La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Violences conjugales : Des femmes ne s’avouent pas battues

· Cahiers du féminisme, n° 33, automne 1985 · p. 18-20 · 2 876 mots

Geneviève Devèze est responsable du foyer du féminisme », elle a bien voulu parler des Louise-Labbé qui vient d’ouvrir à Paris pour problèmes des femmes battues et de l’expérience accueillir les femmes battues. Pour « les Cahiers de ce foyer.

Le 15 avril 1983, une dépêche de l’AFP (Agence France-presse) relate un « fait divers » divers qui vient de se produire à Rambervilliers, dans les Vosges : un homme de trente-trois ans, Alain Grosdidier, a frappé sa femme au cours d’une querelle conjugale au point de lui occasionner une incapacité de travail de trois mois. Battue à coups de pied et de poing, Claudine, âgée de vingt-six ans, souffre de contusions multiples, d’ecchymoses et de fractures des côtes. La dépêche précise que quelques semaines plus tôt, au cours d’une dispute, son mari l’avait tondue, l’obligeant à porter une perruque.

Un an plus tard, une dépêche de l’ Associated Press (AP), datée du 1er juillet 1984, annonce qu’une mère de trois enfants vient d’être assassinée par son mari. Le meurtrier n’est autre qu’ Alain Grosdidier. Il a tué sa femme Claudine d’un coup de carabine, après lui avoir fracassé le crâne. « La drame , poursuit la dépêche, est l’aboutissement tragique d'un long calvaire de la jeune femme qui aura duré cinq ans. (...) Son mari la frappait régulièrement, explique le correspondant de l’AP. Elle avait été hospitalisée à de nombreuses reprises. Pourtant, elle revenait à chaque fois auprès de lui. »

Pour tous les sévices infligés à son épouse, Alain Grosdidier avait été arrêté plusieurs fois et condamné... mais il ne Fit jamais plus d’un mois et demi de prison.

Des drames comme celui-ci se produisent plus souvent qu’on ne le pense. Ils ne font pas la « une » des médias. Ils sont généralement relégués à la rubrique « faits divers »... quand ils ne sont pas purement et simplement jetés au panier faute de sensationnalisme ou de place. D’ailleurs, on peut se demander si l’intérêt accordé à Claudine Grosdidier aurait été le même si celle-ci n’avait pas été tondue par son mari. Car des milliers de femmes subissent quotidiennement des violences conjugales, et c’est seulement lorsqu’il y a un événement sortant de l’ordinaire (la tonte par le mari), ou mort que les médias acceptent d’en parler.

Ces deux dépêches sont exemplaires à plus d’un titre. En premier lieu parce qu’elles décrivent la violence conjugale, une violence encore taboue de nos jours, infligée « en cachette » dans l’intimité du foyer. Ensuite parce que ce drame évoque la difficile question du comportement des femmes face aux violences de leur mari ou compagnon. « Elle revenait chaque fois auprès de lui », indique l’AP. « Elle doit y éprouver du plaisir », « Si elle reste avec son bourreau, c'est quelle aime ça... », entend-on presque toujours lorsqu’on parle de femmes battues. Ce problème complexe ne peut se résumer à ces lieux communs. Pour échapper aux sévices de son tortionnaire, une femme battue doit affronter une série d’obstacles qui lui semblent insurmontables.

Enfin, ce « fait divers » fait état d’une équation douloureuse : cinq ans de violences et d’humiliation dont trois mois d’incapacité de travail pour un mois et demi de prison...

Violence taboue

Les femmes battues se heurtent à l’indifférence de la société et à l’incompréhension des institutions policières et judiciaires pourtant censées protéger les citoyens. Dans le cas précis de Claudine, comme hélas dans bien d’autres, comment ne pas évoquer la « non-assistance à personne en danger » ?

Dissimulée derrière les quatre murs du domicile conjugal, la violence faite aux femmes est un sujet tabou. Aucune statistique officielle ne rend compte de ce problème... Les violences subies par les femmes entrent dans la rubrique générale des « coups et

-—18 -: - blessures ». Rien dans les chiffres de la chancellerie ne les distingue des violences sur la voie publique. Frapper sa femme à l’intérieur de la cellule familiale n’est pas différencié d’un vol de sac à main ayant entraîné des coups et blessures. La justice attache plus d’importance à protéger les biens des individus que les individus eux-mêmes. Un voleur de sac à main sera poursuivi et généralement condamné tandis qu’un mari violent ne passera que très rarement au tribunal, comme si la maison, lieu des violences privées, était impénétrable, la résolution des conflits incombant seulement au couple et à lui seul.

