La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

A Genève : Un exemple à suivre

· Cahiers du féminisme, n° 36, été 1986 · p. 17-19 · 1 890 mots

D

O

S

S

I

E

R

Le dispensaire des femmes de Genève 1 est aujourd’hui internationalement connu. Construit par des femmes et pour des femmes, y pénétrer est enthousiasmant: sacré coup de fouet que de voir les « travailleuses de la santé » exercer au quotidien ce qu’on croyait être redevenu une utopie lointaine... Dans ce lieu-là, oui notre corps nous appartient, et oui notre corps nous-mêmes !

Atmosphère, accueil, lumière, organisation des pièces de consultation, tout y est réfléchi jusque dans les moindres détails pour que l’on s’y sente bien, soi-même...

Le dispensaire est un cas rare, si pas unique, qui n’a rien à voir avec la chance, qui n’a rien de magique : un tel résultat ne vient pas tout seul, il est le reflet de l’engagement profond d’une quinzaine de femmes qui « font ce qu’il faut pour » ; et qui cherchent à le faire de mieux en mieux. Et même si elles sont fières de leur entreprise (elles ont fichtrement raison !), on aurait tort de penser qu’elles se prennent pour des héroïnes : il faut être bien autre chose pour porter un projet comme celui-là...

Qui sont-elles ?

De profession infirmières, médecins, sages-femmes, traductrices, ergothérapeutes, psychologues, biologistes, etc., les travailleuses de la santé sont opposées au terme « politique de la santé » s’il ne définit qu’un ensemble de mesures uniquement médicales prises par un Etat ; elles sont également opposées au terme « coût de la santé » s’il ne comprend que les frais d’exploitation des hôpitaux, des facs de médecine, les honoraires des médecins et des dentistes, les coûts des médicaments : alors qu’en effet il faudrait y inclure le coût de la dépollution de l’eau et de l’air, les coûts sociaux de l’automobile par exemple, etc.

Face à une médecine curative qui croit pouvoir répondre à chaque problème par un médicament (ce qui fait surtout l’affaire des laboratoires), qui « découpe en morceaux des corps passifs considérés comme des objets », elles ont pris position pour une médecine préventive, lente, où l’on considère la personne dans sa globalité, où l’on adapte la réponse médicale à la personne et non pas l’inverse, où l’on veut permettre au corps de forger sa propre défense pour lutter contre la maladie2. Cela ne signifie pas bien entendu que les travailleuses de la santé soient radicalement antimédicaments, « on ne traite pas un accident de la route par l’acupuncture », dit Françoise en riant... Non, les médecines ne devraient pas s’exclure mais au contraire se compléter, prendre des leçons les unes des autres.

Favoriser la prise en charge de sa propre santé et la démédicalisation de la vie et des problèmes, tel est le projet du dispensaire.

La prévention, qu’est-ce que c’est ?

On sépare la prévention en trois stades : primaire — réduire les risques d’apparition de la maladie —, secondaire — dépister la maladie à un stade précoce —, tertiaire — prévenir les complications et les rechutes.

« Seule la prévention primaire remet vraiment en cause l’édifice social, tandis que les deux autres sont récupérées par le système médical pour augmenter son pouvoir et ses profits. La prévention primaire remet en cause les conditions dans lesquelles les gens vivent, le travail, le logement, les déplacements, l’alimentation, les effets secondaires de la production 3. »

Inutile de préciser pourquoi la médecine préventive a un prestige bien faible dans une société orientée vers le profit, ni pourquoi elle est généralement dévolue aux femmes...

Les femmes, de par leurs fonctions de reproduction « annexées par la médecine », sont confrontées à l’institution médicale bien plus souvent que les hommes. Or, une femme enceinte n’est pas « malade », sa relation au médecin n’est pas occultée par la souffrance, ni par le soulagement espéré du « médecin-magicien-détenteur du savoir », et c’est probablement à ces occasions-là que les contradictions sont ressenties le plus vivement. C’est aussi dans ce contexte qu’éclatent les luttes pour démédicaliser la vie, reprendre possession de notre corps et de notre savoir, limiter et contrôler le pouvoir médical, expliquent les travailleuses de la santé.

