Les féministes de l’Etat espagnol ont tenu une rencontre nationale au début du mois de novembre dernier, qui a connu un grand succès. Justa Montero, militante de la LCR en Espagne, active dans le mouvement des femmes et plus particulièrement dans la commission pour le droit à l’avortement de Madrid, a écrit ce compte rendu pour les Cahiers du féminisme.
Les 1, 2, 3 novembre se sont déroulées à Barcelone les journées sur « dix années de lutte du mouvement féministe en Espagne ». La participation de quatre mille femmes et la présentation de quatre-vingt-dix exposés par des groupes ou des individus ont dépassé les prévisions de la coordination des organisations féministes d’Espagne, qui a convoqué et organisé ces journées.
Les affiches et les dépliants, édités en quatre langues grâce aux contributions financières des groupes, ont été distribués dans toutes les villes ; ainsi avec le travail militant et malgré le silence de la presse officielle et le peu d’aide des institutions, ces journées ont pu avoir lieu. Les activités se sont déroulées selon le programme prévu, avec des commissions de débat par thème et des assemblées générales ; il y avait également des ateliers de travail sur toutes sortes de thèmes, comme la participation des femmes aux radios libres, ou la rencontre des féministes d’Amérique latine et des Caraïbes qui s’est tenue en août dernier, ou encore les techniques d’animation, les jeux de rôle, les masques, etc. Il y avait tant d’activités en continu au cours de ces trois journées, qu’il était souvent difficile de choisir où aller. Les thèmes en débat furent nombreux : l’éducation, les agressions et les violences sexuelles, ce qui a été l’occasion de traiter des problèmes divers, de la pornographie à la question du manque de défense des femmes face aux agressions conjugales (au cours des cinq dernières armées, 565 femmes sont mortes assassinées en Espagne par leur mari ou leur compagnon), et du problème du Code pénal qui ne définit comme délit de viol que celui qui se traduit par une pénétration vaginale -, la sexualité, centrée fondamentalement sur le débat à propos du lesbianisme et la nécessité qu’il soit socialement admis ; le travail, avec les discussions sur la reconnaissance des droits fondamentaux des travailleuses domestiques, et aussi sur le salaire maternel. Il y a eu également des groupes de discussion sur les lois, sur l’histoire des femmes, les relations personnelles, le bilan de dix ans de groupes féministes, l’avortement, etc. Sur certains de ces thèmes, on a abouti à des conclusions précises, puisque tel était l’objectif de ces journées, malgré les difficultés accrues par l’assistance massive ; dans tous les débats, on a réussi à mettre en lumière les problèmes concrets et les expériences de travail pratique dans les différentes villes.
Le mouvement féministe est vivant
Les journées ont clairement montré que le mouvement féministe était vivant et qu’il constitue le point de référence pour les femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sur un thème ou un autre, se révoltent contre cette société capitaliste et partriarcale, contre ses normes et ses lois. On s’est beaucoup écouté, et on a beaucoup appris et sans aucun doute, ces journées ont représenté une injection de moral pour les femmes présentes. Mais surtout, elles ont donné un coup de fouet au mouvement à un moment où se divulgait dans différents secteurs, officiels ou officieux, l’idée que le mouvement féministe est en crise. A partir de maintenant, personne, en parlant du féminisme, ne pourra oublier les quatre mille femmes réunies à Barcelone, ce qui s’est dit et ce qui s’est fait là. Ce sont les mêmes qui veulent favoriser un féminisme institutionnel et modéré qui défendent des idées basées sur l’acceptation et le respect de l’ordre social. Le mouvement féministe s’est constitué au contraire comme un mouvement subversif et revendicatif qui s’est montré capable ces dix dernières armées de mener ses luttes, malgré des hauts et des bas.
Ce processus a été possible grâce à la coordination nationale, « Coordinadora estatal », née il y a huit ans, et qui, depuis, a organisé et centralisé différentes campagnes (loi sur la contraception, dépénalisation de l’adultère des femmes, loi sur le divorce, droit à l’avortement et à une sexualité libre). Elle a servi également à l’échange des expériences, et des idées. Dans toutes ces campagnes, se sont combinés les aspects concrets revendicatifs liés à la dénonciation de la société, et la diffusion des idées féministes. Nous connaissons les limites des lois et des réformes, et nous savons que chaque amélioration suppose dans ce pays un affrontement direct avec le pouvoir. Quand le mouvement féministe est né de manière organisée en 1975, en tant que femmes, on nous reconnaissait seulement le droit de vote. En fait, nous avions tout à conquérir, nous sortions d’une dictature, avec un mouvement syndical et populaire plus fort auquel nous participions. Les femmes furent les victimes, au même titre que le reste de la population, de la tromperie de la « transition démocratique », mais en plus, elles en furent les grandes oubliées. Tout ce qui a été acquis, le peu qui l’a été, le fut grâce aux luttes du mouvement féministe.