Toutefois, dans le cadre d’une étude interne, l’Ecole de la police nationale a recensé, en 1983, vingt-cinq mille cas de femmes battues en France. Vingt-cinq mille femmes qui ont déclaré être victimes de violences de la part de leur mari ou de leur compagnon. Un chiffre très important mais nettement sous-évalué : en 1977, le nombre de femmes battues était évalué à près de dix mille dans la seule région alsacienne1... Combien d’accidents ménagers, de chutes dans les escaliers ou autres, ont pour origine des violences conjugales ? Sans compter toutes les femmes qui subissent, en silence, pendant des mois et même pendant des années des traitements inhumains.

Quand cette violence privée n’est pas cachée par le silence des médias ou des femmes elles-mêmes, elle est déformée par le « bon sens populaire » : « Elles sont toutes maso » ; « Si elles restent, c’est quelles aiment ça ». Comme si, à travers ces phrases très souvent entendues dès qu’il est question de femmes battues, celles-ci étaient complices, voire responsables, des coups reçus. En revanche, ces petites phrases insidieuses minimisent le rôle des hommes violents.

D’ailleurs, en France comme à l’étranger, les dictons populaires abondent dans ce sens : « Bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle le sait » ; « Aime ta femme comme un âne et secoue-la comme un prunier » ; « Le soufflet d’un mari ne laisse pas de marque » ; « Choisis ta femme avec un gant de velours et garde-la avec un gant de fer » ; ou bien encore : « Une femme n est pas une cruche, bats-la, elle ne se cassera pas. » Cette violence est aussi facilitée par cette éducation-dressage des femmes à n’exister, non pas en tant que femme et pour elle-même, mais toujours en référence à l’homme. Si en France aucun chiffre officiel n’existe, en revanche, en 1978, un rapport du gouvernement nord-américain évaluait à cinq millions le nombre de femmes battues aux USA2. En Grande-Bretagne, pays où plus d’une centaine de centres d’hébergement pour femmes battues ont été créés, une estimation datant de 1979 dénombrait près de soixante-dix mille femmes battues3. Enfin, au Portugal, un sondage réalisé en 1983 faisait état de chiffres qui se passent de tout commentaire : 1 2 % des femmes interrogées estimaient « dans l’ordre des choses » le fait d’être battues par leur mari4. Plusieurs millions de femmes sont donc battues dans le monde.

Peur, solitude, culpabilité

Fuir demeure leur seul moyen d’échapper à la dégradation physique et intellectuelle. Mais comment penser à la suite quand on a la certitude que tout ce qui sera entrepris entraînera de nouveaux sévices ? « N’en parle à personne, sinon... », « Tu ne m 'échapperas jamais, je préfère te tuer », menace l’homme violent. Dans

Des preuves pour divorcer

— Première démarche : faites établir un certificat médical constatant les coups, voire une incapacité de travail, même si vous n’êtes pas salariée.

-Au commissariat, ces attestations vous permettront soit de faire enregistrer votre déclaration (qui servira de preuve en cas de divorce ou de séparation, mais n’implique aucune poursuite judiciaire), soit de déposer une plainte. Mieux vaut avoir le maximum de témoignages et un certificat d’incapacité de travail (incapacité de travail inférieure à huit jours : tribunal de simple police ; supérieure à huit jours : tribunal correctionnel).

ce monde irrationnel et imprévisible, la seule protection consiste à ne rien faire, croit-on dans ces cas-là, mais en réalité, une fois qu’un homme a cru résoudre ses propres problèmes par la violence, quelles que soient les réactions de sa femme, il utilisera à nouveau son seul moyen de communication : les coups.

De plus, pourquoi les coups devraient-ils entraîner une révolte quand d’autres formes de mépris sont présentées comme parfaitement supportables et inhérentes à la condition féminine ? Alors que les femmes sont mal préparées à riposter aux agressions qu’elles subissent quotidiennement, comment imaginer que ces coups, expression ultime de la violence s’exprimant à leur égard, puissent déclencher naturellement la prise de conscience d’une atteinte à leur intégrité et une révolte qui les pousse- rait à agir ?

Une autre raison qui fait différer la fuite, peut-être la plus importante mais incompréhensible pour qui n’a pas réfléchi sur la violence, c’est la peur des représailles et de la mort car toutes les femmes battues disent avoir eu peur de la mort, de leur mort, au cours d’une scène « qui tournerait plus mal que les autres ». Cette peur d’être frappée à nouveau, peut-être de mourir, est une sensation qui avilit, annihile la volonté petit à petit.

