certains malades font des réflexions du style : « Vous avez les mains douces. » En général, c’est quelque chose qui m’agresse. Quand ils ont besoin d’une petite toilette stérile, certains profitent de leur situation d’alités pour ne pas la faire seuls. La plupart du temps je vais les trouver pour leur dire qu’ils n’ont pas les mains coupées et qu’ils peuvent se la faire seuls. Un autre exemple : les préventions d’escarres sur les fesses nécessitent des massages ; certains malades en redemandent pour le plaisir... du massage. Dans ce cas, je leur fais un massage tellement énergique qu’ils n’y reviennent pas deux fois.

♦ ... et avec les médecins ?

Evelyne — Je n’ai jamais vu une hiérarchie aussi pesante et puissante qu’à l’hôpital.

Laurence — Il y a deux pouvoirs, le pouvoir médical et le pouvoir administratif. Le patron — on appelle comme ça le chef de service — a tous les pouvoirs.

Evelyne — Il faut voir la visite du patron aux malades avec quinze personnes qui courent derrière lui. C’est du genre : « Messieurs, la cour » ! Le patron peut devenir complètement hystérique pour un dossier mal rangé, un papier qui manque. Il exerce par son attitude une violence très forte.

Laurence — Certaines fois, c’est plus vivable, mais alors c’est le côté paternaliste de la hiérarchie. C’est plus insidieux. Car quand il y a du boulot, c’est l’ambiance familiale : si c’est l’heure de partir, tu restes quand même un peu plus, tu nies tes droits totalement. On utilise là le sentiment de culpabilité.

Nelly — Je ne suis pas d’accord, car on ne peut pas toujours partir à l’heure pile. Les médecins et les anesthésistes sont dans la même situation que nous. S’il y a un coup dur, je ne pourrais pas partir comme cela en disant : c’est mon heure.

Evelyne — La différence, c’est que pour le médecin, ce travail supplémentaire est reconnu et payé. Pour une infirmière, c’est gratuit, elle le fait par dévotion. Pour un médecin, on ne tablera jamais sur sa culpabilité mais sur sa valeur et conscience professionnelle.

Laurence — C’est vrai : si une infirmière s’en va, on dira qu’elle n’a pas de conscience professionnelle.

Evelyne — Si on intègre à un niveau personnel la notion de service �t le

« Historique »

La gigantesque transformation de l’hôpital depuis le début du siècle et principalement depuis trente ans peut nous permettre de résumer l’évolution de la professionnalisation de l’activité d’infirmière en trois périodes.

La première période va de la fin du siècle dernier au lendemain de la Première Guerre mondiale. Les religieuses ont alors la souveraineté sur tous les soins. Des conventions types régissent les rapports entre congrégations, communes et l’administration des hôpitaux. Dans certains cas, une clause stipule expressément que les hospitalières ne soigneront ni femmes en couches ni malades atteints de maladies vénériennes. Ce sont les lois scolaires du xixe siècle qui ouvrent la voie aux congrégations. Les sœurs arrivent pour ouvrir une école, elles y adjoignent bientôt un dispensaire et distribuent aux pauvres à la fois des aumônes, des soins et des médicaments. Les officiers municipaux trouvent bon d’être débarrassés de ces soucis et en même temps se félicitent de l’influence de ces « saintes filles » qui donnent l’exemple des « vertus féminines ».

La deuxième période s’étale des années vingt aux années soixante. Les découvertes pasteuriennes stimulent l’ambition des médecins. Ils ont besoin d’auxiliaires dociles pour imposer les grands principes épidémiologiques. Les bonnes sœurs sont trop ignorantes et prisonnières d’habitudes caduques. De plus, avec la République, la notion de solidarité supplante celle de charité. Médecins et ministres dessinent le portrait d’une nouvelle soignante, imprégnée de principes hygiéniques, toute soumise au médecin. Laïque, républicaine, d’origine modeste, femme enfin, elle offrira, sans habit monacal, toutes les qualités de douceur et de dévouement de son sexe. Progressivement, l’hôpital va passer d’un rôle d’accueil à un rôle véritablement thérapeutique. Au lendemain de la guerre, le prestige acquis par les femmes soignantes, l’estime et la reconnaissance qu’on leur manifeste, permettent à quelques fortes personnalités féminines d’imposer une reconnaissance officielle de la profession. En 1933 est créé un diplôme d’Etat spécifique. On instaure une formation technique qui s’adresse aux femmes. Le corps médical veut s’entourer d’auxiliaires féminines formées de telle sorte qu’elles sachent seconder l’action thérapeutique sans empiéter sur le pouvoir du médecin. Les manuels pédagogiques mettent l’accent sur le dévouement et l’abnégation qui doivent inspirer toute vocation féminine.