Ces caractéristiques particulières expliquent l’absence quasi totale du courant réformiste dans le mouvement féministe, comme on l’a vu au cours de ces journées. Les réformistes sont seulement actives à travers les institutions. Ce phénomène se reflète aussi dans le contenu des débats, et la clarté avec laquelle sont apparues la nécessité de se confronter au pouvoir d’Etat et l’afFumation du respect à l’existence de langues et de nationalités differentes. Au cours de ces dix ans, le mouvement a mûri et a conquis quelque chose de très important pour son unité, le respect des courants différents. Cela a pu être prouvé dans le débat sur « Stratégie et avenir du mouvement féministe ». Il n’a pas eu lieu dans une ambiance crispée, et avec le sectarisme de jadis. La pratique unitaire de ces dernières années a eu des répercussions sur ce terrain. Plusieurs rapports ont clairement exposé l’analyse des relations qui maintiennent et perpétuent l’oppression des femmes. Pour beaucoup d’entre nous, on ne peut pas faire une analyse du patriarcat en séparant ses manifestations des formations économiques et sociales qui le déterminent. La réalité de notre système capitaliste et patriarcal est un modèle de société qui se base sur l’exploitation des hommes et des femmes et qui intègre ces relations de domination, en incorporant le facteur de surexploitation des femmes, qui imprègne toutes les institutions et les structures sociales. L’Etat n’est pas neutre, ni dans les conflits de classe, ni dans ceux de sexe.
Nombreux et très durs ont été les débats de cette décennie à propos de l’autonomie du mouvement, autonomie par rapport aux hommes, aux partis, et aux autres mouvements. Mais jamais le mouvement féministe n’a conçu l’autonomie politique comme l’absence de repérage vis-à-vis de l’Etat et de ses institutions. L’autonomie et l’unité du mouvement sont deux éléments déterminants pour que le mouvement féministe soit fort et capable d’agir.
Nouveaux thèmes : l’anti militarisme
Dans le cadre de la vigoureuse lutte pacifiste de ces dernières années contre la présence permanente en Espagne des forces de l’OTAN, des groupes de femmes sont apparus dans différentes villes, sur des bases antimilitaristes. Les axes de leur participation, de la mobilisation ont été le « Non à l’OTAN et aux bases américaines », l’exigence d’un référendum et du transfert des crédits militaires pour la satisfaction des besoins sociaux, la dénonciation de la militarisation croissante de la société, autour du slogan central « Ni la guerre qui nous détruit, ni la paix qui nous opprime ». Tout ceci a été accompagné d’un débat et d’une réflexion sur la manière spécifique dont les femmes sont concernées. Ce fut la première fois que ce sujet a été discuté au niveau national, et ce fut un des débats les plus intéressants. Comme l’ont expliqué Montse Cervera et Fina Rubio, la menace de guerre est réelle, mais même si elle ne l’était pas, nous devrions en tant que femmes, nous révolter contre la militarisation croissante de la société. L’armement et la militarisation constituent la meilleure garantie pour le capitalisme de défense des intérêts patriarcaux. Les femmes doivent être antimilitaristes et se rebeller contre l’Etat et ses institutions les plus chères : l’armée, la police, la famille ; par elles, on nous impose la militarisation de nos vies, de nos corps, de notre terre. Les désaccords apparaissent quand on parle de violence, dans le sens stratégique. Nous refusons, toutes, les violences d’Etat, comme violence institutionnalisée et quotidienne, qui s’exercent sur nous d’une façon directe. Mais on ne peut pas arracher le pouvoir d’Etat par la voie de la discussion. Il est décisif d’utiliser la contre-violence révolutionnaire... Les femmes ne feront pas de cette contre-violence une valeur en soi mais un besoin, d’où sont exclues la torture et l’humiliation. Mais on n’a pas seulement parlé de théorie. On a mis en commun l’expérience des différents groupes, en affirmant le besoin de généraliser la mobilisation, l’action et les débats.
Les jeunes prennent la parole
Pour la première fois dans l’histoire du mouvement féministe, des jeunes femmes se sont regroupées pour discuter de leur réalité concrète, et des manifestations de leur oppression. Nombreuses lurent les jeunes femmes qui participèrent aux débats en revendiquant leur appartenance au mouvement féministe, tout en affirmant leur spécificité par rapport au mouvement « adulte ».