Seule alternative, la fuite

Plus le temps passe, et plus la femme battue a un besoin pathétique d’aide. Elle se prend de moins en moins en charge. Mais qui s’attarde sur une telle détresse ?

La femme battue pense trouver une issue en s’obligeant à ne pas agir, en se rendant insensible à tout ce qu’elle pourrait percevoir de l’extérieur. Elle s’emmure dans le silence ; la conviction qu’agir entraînera inévitablement de nouveaux sévices la submerge. La situation paraît sans issue. C’est l’impasse, le huis-clos.

Avant de pouvoir s’enfuir, une femme battue doit surmonter la honte et la culpabilité. Honte de ne pas être comme les autres, apparemment heureuses dans leur vie de couple. La honte du « qu’en-dira-t-on », ce désir absolu d’apparaître aux yeux des autres comme une femme épanouie, contraignent ces femmes à vivre dans l’imposture, à arborer un masque. Coupable, tout d’abord, parce que tout le monde le dit et surtout son mari (« Regarde ce que tu m obliges à faire », « C'est de ta faute », « Il n’y a que ça que tu comprends »). Ensuite parce que son éducation et la pression sociale lui ont appris que l’échec d’un mariage était le plus souvent dû à un manque de compréhension de la part des femmes. « Ne sois pas aussi égoïste », « Si tu voulais bien mettre un peu d’eau dans ton vin, il ne serait pas ainsi », disent les mères bien intentionnées, qui ajoutent aussitôt : « D’ailleurs, regarde ton père et moi... Si tu crois que... »

En outre, à ces problèmes psychologiques s’ajoute une série d’importants problèmes matériels pour une femme qui désire mettre fin aux mauvais traitements qu’elle subit. Chercher du travail, parfois même, pour celles qui en ont un, en changer pour éviter un éventuel scandale du mari ; obtenir un logement, assumer seule la responsabilité de l’éducation des enfants, trouver une crèche pour les plus petits, inscrire les grands dans une autre école ; se protéger juridiquement pour qu’il ne lui soit rien reproché, préserver ses droits pour son futur divorce, etc. Toutes ces formalités, déjà bien difficiles à résoudre dans une situation ne présen-

Dans tous les milieux

Sur 25 000 cas connus en France, 33 % sont • des femmes d’ouvriers, 27 % de cadres moyens, 18% d’ouvriers spécialisés, 15 % de cadres supérieurs, 7 % de chômeurs (chiffres de l’Ecole de la police nationale).

tant pas le même caractère d’urgence et de clandestinité, nécessitent un courage et des qualités exceptionnelles.

Résoudre les problèmes psychologiques et matériels, hélas, ne suffit pas. Avant de quitter le domicile conjugal, une femme doit accomplir certaines démarches et elle se heurte trop souvent à un mur d’incompréhension et de mépris. Obtenir un certificat médical avec une incapacité temporaire de travail (ITT) est indispensable pour déposer une plainte au commissariat ou à la gendarmerie. Ce document n’est pas systématiquement délivré, probablement parce que les médecins estiment qu’une femme peut quand même aller travailler avec les yeux « au beurre noir » et le corps couvert d’ecchymoses... Certains policiers refusent purement et simplement d’entendre et d’enregistrer leur plainte, renvoyant la femme battue avec un « rentrez chez vous, ça va s’arranger sur l’oreiller ».

Seul un foyer d’accueil et d’hébergement peut apporter une solution immédiate et concrète à ces femmes momentanément désemparées face à tous ces problèmes. C’est ce que notre association, « Halte, aide aux femmes battues », a pu concrétiser, après deux ans d’efforts, en ouvrant à Paris le foyer Louise-Labbé, le premier foyer destiné aux femmes battues, et à elles seules, dans la capitale.

Un foyer d’accueil pour sortir de l’impasse

Les difficultés présentes de ces femmes découlent d’une rencontre avec un homme qui s’est révélé être violent. Dans cette urgence, il n’est pas question de « pathologie de l’amour » ou bien encore de tenter de théoriser sur les raisons qui ont fait que telle femme a choisi tel homme. Cette recherche est nécessaire et nous la menons dans un autre cadre, car au sein du foyer Louise-Labbé, l’important est avant tout d’offrir aux femmes, quelles que soient leur histoire, un lieu sécurisant en complète rupture avec leur passé de violence et de peur, afin de leur permettre de retrouver leur personnalité et envisager avec calme une véritable réinsertion dans la vie sociale.