L’objectif du dispensaire est de sensibiliser les femmes à la prévention primaire, ainsi qu’à la prévention secondaire « légère » que la femme peut reprendre en charge elle-même pour partie (comme l’apprentissage de la palpation des seins, le dépistage du cancer du col de l’utérus, certains vaccins, etc.). Le dispensaire se veut être un espace qui favorise la discussion en groupe et qui permette la confrontation et le partage des connaissances et des expériences tant des usagères (le terme « cliente » n’est jamais utilisé) que celles des travailleuses.

Comment ça marche ?

Les femmes qui viennent au dispensaire ne savent pas forcément ce qu’elles recherchent vraiment ; le plus souvent elles disent qu’elles n’aiment pas aller chez leur gynécologue...

Toutes, en arrivant, remplissent un questionnaire détaillé, et ce n’est qu’au cours des consultations (parfois même au cours de la première) et en vertu du dialogue qui s’instaure qu’elles arrivent à exprimer, de manière plus ou moins explicite, leur propre demande.

Pas de blouses blanches au dispensaire, les consultations se font à une ou à plusieurs, les thérapies sont individuelles et/ou collectives...

On y pratique les examens gy-néco-préventifs, l’explication et la prescription des méthodes de contraception, le diagnostic et le traitement des infections gynécologiques, les tests et les contrôles de grossesse, on y organise des groupes de préparation à l’accouchement et même des accouchements à domicile (effectués par les sages-femmes du dispensaire), ainsi que les soins post-partum à la mère et au nouveau-né, on y pratique la pédiatrie en consultations individuelles et collectives...

L’équipe du dispensaire organise des groupes de discussion entre les mères, des groupes « ménopause », « self-help », et sur demande des groupes traitant de la sexualité, de la stérilité et du désir d’enfant...

Côté sexualité, il semble que la demande soit bien faible : les tabous ont la vie dure ! '

Les avortements ne sont pas pratiqués au dispensaire, cela surchargerait vraiment trop l’activité de l’équipe et puis « ils sont faciles et abordables à Genève »... mais bien sûr les femmes y sont aidées dans leurs démarches. Petit détail pour le moins non négligeable : les dossiers médicaux sont transparents, ils appartiennent aux utilisatrices, étant une partie de leur histoire...

Comme on peut le voir, l’activité est intense ! Et ce n’est pas tout ! Il existe une assemblée trimestrielle des usagères : il est nécessaire d’écouter les utilisatrices parler de ce dont elles ont besoin.

Les groupes fonctionnent assez souvent comme des groupes de conscience et un processus de dynamisation des utilisatrices s’y est établi. Le dispensaire c’est aussi leur espace, leur lieu, elles y tiennent et elles se sont mobilisées plus d’une fois avec les travailleuses pour que le dispensaire puisse continuer d’exister (financièrement ce n’est pas toujours la joie et les périodes difficiles ne manquent guère). Mais tout cela, non pas uniquement sur la base de la seule « conviction » politique et féministe, mais surtout et fondamentalement sur la base d’une pratique...

Pour couronner le tout, les travailleuses accueillent au dispensaire un certain nombre de femmes désireuses de s’y former. Elles restent là au minimum un mois et jusqu’à trois mois, la liste d’attente est déjà bien longue et les stagiaires viennent de tous les coins du monde... on croit rêver.

Le dispensaire affiche donc complet, la réussite est magnifique et pour en comprendre la raison, il convient d’expliquer un peu son fonctionnement interne.

Photo sans autorisation de diffusion

L’autogestion en question...

Le dispensaire est une entreprise autogérée, sous forme d’une association privée à but non lucratif. Il s’est ouvert grâce à des dons privés. L’essentiel de ses rentrées provient du remboursement des soins (assez faible) par les caisses maladie, ainsi que d’une petite subvention annuelle de la Ville de Genève.

Il faut savoir que son chiffre d’affaires annuel équivaut au revenu net d’un seul médecin : avec ça, seize personnes vivent tant bien que mal...