Barabara et Puri ont expliqué dans leur exposé introductif que leur réalité est marquée par la famille et l’école. Au sein de la famille, le père est l’expression du pouvoir le plus grand, la mère ne représentant que la traduction de la volonté du père. C’est le lieu où se nouent les tactiques les plus répressives vis-à-vis de la jeune fille, fondamentalement après qu’elle a eu ses premières règles. « On nous apprend à avoir honte de nous-mêmes et de notre sexe. Tout ce qui est en rapport avec le sexe est rigoureusement interdit et ignoré. »
L’école, comme autre institution éducative, achève le travail que la famille fait au niveau privé. Là, on nous apprend une histoire d’empereurs, de guerriers, de héros et de conquérants, qui se traduit en victoires militaires, dans une grammaire dont les pluriels sont toujours au masculin, on nous apprend une gymnastique pour se faire belle, une spécialité d’après le sexe, et si nous avons la chance de fréquenter une école « progressiste », on nous enseigne scientifiquement la sexualité de la reproduction (...) Les conclusions de tous ces débats sont apparues positives aux yeux des jeunes femmes et pour l’ensemble du mouvement.
Quatre mille femmes s’auto-inculpent
Le dimanche 2 novembre, les journées féministes sont arrivées à la une de toute la presse. Les grands titres ont donné l’information : « Les féministes ont pratiqué à Barcelone deux avortements illégaux pour dénoncer la loi de dépénalisation ». Et c’était vrai. La commission pour le droit à l’avortement avait, tout au long de la matinée du samedi, appelé par haut-parleur à « une assemblée générale extraordinaire pour traiter un sujet de grande importance ». Au cours de cette AG, elles ont expliqué qu’elles avaient pratiqué, le matin même, avec du personnel qualifié deux avortements sur deux jeunes femmes qui ne pouvaient pas être protégées par la loi. Cette information fût accueillie par une grande ovation et beaucoup d’enthousiasme, on scandait les mots d’ordre « avortement libre et gratuit », « ni Londres, ni Paris, avortement ici », « nous accouchons, nous décidons ». La nouvelle s’est répandue comme de la poudre, et pendant que les débats se poursuivaient, les mass-média se faisaient l’écho du scandale qui secouait les rangs du PSOE, de la droite et de la réaction.
Une enquête judiciaire a été immédiatement ouverte, et le samedi soir, pendant la fête, deux policiers de la brigade judiciaire se sont présentés pour enquêter à propos des avortements. Mais comme ils ne possédaient pas de mandat judiciaire, on leur a demandé de quitter les lieux. Le lendemain, en prévision des probables actions judiciaires, la commission pour le droit à l’avortement a recueilli plus de trois mille signatures de participantes, qui s’affirmaient responsables des deux avortements pratiqués, « comme un acte de plus parmi ceux de la campagne pour le droit à l’avortement libre et gratuit pour le droit de choisir ». Ces trois mille auto-inculpations avaient une grande valeur politique. Une semaine plus tard, le juge a dû classer l’affaire face à l’impossibilité d’identifier les femmes qui avaient pratiqué l’avortement et à l’impossibilité d’inculper trois mille femmes. L’action de Barcelone a constitué un pas en avant très important dans la lutte pour le droit à l’avortement.
Le mouvement féministe, dès le début, a dénoncé la loi de dépénalisation partielle de l’avortement, présentée par le PSOE et approuvée par les Cortès. Cette loi est misérable, elle ignore la réalité des femmes qui doivent avorter et ne reconnaît la possibilité d’avorter qu’en cas de viol, de malformation du fœtus, ou de danger pour la vie de la mère, ce qui suppose que seulement 3 % des femmes peuvent avorter légalement. En plus, la clause de conscience se pratique quotidiennement et seulement très peu de centres réalisent des avortements, après que « la commission d’évaluation » de l’hôpital a donné son accord. La femme qui veut avorter doit présenter des certificats, des rapports médicaux, et, en cas de viol, l’attestation de la police et le certificat d’un médecin.
La loi du PSOE ne peut pas être qualifiée de loi progressiste. Elle a seulement servi à donner une « baffe » à l’Eglise et à la droite. Mais elle ne reconnaît pas le droit de choisir des femmes. Les femmes qui avortent sont soumises à une législation très dure, elles sont condamnées à des années de prison, à des procès, et à des humiliations. Depuis sept ans, le mouvement féministe poursuit sa longue lutte pour le droit à l’avortement. Il a fait connaître publiquement son intention de continuer à pratiquer des avortements, en dénonçant cette loi, les limites de son application, l’idéologie qu’elle transmet, qui fait de la maternité le destin des femmes dans cette société patriarcale, et qui impose un modèle sexuel niant le droit au plaisir des femmes.
J us ta Montero