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Filles et garçons
Petite enquête sur la sexualité des jeunes
Les idées reçues sur les jeunes et la sexualité ne manquent pas. Les uns projettent sur la génération actuelle les aspirations des jeunes révolté(e)s de 1968 : « Une génération farfelue, heureuse de jeter les tabous' par dessus les moulins, pressée de vivre à condition de ne pas trop s’engager. Se mettre en couple, c’est avoir tout tout de suite, mais sans hypothéquer l’avenir. On est ensemble parce que ça fait plaisir. On peut se quitter si on le désire. » (cf. Frédéric Gaussen. « Le Monde » du 17 juin 1983). Les autres, avec une pointe de mépris dans la voix, ne perçoivent plus d’étincelle de révolte dans le regard des quinze-vingt ans et s’étonnent : « Comment diable les “nouveaux parents” issus de Mai 68 ont-ils pu engendrer des enfants aussi conformistes ? » En fait, la réalité est bien plus complexe.
D’abord, il n’y a pas une jeunesse homogène par ses valeurs, son vécu. Par ailleurs, des comportements novateurs peuvent très bien coexister avec des préjugés ancestraux. Et puis filles et garçons n’ont pas le même point de vue sur ces questions.
Cela, nous le savions déjà. Nous avons pu le vérifier au cours de notre petite enquête réalisée à partir des « mercredis jeunes » du Planning familial, en discutant aussi avec des animatrices ou des médecins du Planning familial, en parlant avec des élèves d’un lycée de banlieue. Loin de nous de prétendre dresser ainsi un tableau sociologique exhaustif. Il ne s’agit que d’une introduction au débat. Nous remercions toutes celles qui ont bien voulu discuter avec nous, en particulier les militantes du Planning familial de Villepinte.
L’une, dix-neuf ans, d’origine antillaise, a avorté il y a quelques mois avec l’aide du Planning familial. Ce mercredi, elle est ici pour « changer de pilule ». Au chômage depuis la sortie du LEP, elle vient de trouver un boulot en usine, « dans la couture ». Elle travaillera sur des jeans. Ses parents ignorent tout de sa vie sexuelle.
L’autre a dix-sept ans. Elle prépare un BEP de comptabilité. Cela fait déjà un bout de temps qu’elle a un petit copain. Sa mère lui a toujours interdit de sortir avec des garçons et l’a menacée au cas où, jusqu’au jour où le petit frère a « cafté ». Alors, la mère s’est résignée et c’est elle qui a conseillé à sa fille d’aller au Planning familial. Aujourd’hui, elle vient pour renouveler sa contraception et pour discuter. Les mercredis jeunes, ça lui plaît bien.
Une troisième qui ne dira que quelques mots, dix-neuf ans, vient en cachette de ses parents pour la première fois pour une première contraception. Ses parents, dit-elle sont « vieux jeu ». Ils espèrent que leur fille arrivera « vierge au mariage ». Elle est au chômage et vit chez ses parents comme la plupart. Et puis Francine qui arrive en retard, en cours de discussion. Elle a dix-neuf ans, est antillaise aussi, et vit chez sa sœur, ce qui lui donne quelque liberté. Elle prépare un BEP d’informatique. Pendant plus d’une heure, elle écoute et ne dit pas un mot. Puis, précipitamment, de peur qu’on lève la séance sans qu’elle ait pu exposer son problème, elle explique : « Je suis venue pour parler des problèmes des femmes qui n ’ont pas de plaisir. » Dans la discussion, en prenant de l’assurance, elle ira plus loin : « J’ai déjà changé trois fois de copain et c’est très rare quand j’ai du plaisir. Pourtant, j’ai envie de faire l’amour. Je voudrais comprendre pourquoi. Je me demande si c’est pas moi... » Le mercredi suivant, la situation lut un peu différente. Seule une lycéenne de seize ans qui vivait chez ses parents et un jeune couple d’une vingtaine d’année participèrent au groupe. La discussion eut du mal à démarrer et ce, d’autant plus qu’un garçon était là, jeune mécanicien au chômage, qui parlait beaucoup du manque de boulot, des traites à payer pour la télé et la bagnole...