Le salaire horaire est le même pour toutes les travailleuses, quelles que soient leurs formations antérieures. La gestion et les décisions sont collectives, les conflits de pouvoir (eh oui, nulle ne songerait à les nier !) sont discutés dans la mesure du possible. Les tâches administratives (comptabilité, facturation, tenue du fichier...) sont assurées volontairement par certaines travailleuses qui sont rémunérées en plus pour cela, sur la même base horaire.

Sur la base d’une critique du productivisme et des conditions de travail existant dans les secteurs publics ou privés qui ont une incidence néfaste sur la qualité des soins, pour assurer, donc, des soins de qualité, une vraie disponibilité, pour ménager leur propre cadre de vie et conserver du temps pour les activités de recherche, de militantisme, d’autoformation, etc., les travailleuses de la santé ont choisi le temps partiel : quatre demi-journées de consultations ou de groupes, plus six heures de gestion et de formation par semaine.

C’est donc à ce prix, dur à payer parfois, qu’un tel résultat est possible. Toutes, elles se sont engagées politiquement, professionnellement, individuellement, à contre-courant d’une société entière. Ce qui ne va pas sans heurts...

Elles ont analysé ainsi leur situation pour le moins exceptionnelle : « En tant que femmes habituées à être au bas de la pyramide, ce n est pas évident d’être tout à coup responsables collectivement et individuellement d’une entreprise. La motivation de chaque membre de cette entreprise doit être forte si on veut quelle fonctionne harmonieusement.

« Dans ce cas, la structure est constituée par des individus qui ne sont pas interchangeables, qui ne sont pas des pions, alors que dans les structures autoritaires, plus ou moins bureaucratisées, c’est précisément la structure qui importe, et non ses rouages qui sont presque indifférents. Evidemment, dans ce dernier système, l'obéissance et la passivité passent pour être des qualités. Le maintien d’une entreprise autogérée dans une société qui prône des valeurs complètement différentes est une lutte permanente à un niveau externe et interne.

« A un niveau externe, on peut imaginer toutes les pressions qui existent pour détruire un corps qui dérange, qui donne “de mauvaises idées”. A un niveau interne, il s’agit des conflits et des divergences qui peuvent faire éclater le groupe. Tout cela découlant de notre éducation classique, de notre culture, classe sociale et expérience professionnelle antérieure. Il est difficile de ne pas reproduire les valeurs et les schémas traditionnels. (...) C’est pourquoi passer six heures par semaine toutes ensemble à discuter est absolument nécessaire au bon fonctionnement du projet. Dans une optique autogestionnaire, c’est la condition sine qua non de la survie de l’entreprise r. »

Il n’empêche que le dispensaire vit, et vit bien, que sa renommée va grandissant et que l’optimisme y règne...

L’intelligence de leur pratique a conduit certaines « huiles » de l’institution médicale à reconnaître et à apprécier leur travail, à compter avec leur avis. Dans les cabinets privés, les cliniques et les hôpitaux, on chuchote en voyant arriver certaines patientes : « Attention, elle vient du dispensaire », car ces patientes-là ne se laissent pas faire si facilement, elles demandent, et obtiennent, des explications... et puis on les « ménage » !

Alors, rêver ? Oui, c’est nécessaire, mais pas suffisant, et les mots ont des couleurs autrement plus brillantes lorsque, outre de simples slogans, ils traduisent une pratique. Alors à bon entendeur : salut !

Querelle

Notes

  1. 1 . Dispensaire des femmes de Genève, 4, rue du Môle, 1201 Genève, Suisse.
  2. 2. A cet effet, elles ont publié un petit livre : Mamamelis, manuel de gynécologie naluropathique à l’usage des femmes, Rina Nissim. Diffiisé en France par Alternative, 36, rue des Bourdonnais, 75001 Paris.
  3. 3. Tiré d’un texte écrit par deux femmes du dispensaire pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et intitulé «Le dispensaire des femmes à Genève : un projet favorisant la prise en charge de sa santé et la démédicalisation de la vie ».

Une erreur sur cette page ?