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Sur la santé, des femmes se regroupent

· Cahiers du féminisme, n° 36, été 1986 · p. 20-22 · 2 767 mots

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Sur la santé, des femmes se regroupent

Liliane, Jo, Martine, Christine et Noëlle font partie d’un Groupe femmes santé qui tente d’avoir une approche féministe des problèmes de santé. Nous les avons rencontrées pour ce dossier des Cahiers du féminisme. Même si nous partageons beaucoup de leurs préoccupations, nous ne partageons pas tous leurs points de vue ; mais il nous a semblé intéressant de leur donner la parole sur des questions qui sont trop souvent relayées à l’arrière-plan de l’actualité.

♦ Racontez-nous comment votre groupe s’est constitué, quels sont vos objectifs, votre démarche ?

Liliane — Moi, je viens du Luxembourg et je suis médecin. Mais je n’avais pas du tout envie de travailler dans le cadre médical habituel. J’ai donc cherché autre chose : je suis entrée en contact avec les mouvements de santé féministes allemands qui sont assez nombreux, à Berlin surtout. Ensuite, à Paris, j’ai mis une petite annonce dans Libération, disant que je cherchais à rencontrer d’autres femmes, médecins ou non, pour créer un centre de santé pour les femmes. J’ai eu une dizaine de réponses et on a commencé à se réunir en janvier 1984. On formait un groupe assez hétérogène : quelques-unes connaissaient bien le milieu médical — Martine, moi, ou encore Fanny qui est infirmière — mais les autres pas particulièrement.

Martine — Ce qui nous intéressait, c’était cette idée de créer un dispensaire de femmes. Au départ, nous n’avions pas d’idées plus précises. Mais nous voulions remettre en cause cette hyper-médicalisation du vécu des femmes, qui fait que dès l’adolescence, on va chez un gynéco et qu’ensuite, alors que l’on n’est pas malade, on se retrouve tout le temps chez le médecin. Le système dans lequel nous vivons aujourd’hui médicalise de plus en plus la vie des gens, mais plus encore celle des femmes que celle des hommes. Et cette médicalisation concerne tout particulièrement la fertilité des femmes : petit à petit, c’est le monde médical qui contrôle et gère cette fertilité, qui décide si telle femme peut ou ne peut pas avoir d’enfants, comment elle va mettre ses enfants au monde, etc. En fait, notre démarche n’a rien de nouveau ; elle se situe tout à fait dans le prolongement de l’action des groupes de « self-help » qui existaient dans les années 1978-1980 dans bon nombre de pays.

♦ Peux-tu rappeler ce qu’étaient ces groupes ?

Martine — La France est un peu un cas particulier, il n’y a eu que deux groupes, un à Paris et un à Lyon, alors qu’aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, etc., ce mouvement était beaucoup plus développé. Pour définir le « self-help », je dirais que c’est la démarche des femmes qui veulent reprendre en charge leur corps et leur vie, et que c’est une démarche collective : par une pratique de groupe basée sur des observations (auto-examens avec speculum, touchers vaginaux, palpation des seins) et des recherches sur le cycle, les sécrétions, les infections, la contraception, etc., on apprend à se mettre à l’écoute de son corps, à comprendre son fonctionnement. Assez rapidement, cela nous a amenées à une remise en cause de la contraception médicalisée (c’est-à-dire pilule et stérilet). Mais du coup, cela nous a pas mal coupées des autres groupes du mouvement des femmes qui sortaient de bagarres pour la libéralisation totale de l’avortement et de la contraception, tandis que nous, nous disions : consommer quotidiennement, et pendant des années, des hormones synthétiques, ce n’est pas sans danger pour la santé des femmes, cela finira par poser plus de problèmes que cela n’en résout. Nous préférions, quant à nous, mettre l’accent sur le réapprentissage de notre corps, afin de pouvoir contrôler notre fertilité par des moyens non médicamenteux, moins dangereux pour la santé, comme le diaphragme, ia cape cervicale, les tampons contraceptifs... En fait, quand on connaît bien son corps, son cycle d’ovulation, on n’a besoin d’une contraception que quel- ques jours par mois : alors, pourquoi être contraceptée vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?

Mais à l’époque, dès que l’on disait cela, on se faisait taxer de réactionnaire, d’antiféministe ! Aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile de tenir ce genre de discours, parce qu’il y a eu depuis pal mal d’études qui ont montré que la pilule posait effectivement des problèmes au niveau santé, que beaucoup de femmes ne pouvaient pas la prendre plus d’un certain temps, etc.

♦ Vous vous situez dans le prolongement de ces groupes de « self-help », mais vous semblez avoir aujourd’hui un projet beaucoup plus vaste ?