Savoir dire non
Malgré tout, la jeune lycéenne venue pour faire renouveler sa contraception fut contente de discuter avec les animatrices du Planning. Chez elle, dit-elle, « il faut prier pour sortir ». Et elle ne sort que si elle a de bonnes notes. Ce qui n’est évidemment pas le cas pour son frère. Elle étudie dans un lycée privé catholique et sa mère, d’origine italienne, mais enceinte avant de se marier ne pourrait admettre que sa fille prenne la pilule et ait des rapports sexuels sans être mariée. C’est pourtant le cas. Elle a appris à ruser et la mère fait semblant de ne rien comprendre. A seize ans, Maria, qui prend la pilule depuis trois mois après avoir eu des rapports sans protection, a déjà sa philosophie. « Si je prends la pilule, ce n est pas pour aller à droite et à gauche. Y a des filles qui ne savent pas dire non. Moi, j ’étais comme cela aussi. Plus maintenant. Je sais maintenant que je peux dire non et c’est mieux ainsi. »
Mais là encore, il s’agit d’une situation particulière parmi d’autres. Par exemple, Marie-France, dix-sept ans et demi, élève de première G au lycée de Saint-Denis, fille de pieds-noirs d’Algérie, a dû résister pour échapper à un mariage d’argent organisé par ses parents lorsqu’elle avait seize ans, mais depuis la seconde, elle a un copain à l’insu de ses parents. Par contre, Paula et Christine en terminale G dans le même lycée, d’origine portugaise, ne sont pas trop importunées par les parents, à condition de faire leurs études et rien d’autre. Favorables à la contraception et admettant parfaitement les relations hors mariage, elles-mêmes ne prennent pas la pilule et n’ont pas de petit ami. C’est le prix qu’elles acceptent de payer pour être tranquilles aujourd’hui et libres... demain.
Elles vivent toutes, on le voit, des situations bien différentes et pourtant... Claire, médecin, qui travaille au Planning familial de Maisons-Alfort, tire pour nous le bilan des « mercredis jeunes » qu’elle anime : « D’abord, j’ai pu constater que pour toutes ces jeunes la contraception est bien un droit. Elles sont d’ailleurs généralement étonnées d’apprendre que la contraception n’est légale que depuis 1967 et que la génération de leur mère a connu le temps de la contraception clandestine. Elles ne réalisent pas que le droit à la contraception et à l’avortement, si normal pour elles, est le fruit de longues luttes. Elles n’imaginent même pas que cela puisse être remis en cause. On se rend compte ensuite que, pour nombre d’entre elles, le dialogue avec les parents est quasi nul, sur la contraception particulièrement. » Le témoignage de Jocelyne, seize ans, recueilli par les animatrices du Planning de Villepinte est encore là pour le confirmer: « Je voudrais bien parler à mes parents d’un tas de choses, de tout même, mais pour ce qui est de la contraception, alors là, ils ne sont pas prêts. C’est pour ça que je prends la pilule en
Les « mercredis jeunes », c’est quoi ?
A Villepinte en Seine-Saint-Denis, le centre du Planning familial a fêté ses dix ans en janvier dernier et il y maintenant huit ans que fonctionnent les « mercredis jeunes ». Ainsi tous les mercredis après-midi, on accueille des groupes de jeunes (entre trois et quinze environ) à l’heure où les parents travaillent et où il n’y a pas de cours en général. Ce sont principalement et parfois exclusivement des filles qui participent à ces discussions collectives. Elles viennent seules ou avec une copine ou parfois accompagnées de leur copain. Ce sont en majorité des élèves des LEP (55 % à Villepinte), mais aussi des jeunes en CES (15 %) ; plus rarement des lycéennes ou des étudiantes (12 %). Les jeunes travailleuses et surtout les jeunes chômeuses sont également attirées par ce lieu d’échange et d’accueil collectif (18% des participantes). On y vient pour une demande de première pilule, ou un renouvellement, un retard de règles et une recherche de solution d’urgence (IVG), une information générale (pilule du lendemain, aspiration des règles, autres moyens contraceptifs, etc.) mais aussi tout simplement pour parler : « On s’aperçoit que l’on a souvent les mêmes difficultés que les autres dans nos relations. » « On peut parler spontanément sans avoir peur d’être jugé. » « Quand je suis arrivée, j’ai eu peur d’être obligée de parler. J’ai seulement écouté. Peut-être que la prochaine fois je parlerai. » « J'apprécie le groupe où l’on discute avant de voir un médecin. Je ne parle pas beaucoup devant tout le monde, mais j’écoute et après, je peux parler plus facilement au médecin de la contraception et de mes problèmes. »
C’est de bouche à oreille que circule l’adresse du Planning : une amie qui en parle à l’école, une sœur ou parfois une prof sympa. Deux animatrices, un médecin (une gynécologue) sont là pour répondre aux questions, discuter, informer aussi sur l’histoire des luttes de femmes pour l’avortement et la contraception. Ensuite vient la consultation individuelle avec le médecin. Il n’y a pas obligatoirement examen gynécologique, surtout pour une première pilule. Mais là, seule avec le médecin, on libère parfois des angoisses qu’on n’a pas pu exprimer dans le groupe : « Suis-je normale ? Je ne ressens rien. J’ai mal pendant les rapports... »
Dans ce cas, la gynécologue informe, bien sûr, mais discute, explique, rassure... Des « mercredis jeunes » de ce type, où l’on peut parler librement, où l’on peut disposer de services totalement gratuits sont des acquis précieux, irremplaçables même. A nous de les faire connaître et de les défendre si jamais...
cachette. » Et malheur à celle qui laisse traîner sa plaquette. Les raclées du père, ce n’est pas que du roman...
