Les Cahiers du féminisme ont eu l’occasion de rencontrer Trupti Shah, militante féministe en Inde. Cette interview nous permet de faire un tour d’horizon de la situation des femmes en Inde, et de l’activité des groupes féministes.
♦ II est souvent question des discriminations à l’égard des femmes en Inde, discriminations qui prennent appa-ramment des formes extrêmes et se traduisent même par une mortalité infantile beaucoup plus forte chez les filles que chez les garçons. Peux-tu nous donner des précisions à ce propos ?
Les données démographiques indiquent en effet que, contrairement aux autres pays, la proportion des femmes dans l’ensemble de la population est inférieure à celle des hommes — c’est d’ailleurs un phénomène que l’on retrouve dans des pays comme le Pakistan ou l’Iran. Au début du siècle, on comptait neuf cent soixante-douze femmes pour mille hommes, et ce pourcentage n’a cessé de baisser pour atteindre neuf cent trente sur mille en 1970, chiffre qui s’est pratiquement maintenu depuis lors. Cet indice ne fait que refléter un énorme problème économique et social : celui du statut des femmes indiennes. Toute la tradition culturelle et sociale veut qu’il soit préférable de mettre au monde un garçon plutôt qu’une fille, et la naissance de cette dernière est ressentie comme un fardeau économique en raison du système de la dot, alors que le garçon incarne la continuité de la famille, celui sur lequel on pourra s’appuyer en cas de besoins dans ses vieux jours, etc.
Les discriminations commencent dès la plus petite enfance, avec un traitement différent sur le plan de l’alimentation et des soins accordés aux bébés selon le sexe. Non seulement, on témoigne beaucoup plus d’affection aux petits garçons, mais on leur réserve le meilleur lait et l’on va jusqu’à laisser dépérir les petites filles. Ces discriminations continuent ensuite au niveau de l’éducation et de l’orientation professionnelle. La différence numérique entre la proportion d’hommes et de femmes est, en quelque sorte, l’expression concrète de ces discriminations. Ce phénomène s’est accentué avec le processus d’industrialisation et le progrès technique, et notamment avec l’introduction de nouvelles techniques de reproduction. C’est ainsi que l’amniosynthèse — qui est un test permettant de détecter les malformations éventuelles du fœtus durant la grossesse — est utilisée systématiquement à des fins d’infanticide sexuel. Dans la mesure où cette méthode permet également de déterminer le sexe du futur bébé, c’est avant tout dans ce but qu’elle est utilisée en Inde. Ce type de test est pratiqué tout à fait communément dans les grandes villes du pays depuis trois ans, et lorsqu’il s’avère que l’enfant à naître est une fille, on a pu constater que, dans 99 % des cas, les femmes cherchaient à se faire avorter... Comme l’amniosynthèse ne peut être pratiquée qu’à la fin du quatrième mois de grossesse, les conséquences pour la santé des femmes sont catastrophiques, car l’avortement ne se fait pas avant la dix-huitième ou dix-neuvième semaine. Et c’est au nom de la politique de contrôle des naissances que ce type de pratique se voit justifié ! On a donc affaire à une situation totalement inverse à celle des pays européens où les femmes luttent pour le droit à l’avortement et à la contraception. En Inde, les féministes doivent lutter contre la politique des autorités qui, sous prétexte de contrôle démographique, diffusent massivement des contraceptifs interdits dans d’autres pays, en raison des dangers qu’ils représentent pour la santé des femmes — tel le Depro-Provera — sans la moindre information sur les effets secondaires qu’ils peuvent entraîner. Ou qui encouragent les antennes de Planning familial à poser des stérilets sans que les femmes concernées en soient averties, (ce n’est que lorsqu’elles vont consulter un gynécologue parce qu’elles se croient stériles qu’elles finissent par être informées). Très souvent, les femmes ne sont pas informées du caractère irrévocable de cette opération et les équipes médicales qui en sont chargées omettent fréquemment les examens préliminaires pour atteindre leurs quotas de cent cinquante à deux cents opérations par jour. C’est ainsi qu’au Rajasthan, en 1984, plusieurs femmes sont décédées. Alors que l’espérance de vie des femmes adultes est très basse, il n’existe pratiquement pas de centre médical local équipé pour faire face aux besoins les plus élémentaires du point de vue des soins à dispenser aux femmes et à leurs enfants. C’est pourquoi, à défaut de centres hospitaliers, on trouve des antennes du Planning familial jusque dans les coins les plus reculés. L’existence de méthodes contraceptives constitue en soi un progrès indéniable, puisqu’elles permettent à la femme d’exercer un contrôle sur son propre corps, donc il ne s’agit pas d’en demander l’interdiction. Mais les femmes sont traitées comme des citoyennes de seconde zone et on leur interdit d’exercer un tel contrôle. L’utilisation du test d’amniosynthèse est typique à cet égard : on n’informe pas les femmes des risques qu’elles courent ou qu’elles font courir à leur futur bébé en l’effectuant ; on ne met aucune condition à la pratique de cet acte médical comme c’est le cas à l’Ouest, où les tests ne sont effectués qu’à partir d’un certain âge de la mèrè, quand les risques de malformation sont plus élevés, ou en cas de problèmes graves ; on encourage les réflexes culturels les plus rétrogrades en ce qui concerne l’attitude de la société — et donc aussi des femmes — à l’égard du sexe féminin, et on fait de ce test un acte médical banal et tellement bon marché que même les femmes des couches prolétariennes les plus pauvres peuvent se le payer. De 1978 à 1982, près de soixante dix-huit mille fœtus de sexe féminin ont ainsi été avortés après qu’une amniosyn-thèse ait été pratiquée. Et le mouvement n’a fait que s’amplifier depuis lors.