La troisième débute avec les années soixante. La contestation et la remise en cause des valeurs traditionnelles sont importantes. Mai 68 et le féminisme des années soixante-dix marquent cette période, ainsi que l’implantation de syndicats et d’associations. Les changements sont importants. L’infirmière est de plus en plus reconnue comme une travailleuse à part entière, ayant sa vie de femme à l’extérieur. Mais on ne se débarrasse pas si facilement d’un tel passé.

don de soi, c’est la porte ouverte à tous les abus. On ne peut pas assumer individuellement le problème du manque de personnel.

♦ Les violences dans le travail ne sont pas seulement les agressions sexistes ou le poids de la hiérarchie. Elles se manifestent aussi dans les conditions de travail elles-mêmes, à savoir les horaires, l’intensité du travail, le rapport au travail... Qu’en pensez-vous ?

Laurence — On est des personnes toujours confrontées à la maladie, à la mort, aux problèmes psychologiques des malades. C’est très violent. Travailler trente-neuf heures dans ces conditions, c’est très dur, on prend énormément sur soi. Quand arrive le jour de congé, on est vidée et souvent on n’a même pas envie d’aller au cinéma. Je travaille douze heures de suite pendant plusieurs jours, et après j’ai plusieurs jours de congé. Une semaine, je fais soixante heures et la semaine suivante vingt-quatre heures. C’est la flexibilité qui existe depuis très longtemps dans le milieu hospitalier pour rentabiliser avec le moins de personnel possible. Pour nous, c’est très dur car on accumule de la fatigue.

Evelyne — Le milieu hospitalier est l’un des rares milieux où il existe une dérogation pour le travail de nuit des femmes. Il faut être disponible tout le temps.

Françoise — En plus de la fatigue physique, on n’arrive pas vraiment à se détacher du boulot à l’extérieur.

Laurence — Il faut ajouter que soulever des malades de quatre-vingts kilos, c’est vraiment un travail de force. Ce n’est pas un hasard si nombre d’infirmières se plaignent de maux de dos, de lombalgie.

Evelyne — On a aussi une très grande responsabilité vis-à-vis de la vie du malade qui provoque un stress très important. C’est d’autant plus fort dans mon cas car je travaille dans un service où l’on soigne des cancéreux.

Laurence — L’infirmière doit être polyvalente. Il y a plusieurs spécialités à l’hôpital. L’infirmière doit être opérationnelle dans tous les services : elle apprend sur le tas.

Evelyne — La plus grande violence que l’on peut subir, et c’est vraiment en tant que femmes, c’est la disponibilité à tous égards qui nous est demandée. La vie privée s’arrête à l’entrée de l’hôpital, on est là pour les malades, tu n’as pas le droit d’avoir des soucis, le cafard, d’être fatiguée. Tu n’as aucun droit mais des devoirs, en particulier celui d’ètre entièrement disponible.

Laurence — Ce n’est pas un hasard si la durée professionnelle d’une infirmière, c’est suc ou sept ans. Il y a rarement de vieilles infirmières dans les services d’hospitalisation. Elles vont aux consultations ou deviennent surveillantes. Elles ne peuvent plus, passé quarante-cinq ans, assumer les services.

Nelly -Moi, je travaille de nuit : quatre nuits de douze heures, puis quatre jours de repos. Notre rythme de vie est complètement décalé. Et on constate souvent des dérèglements hormonaux qui se manifestent après quelques années de travail de nuit.

Laurence — Le problème, c’est la diminution massive du temps de travail, en premier lieu pour celles qui travaillent de nuit. La diminution à trente-neuf heures en 1982 n’a pas été réellement une diminution car comme il n’y a pas eu de créations d’emplois, on fait le travail de quarante heures en trente-neuf heures.

Propos recueillis par Louise Briceno et Françoise Vial

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