La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Qu’est-ce qu’elles lisent ?

Cahiers du féminisme, n° 35, printemps 1986 · p. 20-21 · 1 241 mots

D

O

S

S

I

E

R

Qu’est-ce qu’elles lisent ?

Allez les cavinettes, souvenez-vous, dans les années soixante, le mariage de Johnny (Halliday, bien sûr) et Sylvie (Vartan, qui du coup devint sa femme)... Et bien du riz pour les mariés (waouh !) et... un million d’exemplaires vendus pour Salut les copains /

Depuis, les mariés ont divorcé, mais la presse pour jeunes se porte toujours à merveille, même si elle s est diversifiée.

Le choix est difficile : OK Age tendre, Podium, Salut, Girls, Jacinte, 20 ans... On cite le petit dernier : Fille-Magazine (la grande sœur de Pif le chien). Mais que l’on se rassure, en bout de course, les poches dans lesquelles tombent les sous sont moins nombreuses : Filipacchi pour OK, Salut, Podium ; le groupe Média pour Jacinte et 20 ans (ce dernier ayant d’ailleurs été racheté à Filipacchi).

Affaires juteuses, les tirages vont fort: 170 000 exemplaires pour Jacinte, près de 250 000 exemplaires pour Podium, 1 20 000 pour Girls en 1982.

Pour multiplier les bénéfices, il faut diversifier les publications et donc cerner son public, à 80 % composé de filles. On vise des tranches d’âge et des sujets. Pour les 13-16 ans, lycéennes et collégiennes, on donne dans le show-biz (type Podium). Par cette revue, les cavinettes peuvent tout savoir sur leurs vedettes préférées. On donne aussi dans la mode — dire look et fille branchée — (OK Age tendre, Fille-Magazine). Pour les plus âgées (18-20 ans), c’est du sérieux : BCBG avant tout, Jacinte et 20 ans abordent les problèmes des grandes (la fac, les grandes écoles, les jobs, le parfum qui coûte cher...). Quelques variantes dans tout cela, une publication avec une page ciné, une page jeu, test, sondage...

Tous les mêmes...

Le personnel ne coûte pas cher : on trouve les mêmes journalistes d’un magazine à l’autre. Il faut dire qu’ils n’ont pas trop de travail : la publicité occupe près de la moitié des pages, qu’elle dise son nom ou pas. Elle s’appelle maisons de disques dans la presse show-biz et maisons de fringues et de cosmétiques dans la presse de mode. La publicité plus traditionnelle suit le public visé par le journal : foisonnement des marques de cosmétiques, protections hygiéniques et vêtements. Parfois les mobylettes, parfois les tests de grossesse, selon l’âge.

Les groupes de presse sont les mêmes, les journalistes identiques, les publicités sont les mêmes et, que l’on se rassure, la chanson reste la même pour tous ces journaux. Elle s’est bien sûr mise au goût du jour et devient : « Sois branchée et dynamique mais sois belle et tais-toi ! ». Le sondage de Fille-Magazine est significatif. La fille idéale est belle, douce, sportive, elle peut prendre des initiatives dans la drague et prétendre à un emploi plus tard, mais son intelligence, sa personnalité, son indépendance arrivent loin derrière.

De la même manière, Jerry Hall confie à OK Age tendre les trois règles d’or de son bonheur avec Mick Jag-ger : « Etre une bonne cuisinière, une bonne maîtresse de maison, et une maîtresse attentionnée au lit. » Ceci s’applique que l’on soit femme de rock-star ou non. Refrain traditionnel. Toutefois, il faut savoir vivre avec son temps. Les filles d’aujourd’hui ne vivent plus comme leurs mères. Il faut composer avec leurs aspirations et tout ce qu’elles ont su intégrer dans leurs préoccupations quotidiennes. La contraception occupe une large place dans les courriers du cœur, ainsi que la sexualité, même si les réponses sont souvent normatives ou carrément éludées. Cependant, il est fait mention des centres de planification et l’adresse du MFPF est régulièrement citée. Girls fait figure d’arrière-garde avec ses discours moralistes et ses romans photos aux amours chastes. Pour les étudiantes, Jacinte aborde les questions d’activité professionnelle, la seule image de la femme au foyer ne pouvant convaincre les lectrices. Le discours de la réaction s’adapte mais demeure. Pour Jacinte, une femme ne travaille pas et ne défend pas son emploi, « elle se vend et assure le service après-vente ». On pourrait ainsi multiplier les exemples, la presse pour jeunes filles véhicule toujours le même message réactionnaire, même si la manière de le faire et la présentation ont changé.

