A l’école ou en stage, le sexe comme critère d’orientation « Les métiers n ’ont pas de sexe ! » Vous vous souvenez de cette campagne de pub du ministère des Droits de la femme lancée en avril 1984 ? Sympa, non, la gamine qui invitait ses copines à « s’orienter toutes directions ». Cela fait un an et demi déjà. Alors, au-delà des spots publicitaires bourrés de bonnes intentions, qu’est-ce qui a changé sur le terrain pour les filles, à l’école bien sûr, mais aussi au-delà, dans le cadre de la formation professionnelle pour adultes par exemple ? Pour esquisser un bilan, j’ai interrogé des collègues professeurs en LEP et en CES, une documentaliste, une conseillère d’orientation. J’ai discuté avec une enseignante d’électro-technique dans les sections F de mon lycée, en Seine-Saint-Denis, et enfin avec Christine qui a déjà expérimenté plusieurs stages de FPA avant et après 1981.
A la question « Qu ’est-ce qui a changé d’après vous depuis 1981 ? », tous et toutes me répondent : « A première vue, rien, absolument rien ! » Sont-ils myopes ou de mauvaise foi ? Pour Yvette Roudy qui se démène depuis quatre ans pour changer l’orientation des filles cantonnées jusque-là dans les filières et les métiers « féminins » (trente métiers « pour les filles » contre trois cents « pour les garçons »), ce genre d’affirmation doit relever de la provocation. Elle est bien placée pour savoir que depuis plusieurs années son ministère a été à l’initiative de nombreuses actions d’éducation et de formation spécifiques pour les femmes :
— stages pilotes dans le domaine des nouvelles technologies ou actions pilotes de diversification de l’emploi féminin (550 femmes en 1983) 1 ;
— stages de formation régionaux rémunérés d’une durée moyenne de mille heures. Au total, plus de 200 stages, d’après le ministère, qui ont touché plus de 3 000 femmes.
De plus, en liaison avec l’AFPA, un plan de deux ans a été prévu pour faire passer de 19,2 % à 25 % le pourcentage de femmes stagiaires dans les formations pour adultes. Objectif retenu pour la fin 1984. Sans oublier les recommandations et circulaires multiples qui ont été envoyées à toutes les administrations concernées, pour développer la participation des femmes aux formations « porteuses d’avenir » : micromècanique, électronique, construction électrique, conduite de véhicule, etc.
Depuis 1982, dans le domaine de l’orientation scolaire, en dehors de la campagne de publicité d’avril 1984, des initiatives moins spectaculaires ont été mises en place.
Des circulaires contre le sexisme à l’école
— le 12 juillet 1982, un arrêté sur « l’action éducative contre les préjugés sexistes » a été publié qui « demande d’inclure dans les programmes des écoles, collèges et lycées une mention particulière destinée à combattre les préjugés sexistes » -,
— quatre postes d’études féministes pluridisciplinaires ont été créés à Rennes II (droit social), Nantes (sciences politiques), Paris VII (sociologie), Toulouse II (histoire du monde contemporain) ;
— en 1984-1985, des élèves-instituteurs ont été « sensibilisés » au sexisme dans le cadre de leur troisième année de formation (vingt-six écoles normales concernées) ;
— une circulaire de novembre 1983 invite les parents à donner leur avis sur les manuels scolaires par le biais de comités de lecture ou relecture. Un tel comité a vu le jour à Nantes et dans une vingtaine d’autres villes de plus de trente mille habitants ;
— des stages académiques de formation sur l’analyse du sexisme à l’intention des enseignants du primaire et du secondaire fonctionnent dans une dizaine d’académies ;
— en 1984-1985, des actions expérimentales de diversification de l’orientation ont été organisées dans trois centres d’information et d’orientation et vingt-cinq classes de collèges de l’Essonne ;
— enfin, une convention sur l’égalité des chances entre les filles et les garçons et sur l’orientation des filles a été cosignée le 20 décembre 1984 par la ministre des Droits de la femme et le ministre de l’Education nationale, lors d’une conférence de presse.
Parmi les objectifs communs retenus, on notera :
— la mise en place à partir de la rentrée 1985 de stages de formation initiale et continue portant sur le sexisme et les moyens d’y remédier, pour les personnels de l’Education nationale ;
-l’aménagement des locaux, des internats en particulier, pour permettre l’accueil des filles lorsque leur admission en section scientifique et technique en dépend ;
— l’augmentation du nombre des filles dans les sections scientifiques et techniques : 1 0 à 20 % dans un délai de trois à cinq années scolaires selon les sections pour atteindre l’objectif global de 30 %.