Pouvant accueillir trente personnes (femmes et enfants), le foyer

Louise-Labbé fonctionne sur la base d’une structure éclatée d’une dizaine d’appartements regroupés dans un arrondissement parisien. Ouvert en janvier 1985, grâce aux bénévoles de l’association et à diverses subventions (ministère des Droits de la femme, ministère de la Culture, Fondation de France, etc.), il fonctionne depuis le 1er octobre 1985 sur un prix de journée accordé par le ministère des Affaires sociales et de la Solidarité nationale, avec une équipe de huit permanents salariés.

A l’issue de neuf mois d’existence, nous constatons que nous n’avons rencontré aucune difficulté à mettre en application deux de nos principaux objectifs : pas d’assistanat et pas d’activisme forcené. En effet, les femmes hébergées retrouvent très rapidement leurs capacités d’initiative et de confiance en elles-mêmes dans les gestes quotidiens imposés par la vie en collectivité. Elles qui arrivent convaincues d’être des « moins que rien » ne sachant rien faire, ratant tout, s’étonnent elles-mêmes de réussir ce qu’elles entreprennent, par exemple avoir des relations non conflictuelles avec leurs enfants, ou bien, plus simplement, réussir à organiser un repas pour les femmes qui partagent l’appartement.

Dans d’autres cas, un échec dans une démarche administrative, comme par exemple ne pas avoir été embauchée pour un emploi, ne sera pas dramatisé ni culpabilisant car la solidarité du groupe permet de verbaliser cette situation. Ce qui aurait pu être considéré comme un échec est vécu simplement comme une expérience malchanceuse.

Retrouver son identité et sa capacité d’agir

Loin de la peur et loin d’un jugement systématiquement négatif de leur ex-compagnon, ces femmes retrouvent d’elles-mêmes leurs capacités d’agir et d’accorder aux événements leur juste valeur. Notre objectif est d’offrir aux femmes battues un espace et un temps où elles puissent se réapproprier leur image.

Loin de les enfermer dans un ghetto, ce choix favorise au contraire la compréhension mutuelle. Elles parlent en effet d’une même expérience et elles constatent qu’elles n’ont pas été seules à endurer la violence. Cette prise de conscience dédramatise leur propre histoire. Elle leur permet de mobiliser leur énergie vers l’avenir et leur évite de ressasser inutilement leur passé douloureux. Ces femmes, qui peuvent difficilement « s’en sortir » seules, agissent spontanément lorsqu’une possibilité d’hébergement provisoire leur est proposée.

Malheureusement, il existe trop peu de foyers d’accueil et d’hébergement en France compte tenu des besoins qui s’expriment au travers des nombreux appels des femmes battues que nous recevons quotidiennement. Le foyer Louise-Labbé, comme, du reste, les autres structures d’hébergement, affiche complet, preuve évidente du manque d’équipements pouvant répondre à cette nécessité.

Freiner ou empêcher toute création de foyer d’accueil est l’un des aspects d’un choix politique plus général qui consiste à ne pas offrir aux femmes la possibilité de vivre en individus autonomes. Car s’il est vrai que la violence doit trouver un exutoire, il est plus économique et moins dangereux pour ceux qui la produisent de la canaliser plutôt que de prendre le risque que cette violence se déchaîne au sein des entreprises ou dans la rue.

Si Claudine Grosdidier avait eu la possibilité de se faire héberger dans un foyer, elle ne serait sans doute pas retournée « à chaque fois » auprès de son mari, comme l’indique la dépêche. Elle n’aimait pas les coups, mais quelle solution avait-elle ? Elle y est donc retournée. Elle est morte. Elle serait sans doute encore vivante aujourd’hui si la société avait accepté de l’aider.

Geneviève Deveze

Quelques adresses

O A Paris : Halte, aide aux femmes battues, foyer Louise-Labbé, 14, rue Mendelssohn, 75020 Paris, ® 43 48 20 40 (accueil, conseils, hébergement), dirigé par d’anciennes femmes battues.

O A Clichy : SOS femmes-alternative, foyer Flora-Tristan, 7, rue du Landy, 92000 Clichy, * 47 31 51 69 (accueil, conseils, hébergement).

O En province : Solidarité femmes, 100, place des Géants, 38100 Grenoble, * 76 09 46 92, qui fédère toutes les associations regroupées en SOS femmes battues.

Notes

  1. 1. Libération du 15 février 1978.
  2. 2. Conférence européenne sur les femmes battues, Amsterdam, avril 1978 (cf. le Temps des femmes n° 3, juin 1978).
  3. 3. Rapport «Les femmes battues », ministre déléguée à la Condition féminine, service de recherche, Lyon, juillet 1979.
  4. 4. Métal hurlant, septembre 1983.

Une erreur sur cette page ?