La vie en rose

Son succès montre l’engouement des jeunes filles pour la lecture des publications qui s’adressent à elles, qui abordent leurs problèmes et dans lesquelles elles se retrouvent. Mais s’y retrouvent-elles réellement? Que signifie pour elles la présentation à longueur de pages d’une jeunesse dorée dont la préoccupation principale est de savoir si elle est snob ou non (Jacinte), ou quel look elle va adopter (class, new-wave, années soixante...) ? Bien sûr, le look compte, mais les prix annoncés dans les revues sont souvent prohibitifs. Et là, le problème n’est jamais posé !

De même, la vie quotidienne n’est pas forcément rose, comme veulent nous le faire croire ces différentes publications. Ce n’est pas un hasard si l’on ne trouve jamais un mot sur la vie dans les cités, la vie au bahut, les difficultés quotidiennes, mais aussi sur les expériences positives. Bien sûr, la vie des cités est grise, le bahut pas marrant, les parents chiants... Pas drôle d’acheter une revue pour y retrouver sa grisaille quand, sur l’étalage, des dizaines d’autres publications affichent des étoiles roses et dorées et des dents éclatantes. Le conte de fées n’est pas loin, celui qui permettrait de gagner un voyage aux îles ensoleillées avec sa vedette chérie.

Les canards se vendent bien, il n’en existe pas d’autres. Imaginons une presse qui nous dise qu’il peut exister un monde où les jeunes ne sont pas les laissés-pour-compte, où leur devenir ne trouve pas son alternative entre no-future et star-système, où les filles ne finissent pas nécessairement leur vie dans la peau de la femme de monsieur Machin, où la fête et le rire ont droit de cité comme tu veux, quand tu veux... Mais la presse qui rend intelligent ne rapporte pas. Filipacchi boudera, car il ne pourra préparer les nouvelles générations à la lecture bien débilitante du Pourri-Match ou Doux-nœud de leurs papa et maman. On se passera de lui (avec joie).

Correspondante « Autre chose ».

Ils ont la musique entre les oreilles !

Mélange des genres, plaisir tous azimuts, ils ne pourraient pas vivre sans musique. Quand on les « sonde », ils répondent : donnez-nous toutes les ondes pour faire une ronde ; ronde de rock, ronde de reggae, de salsa, de musique électronique, de jazz-rock, de classique... Tout est bon, il n’y a rien à jeter, ils dévorent toutes les musiques. La musique, c’est comme un plat épicé, plus on en met, plus c’est relevé.

Qu’est-ce qui fait frémir les 15-18 ans?

Un sondage de l’INRP1 sur leurs préférences quant aux genres musicaux et aux chanteurs donne les résultats suivants :

-rock : 59 % ; chanson : 5 1,2 % ; reggae-salsa : 3 3,9 % ; folk :

20,3 % ; classique : 20,1 % ; création contemporaine : 14 % ; jazz : 12,5 % ; opéra : 2,9 %.

Au hit-parade des chanteurs, c’est J. -J. Goldman qui l’emporte, suivi de Bob Marley puis de M. Jackson.

L’enquête conclut à la tolérance musicale des jeunes, à leurs goûts éclectiques. Plus encore qu’une « rock génération », la jeunesse forme surtout une « open génération ».

1. Institut national de recherche pédagogique, 1985.

D

O

S

S

I

E

R

Une erreur sur cette page ?