Pour mettre en place ces mesures, un(e) responsable à temps plein est prévu au niveau de chaque académie.
Au niveau supérieur, Yvette Roudy vient de créer et de lancer la Bourse de la vocation scientifique et technique des femmes. L’objectif fixé : « Compter enfin au moins 30 % de femmes parmi les ingénieurs. » Comme le fait remarquer à juste titre Roudy, il est anormal en effet que les classes de première scientifique comptent 48 % de filles et qu’il n’y ait que 17 % de femmes ingénieurs. Cette bourse « dotera chaque année 50 lycéennes de première S, E ou F industrielle d'une somme de 40 000 francs versée en quatre ans, leur permettant de limiter au moins leurs difficultés économiques ».
Tout cela n’est pas dérisoire, même s’il s’agit surtout d’actions symboliques visant à convaincre les filles, les femmes et l’ensemble de l’opinion publique, comme on dit, qu’il n’y a pas de métiers féminins ou masculins par nature, que les filles, les femmes sont aussi capables que les garçons et les hommes d’assumer des responsabilités professionnelles, d’acquérir une formation technique de haut niveau...
De la pub à la réalité
Mais l’action idéologique par le biais de la publicité est une chose, la réalité une autre ; et si je dis que parmi les personnes que j’ai interrogées (enseignantes, conseillère, documentalistes, pionnes, etc.) aucune n’a eu entre les mains les fameux textes, circulaires, conventions..., il est difficile de croire à un simple hasard.
« Changer les mentalités » ne se fait pas en un jour, nous répliquera le ministère, et dans certains cas l’administration fait preuve d’inertie. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais cela suffit-il à expliquer que malgré l’intervention du ministère, la situation des jeunes filles et des femmes non seulement ne s’est pas modifiée fondamentalement mais, pire, s’est parfois aggravée ? Du moins, c’est ce que révèlent les statistiques officielles 2. Ainsi, sur 100 filles en classes de baccalauréat de technicien, il y en aurait eu 7,3 en F (bac de technicien industriel) en 1983, contre 6,9 en 1984. C’est d’ailleurs ce que me confirme Carole, enseignante en électrotechnique dans les classes de F3 à Saint-Denis (bac d’électrotechnicien) : « Il n y a aucune fille en seconde technique cette année et une seule en première F3, et encore, c’est contrainte et forcée que Nathalie a rejoint cette section. Après un BEP “ audiovisuel ", elle n'avait pas le choix si elle voulait rejoindre le second cycle long. En fait, elle manifeste une certaine aversion pour ce qui est technique et à l’atelier elle demande souvent aux garçons de l’aider ou même de faire à sa place. » Pourquoi ? Pour Carole, l’éducation dans la famille compte beaucoup et elle n’a pas beaucoup évolué. « Moi, par exemple, j’avais un père bricoleur qui m ’a appris à bricoler et j’ai toujours aimé cela. »
Egalement, l’orientation en fin de troisième est mal faite : « Les profs de
CES ne savent pas vraiment en quoi consistent les programmes des classes de F, et si les élèves ne demandent pas explicitement ces classes-là, on n 'incite pas les filles à y aller. Pourtant, depuis plusieurs années, on essaye d’organiser systématiquement des visites dans les ateliers pour les enseignants de troisième. Et il y a cinq ans, il y avait trois filles en première F3 contre une aujourd’hui ! » Alors, que s’est-il passé ? Difficile à dire mais pour Carole, la manière dont localement le chef de travaux procède à la sélection des dossiers n’est peut-être pas étrangère à ce phénomène. « Tu comprends, il est hyper-phallo, alors entre deux bons dossiers, il n’est pas impossible qu’il choisisse de préférence le dossier d’un gars... »
Un « profil type » pour la filière technique
En tout état de cause, il n’y a qu’une fille en première F3 à Saint-Denis, trois filles en première E et une en terminale Fl (construction mécanique). Son « profil » est totalement différent de celui de Nathalie. Sa « vocation » s’est affirmée très tôt. « Depuis la sixième, j’ai toujours voulu faire du dessin industriel. Mes parents qui travaillent à TE DF m’avaient emmenée avec eux quand j’étais petite et j’avais vu des dessinateurs industriels ; cela m'a donné envie. Plus tard, au collège, le prof, d’éducation manuelle et. technique m’a encouragée et voilà, j’ai choisi d’aller en seconde technique, puis en première Fl. » Elle arrive en dernière année (terminale Fl ) et semble bien réussir mais elle ne peut s’empêcher de nous dire : « On n ’a pas les mêmes capacités que les garçons. » Carole et moi essayons de lui faire préciser sa pensée. « Les garçons ont l’habitude de tripoter les choses. Ils sont bricoleurs, quoi. Pas nous. » C’est plus clair ! Est-ce qu’elle a des difficultés particulières de ce fait ? « Oui, à l'atelier j’ai un peu peur des machines mais je m’y mets, c’est intéressant. » Elle admet que certains garçons ont pu connaître au début les mêmes hésitations mais à la différence de Nadine, seule au milieu de tous ces garçons, ils pouvaient demander sans complexe à leurs copains... La solution pour faciliter l’insertion des filles dans ce type de section ? Nous sommes toutes les trois d’accord pour dire qu’il faudrait au moins une promotion collective de plusieurs filles en même temps. Un moyen pour leur donner de l’assurance...