Toujours le prince charmant
Et que pensent ces jeunes du mariage ? Pour Claire, elles ont en majorité un avis finalement assez traditionnel sur la question : « Nombre d’entre elles envisagent de vivre à l’avenir de manière très traditionnelle. L ’idée du prince charmant est toujours bien actuelle. Elles attendent toujours le mec super bien et beau avec qui elles pourront avoir des enfants, même si auparavant elles ont des expériences sexuelles, même si le tabou de la virginité tend à disparaître...
Chez les filles que je vois, je n ’ai pas trouvé de rêve de vie vraiment indépendante. J’ai l’impression quelles comptent plus sur la chance de rencontrer l’homme idéal avec lequel elles s’entendront parfaitement bien que sur leur propre volonté de s’affirmer en tant qu’individu, que personnalité indépendante avec ses désirs, ses besoins, ses centres d’intérêt propres.
Quant à la vie sexuelle, il n 'est pas si facile d’en parler avec elles. On discute facilement de la relation humaine, mais du désir, du plaisir, du corps, non, ce n’est pas si facile. Pourtant, de plus en plus de filles osent néanmoins parler de l’absence de plaisir. Peut-être parce que justement, elles n’arrivent pas à en parler dans le couple, avec leur partenaire...
En fin de compte, j’ai l’impression que les jeunes d’aujourd’hui sont libérées de la maternité forcée mais pas d’une sexualité encadrée, aliénée, normative, la question du plaisir reste entière. »
D’autres témoignages recueillis à Villepinte confirment parfaitement cette impression : « Avec mon ami, on a du mal à parler, comme on a des rapports, j’aime mieux qu’il ne sache pas que je prends la pilule. Je garde ainsi ma liberté, comme cela il se retire et j’ai l’impression qu’il fait attention à moi. » Nelly, dix-sept ans, : « Si tu refuses de coucher avec un garçon qui sort avec toi, il te laisse tomber pour une autre. C’est mieux pour sortir d’être avec un gars. Il vient me chercher le samedi, il est quand même gentil. Alors, avec la pilule, je ne tomberai pas enceinte. » Nathalie, quinze ans.
Tout est possible
Notre enquête très partielle rend difficiles des conclusions générales. Pourtant, quelques idées s’imposent. Même si Mai 68 et le mouvement des femmes ne signifient quasiment rien aujourd’hui pour les jeunes qui ont entre quinze et vingt ans, ils n’en influencent pas moins leur vie quotidienne, leur vie sexuelle y compris. Pouvoir faire l’amour sans risquer d’être enceinte ; faire l’amour sans honte (sinon sans crainte et toujours avec désir et plaisir) indépendamment du mariage, ce ne sont pas des acquis négligeables. Etre sûre de son bon droit quand on veut travailler, même si le chômage est l’avenir immédiat, ce n’est déjà pas si mal...
Les violences, elles connaissent
Ces filles-là, on les voit rarement aux consultations du Planning familial, et pour cause. Violées dans la famille par le père ou les frères, elles se taisent. Quand elles ont essayé de parler, on les a traitées de menteuses ou de vicieuses. D’autres encore, par « respect » de la tradition, disparaissent du quartier après un voyage d’été dans le pays de leurs parents, en Algérie par exemple. Elles ont été mariées au pays, apprend-on, contre leur gré, pour ne pas devenir « dévergondées » comme leurs copines...
D’autres enfin, sans subir ces violences reconnues et dénoncées comme telles, sont soumises aux brutalités plus banales qui peuvent conclure certaines sorties en boîte. C’est ce qu’ont vécu Sylvie et Françoise, quinze ans, élèves en troisième dans un CES de la banlieue parisienne. Elles n’ont rien dit, jusqu’au moment où l’une s’est aperçue qu’elle pouvait être enceinte. Panique. Le recours, alors, ce peut être la conseillère d’éducation sympa, qui va se débrouiller pour trouver une solution avec le Planning. Plus que difficile quand l’on sait que les mineures ne peuvent avorter sans autorisation des parents... Triste initiation à la sexualité, pour toutes ces filles qui, avant de se révolter et de réagir, vont le plus souvent se sentir honteuses de l’agression qu’elles ont subies, et puis se mépriser.
Fugues et prostitution peuvent suivre... Pour toutes celles-là, l’aide d’un mouvement collectif de femmes puissant est une urgence.
Ce serait délirer que d’attendre plus aujourd’hui. Où sont les luttes sociales, le mouvement de femmes puissant qui permettraient aux jeunes, aux filles en particulier d’entrevoir une organisation sociale autre que celle reposant principalement sur la famille et son enfermement ? Les féministes les plus aguerries et les plus politisées ont déjà du mal à concilier leurs aspirations à la liberté et la vie quotidienne en couple entre compagnon et enfants exigeants. Que peut-on demander à des jeunes, des filles sans grande expérience de la vie sans les parents, sans expérience politique ? Rien, sinon l’aspiration à la liberté, à la justice, le goût du plaisir et du bonheur... Les jeunes d’aujourd’hui les ont tout autant que leurs parents. Tout est possible, donc.
Claire Bataille
Louise Briceno
Notes
- 1. Cf. le bulletin du Planning 93, «les mercredis jeunes ».