Tout cela montre à quel point la naissance d’une fille est considérée comme un fardeau économique et social. Le système de la dot veut que cette dernière soit établie en fonction du statut et de l’avenir professionnel du fiancé : une fille coûte cher, d’autant plus cher qu’on ambitionne de bien la marier. Et lorsque la dot n’est pas suffisante aux yeux du mari ou des beaux-parents, il n’est pas rare que cela se traduise par des actes torture à l’égard de la jeune femmw pour la pousser au suicide — voire, plus directement — par des assassinats. En 1984 seulement, plusieurs centaines de milliers de femmes ont été brûlées par leurs époux peu après leurs noces, c’est-à-dire après qu’ils eurent perçu la dot, prix obligé du mariage.
+ Comment le mouvement autonome des femmes en Inde, qui existe depuis près de dix ans, réagit-il face à de telles pratiques ? Quelles sont ses possibilités d’action ?
Il n’est pas facile de lutter contre ce type de pratiques qui touchent toutes les couches sociales, car la dépendance des femmes à l’égard de leur famille est extrême. Lorsqu’elles se plaignent des traitements subis ou lorsqu’elles cherchent à se réfugier chez leur parents, ceux-ci les renvoient le plus souvent dans leur belle-famille. Toute proposition de rupture avec la famille est donc très problématique. Cependant, c’est la question de la violence exercée contre les femmes qui a été à l’origine de la première campagne de masse du mouvement féministe indien. Plusieurs cas de femmes violées par des policiers avaient déjà été rendus publics, lorsque l’histoire d’une jeune fille de quatorze ans, violée par deux officiers de police, en 1978, fit de cette question jusque-là tabou, un problème social majeur qui trouva un écho dans tout le pays. Les policiers ont d’abord été déclarés innocents par le tribunal local (qui s’en prit au contraire à « l’absence de morale » de l’adolescente), puis ils furent condamnés à sept ans et demi de prison par la Haute cour qui cassa le premier jugement. Mais la Cour suprême intervint à son tour en 1979 pour décréter que la jeune fille avait été consentante, ce qui déclencha une vaste polémique à travers l’ensemble du pays, avec une pétition signée par des personnalités, des intellectuels, etc. La campagne que mena alors le mouvement des femmes obligea le gouvernement à réviser sa loi sur le viol en 1980.
♦ Quelles sont les caractéristiques du mouvement féministe indien par comparaison avec ce que tu sais des autres mouvements de femmes de par le monde ?
La naissance du mouvement autonome des femmes, en 1975, a marqué une nouvelle phase dans la lutte des femmes indiennes qui, jusque-là, avaient participé à des mouvements contre les augmentations de prix ou contre la corruption, mais ne s’étaient pas mobilisées sur leurs problèmes spécifiques. L’influence du mouvement féministe à l’Ouest entraîna la naissance des premiers groupes femmes en 1975, à l’université, mais aussi parmi des femmes de la classe ouvrière. La plupart de celles qui y participaient étaient membres, ou avaient été membres de partis ou de groupes politiques de, gauche, et elles s’organisèrent entre elles en réaction contre le peu d’attention, voire le mépris dont ces organisations faisaient preuve à l’égard des problèmes spécifiques des femmes. Il a fallu l’apparition du mou- vement autonome pour que ce soit le cas. Une coordination de groupes femmes se mit en place en 1978, et elle a impulsé diverses initiatives, conférences nationales, journée du 8 mars, campagnes comme celle contre le viol, actions de protestation contre certains films sexistes incitant à la violence vis-à-vis des femmes, et contre la mort de plusieurs jeunes femmes victimes des sévices de leur mari. En 1981, le mouvement des femmes appuya la grève des domestiques exigeant une augmentation de salaire, deux jours de congé par mois, une assurance maladie et protestant notamment contre les agressions sexuelles dont elles étaient victimes de la part de leurs employeurs. Cette lutte a permis de faire bouger un peu les syndicats, mais dans l’ensemble malheureusement, les organisations du mouvement ouvrier restent très peu sensibles au problème de l’oppression des femmes. Les dirigeants syndicaux n’ont presque rien fait sur la question des crèches, des cantines, des problèmes d’horaires de travail, ni contre la ségrégation professionnelle ou les agressions sexuelles sur le lieu de travail. Dans le textile, ils se sont même mis d’accord avec les patrons pour limiter le nombre de postes de travail des femmes, voire pour remplacer celles-ci par des hommes, en cas de rationalisation ou de mécanisation. Cela ne facilite pas la tâche des féministes au sein des syndicats... et c’est à cause de cela qu’a surgi l’idée de créer des syndicats de femmes. Dans plusieurs syndicats, les femmes ont constitué des comités pour peser plus efficacement sur les directions.