Dix ans pour réaliser sa vocation
De l’aplomb et de l’assurance, Christine n’en a jamais manqué et pourtant c’est seulement maintenant, alors qu’elle a dépassé la trentaine, qu’elle va enfin pouvoir réaliser sa « vocation ».
En janvier prochain, elle commencera le stage de formation professionnelle pour adultes qui lui permettra enfin de faire un boulot qui lui plaît vraiment : réparer des machines industrielles au plan électrique (des ordinateurs entre autres). Le stage qu’elle prépare avec impatience depuis plus d’un an est celui d '« agent de maintenance en électricité et automatismes industriels ». Pas très « féminin » tout ça, vous en conviendrez. Mais elle le veut tellement, qu’on ne peut plus l’en empêcher. Ce sera donc à ses risques et périls. C’est du moins ce qu’on lui a fait comprendre à l’ANPE. Avant d’en arriver là, elle a erré plus de dix ans de boulot en formation, de formation en boulot provisoire avant de pouvoir enfin faire un métier de ce qui l’a toujours passionnée : le bricolage. Chez elle, on bricolait de mère en fille. « Ma mère faisait les réparations à la maison et j’ai toujours été bricoleuse. De la seconde à la terminale, je circulais en solex. Je l’avais démonté et je le connaissais de A à Z. Même chose pour la 4 L que j 'ai eue ensuite. »
Mais avant de chercher à acquérir une formation professionnelle en électricité, Christine a fait de nombreux détours : de la littérature en fac pendant un an, un travail de pionne pour gagner sa vie, une année à l’école d’infirmière... C’est en 1975 qu’elle décide de se « réorienter ». Elle s’adresse à la FPA pour un stage de formation en électricité d’équipement. Premier échec. « Ils n ont rien voulu entendre. Vous êtes une femme, vous aurez des difficultés manuelles [sic !]. » Par contre, on lui propose un stage de trois mois d’initiation à la vie industrielle. En compagnie de femmes divorcées chargées d’enfants, elle refait de l’orthographe, du calcul...
Christian ou Christine ?
Tout cela, elle connaît. Par contre, les cours d’initiation à l’ajustage, au fraisage, au tournage, c’est nouveau pour elle et cela lui plaît. Au bout de trois mois, on lui demande ce qu’elle veut faire maintenant. De l’électricité, pardi ! Elle est tellement décidée qu’on ne lui refuse pas le stage d’électricité d’équipement. Il durera presque un an (1976-1977). Elle y apprend à installer des machines, à fabriquer des armoires de commande, à installer des machines sur des châssis. Le souvenir qu’elle en garde ? « Un stage intéressant mais dur tout de même et très intensif. Nous étions deux femmes sur seize. Nous avons été reçues toutes les deux. Trois gars ont été recalés. Les gars n 'étaient pas agressifs mais vannaient tout le temps. J’ai appris à me blinder. Il n’y a pas vraiment eu de problèmes, sauf à la fin du stage. Les mecs, énervés, inquiets à cause de la fin du stage, se sont mis à apporter des revues porno, vraiment porno, et à me provoquer avec. Mais il n’y a pas eu d’autre incident et le prof était sympa. Le problème c’est qu ’ensuite je n ’ai pas trouvé de boulot. J’ai eu en tout et pour tout deux offres de TAN PE. Quand j’ai eu le type au téléphone, il m ’a tout de suite dit, déçu : ‘Ah bon, vous êtes une femme”, comme si c 'était une calamité, puis sur un ton dubitatif: ‘‘Vous savez grimper sur une échelle ? Je vais réfléchir... ” La deuxième était une proposition louche. Je ne me suis même pas déplacée. Pour vivre, du coup, j’ai fait de l’intérim comme aide-soignante...
« En 1979, j’ai fait une autre tentative pour un stage d’agent technique en automatisme. Mais là, je n 'avais pas le niveau, c ’était au-dessus de mes compétences. J’ai raté le test de sélection. Je n’ai pas essayé tout de suite d’autres stages, peut-être parce que pour le dernier on m ’a répondu en adressant le courrier à M. Christian au lieu de Christine...
« J’ai quand même essayé de passer un concours aux PTT. On a refusé ma candidature sous prétexte que mon dossier était incomplet, ce qui était faux. »
Si vous êtes vraiment déterminée
« Par la suite, comme j’étais bonne en orthographe et que j’avais une copine dans la partie, j’ai travaillé comme correctrice en intérim. Début 1982, j’ai été embauchée dans une véritable imprimerie où j’ai travaillé jusqu’en juillet 1985 -date où la boîte a fermé. Entre-temps, en octobre 1984, j’avais fait une nouvelle demande de stage (agent de maintenance en électricité et automatismes industriels) car ma boîte avait déposé son bilan en mai 1984.
« J’ai dû préparer à toute vitesse le test de présélection. Ma candidature a été retenue mais j’ai dû subir un entretien avec un psychologue de l’ANPE chargé de sonder mes motivations et ma détermination. Il a tout fait pour me dissuader de poursuivre dans cette voie car j’allais, d’après lui, à la rencontre de nombreuses difficultés. Il m ’a même proposé d’autres stages : ‘‘Pourquoi pas électronique ou, mieux, radio-électricité. Vous ferez du dépannage mais dans l’électroménager et vous pourrez ainsi avoir des contacts avec le public. Il faut pour cela le sens du commercial. Cela ne vous plairait pas ?” Sous-entendu, c’est bien pour une femme, non ?” Mais je n’ai pas cédé. A la fin de l’entretien, le type m ’a dit : ‘‘Bon, je vois que vous êtes déterminée. Je pense que vous pouvez faire le stage. ” Même la poignée de main à la fin de l’entretien a servi de test!
« En novembre 1984, la commission finale de sélection acceptait ma candidature pour le stage qui commençait en janvier 1985 mais sous réserve de désistement. Finalement, cela n’a pas marché pour 1985 et je commencerai le stage en janvier prochain, en 1986. » Une obstinée, Christine, et heureusement pour elle car qui aurait pu résister à cette course d’obstacles qui a duré plus de dix ans !
En attendant son stage, elle fait encore des travaux provisoires de correctrice et pendant son temps libre elle travaille le programme pour être vraiment au niveau. Pour ses loisirs, entre autres, elle pratique la boxe française, et ce depuis quatre ans...
Les formules magiques, ça ne marche pas
Ainsi, malgré toutes les bonnes intentions du ministère des Droits de la femme, rien n’a vraiment changé dans l’orientation de la majorité des filles, dans la formation et les débouchés de la plus grande partie des femmes qui désirent travailler. Comment cela aurait-il été possible d’ailleurs quand le chômage s’aggrave, que le gouvernement dans son ensemble accélère la mise en place du travail précaire et ne cesse de vanter les mérites des familles nombreuses. De cela, évidemment, Yvette Roudy n’est pas directement responsable mais où et quand l’a-t-on vue se désolidariser de la politique gouvernementale ? Jamais, et c’est sans doute à cela qu’elle doit sa pérennité. Malheureusement, les formules magiques n’ont jamais permis d’abolir la division sexuelle de la société.
Claire Bataille
Notes
- 1 . Citoyennes à part entière, bulletin du ministère des Droits de la femme, n05 30, 33, 46.
- 2. Dossier du ministère des Droits de la femme sur l’orientation des filles.