♦ Existe-t-il des « lieux de femmes » ? Comment le mouvement est-il structuré ?
Oui, il existe des maisons de femmes dans plusieurs villes. De nombreux groupes femmes, après quelques années, ont compris qu’on ne pouvait en rester à des initiatives, des campagnes ou des manifestations — aussi larges soient-elles -sans offrir un minimum d’alternative concrète aux victimes de violences ou de discriminations sexuelles. C’est ce qui a été à l’origine de l’ouverture de centres d’aide aux femmes battues, violées ou victimes du système de la dot. D’autres groupes, soucieux d’éviter tout isolement, ont noué des liens avec des mouvements sociaux plus larges, tels que le mouvement des bidonvilles, le mouvement contre les castes et le communalisme, ou se sont engagés dans un soutien actif aux grèves de travailleurs. Bien qu’il n’existe pas de fédération des groupes des diverses villes à proprement parler, les groupes actifs sur un même thème ont des liens entre eux, que ce soit à propos du viol, de la dot ou de la contraception forcée. Tous soutiennent la parution d’un bi-mensuel Manushi publié alternativement en anglais et en hindou, qui permet aux divers groupes de débattre de leurs positions et de leurs expériences respectives. En outre, il y a de nombreux bulletins locaux ou régionaux correspondant à la diversité du mouvement des femmes.
Cependant, le développement du mouvement autonome a été très inégal. Dans ma ville, par exemple, à Baruda, il y a eu une première tentative de mettre un groupe féministe sur pied en 1980, mais il n’a pas duré. Pendant quelques années, seules existaient les associations de femmes réformistes organisant des concours de beauté ou des après-midi de couture... Puis, nous avons redémarré avec de petits groupes de discussion à l’université, sur des problèmes personnels liés à notre situation dans nos familles, aux discriminations dont nous étions victimes par rapport à nos frères, au problème des agresssions, etc. Le 8 mars 1985, nous avons décidé de prendre une initiative publique en organisant une exposition sur les discriminations sexuelles et la manière dont certaines femmes ont commencé à lutter contre cet état de fait dans le reste du pays. L’idée était de permettre une prise de conscience sur des problèmes tels que la dot, la pratique de ramniosynthèse, la condition des ouvrières, etc. Il fallait que l’exposition soit aussi visuelle que possible, avec un maximum de photos et de graphiques dans la mesure où 75 % des femmes ne savent ni lire ni écrire. Près de cinq cents personnes sont venues, ce qui était un succès, et l’exposition a été utilisée depuis dans d’autres villes.
A part cela, nous avons discuté des problèmes économiques et sociaux auxquels les femmes sont confrontées, et de la nécessité d’établir des hens avec d’autres regroupements sociaux. Toutes les femmes du groupe n’étaient pas convaincues à ce propos. Vinrent alors les soulèvements organisés à Baruda par les couches moyennes, contre le principe des quotas réservant jusque-là un nombre de places déterminé aux membres des castes inférieures (les intouchables) dans le système d’éducation et de formation notamment. Cela conduisit beaucoup de féministes à prendre fait et cause pour les intouchables et à participer aux manifestations en défense de leurs intérêts, quand bien même, la plupart d’entre elles sont issues des couches moyennes. Il faut dire qu’en Inde, les femmes sont considérées comme intouchables quand elles ont leurs règles, et en fait on peut dire qu’elles n’appartiennent à aucune caste puisqu’elles sont amenées à en changer au moment de leur mariage. C’est pourquoi la lutte des femmes pour leur émancipation joue et jouera un rôle important dans la lutte pour des transformations sociales radicales. La place du mouvement des femmes est aux côtés de tous ceux et de toutes celles qui se battent pour abolir le système de classe et les préjudices liés au système des castes.
Décembre 1985.
Propos recueillis par Jacqueline Heinen