Jo — Oui : au début, quand on a commencé à se réunir, on avait toutes dans la tête une sorte de dispensaire, de lieu de femmes où l’on pourrait échanger nos expériences, où l’on apprendrait à mieux vivre avec notre corps, à soigner ce qui ne nécessite pas de soins médicaux, comme les douleurs des règles par exemple. C’était un grand projet : un centre autogéré, avec des femmes spécialistes et des non-spécialistes, parce qu’à notre avis il n’est pas indispensable d’être médecin pour faire tout cela. Au début, notre modèle, c’était le dispensaire des femmes de Genève. Mais, au fur et à mesure de nos discussions, on s’est aperçu qu’on ne voulait pas faire la même chose qu’à Genève, parce que ce centre reste en fait un lieu de consultation médicale.

♦ Mais c’est quand même une structure médicale très différente des cabinets traditionnels...

Jo — Oui, bien sûr, mais les femmes qui viennent à ce centre restent des « consommatrices » et c’est cela que nous voudrions arriver à remettre en cause : cette attitude qui consiste à se faire prendre en charge par le médecin au lieu de se prendre en charge soi-même. Par exemple, au début les femmes du dispensaire de Genève assuraient toujours la consultation à deux. Aujourd’hui, cela se fait de moins en moins, à la fois pour des raisons matérielles mais aussi parce que les femmes qui viennent au centre préfèrent avoir affaire à un seul médecin, et toujours le même. C’est plus sécurisant, bien sûr. Parce que deux personnes, cela veut dire discussion, possibilité d’avis différents, alors que ce que cherchent les usagères, c’est avant tout à être rassurées par quelqu’un qui s’occupe d’elles. C’est ce rapport-là, ce rapport de dépendance que nous voudrions arriver à briser. Certes, c’est plus difficile, mais c’est dans ce sens-là que nous souhaitons aller.

Martine — Comprenons-nous bien :

notre objectif n’est pas du tout de critiquer la façon dont fonctionne le dispensaire de Genève ! Si déjà il existait la même chose ici, ce serait très bien ! Mais il s’agit d’analyser ce qui s’y passe, pour voir les enseignements que l’on peut en tirer, voir ce que nous, nous voulons faire ou ne pas faire. Dans cette optique, nous avons travaillé aussi sur un autre modèle, le centre de santé de Montréal, dont le fonctionnement correspond plus à ce que nous avons envie de faire : c’est sens de « santé , cela veut dire un état de bien-être. Evidemment, cela n’intéresse pas beaucoup les médecins ! Mais nous, c’est ce côté « global » qui nous intéresse, c’est la personne dans sa totalité.

Martine — A vrai dire, toutes ces questions restent encore assez confuses dans nos têtes ! Mais il faut reconnaître que c’est difficile de réfléchir toutes seules dans notre coin : en 1978, on était portées par tout un mouvement, il y avait des remises en une structure plus ouverte, où les femmes peuvent venir aussi simplement pour discuter, pour s’informer. Il y a pour cela toute une série d’ateliers, sur des thèmes très divers. Le slogan de ce centre de Montréal nous convient parfaitement : les « 3D », c’est-à-dire : démédicaliser, déprofessionnaliser, désexiser (lutter contre le sexisme qui règne en force dans le milieu médical).

Nous voudrions également pouvoir apporter des réponses à des problèmes qui ne touchent pas strictement le corps des cas de déprime par exemple. Il ne s’agirait pas de prendre en charge ces femmes, mais de pouvoir discuter avec elles, leur permettre de se « réassurer » par rapport à toutes les questions qu’elles se posent.

Liliane — En fait, il s’agit de donner une nouvelle définition de la santé. Pour le milieu médical, « problème de santé » cela veut dire « avoir une maladie ». Alors que pour nous, le vrai cause, y compris dans le milieu médical... Mais aujourd’hui, tout cela n’est plus tellement d’actualité !

Jo — Du coup, c’est plus difficile de s’exprimer en positif, on sait ce que l’on ne veut pas faire, ça oui, mais ce que nous avons envie de faire exactement ? C’est pour tenter d’y voir un peu plus clair que nous avons décidé, l’automne dernier, d’ouvrir une permanence, le lundi tous les quinze jours : pour voir ce que les femmes attendent de nous, ce qu’elles demandent.

Liliane — Mais en fait, il n’y a pas eu beaucoup de femmes qui sont venus à nos permanences , une ou deux seulement à chaque fois. Cependant, cela a parfois été l’occasion d’un dialogue réel, en particulier autour des problèmes de la contraception.

♦ Justement, pouvez-vous faire le point là-dessus : où en est-on dans le domaine de la contraception ?

Martine — Ce qui est extraordinaire, c’est que la recherche médicale fait tous les jours de très grands progrès, sauf dans ce domaine ! En matière de contraception, il n’y a pas de changement important depuis des années. Et surtout, on s’aperçoit que toutes les nouveautés sur ce terrain viennent non pas de recherches sur la contraception, mais de recherches sur les problèmes de stérilité. C’est quand même significatif ! Les chercheurs ont mis au point par exemple des calculettes avec mémoire, qui permettent d’enregistrer tous les cycles d’une femme ; ou encore des ovutimers, qui permettent de savoir si la glaire est fertile. Par contre, pour les diaphragmes, on n’en trouve plus qu’une seule marque vendue en France — et c’est la moins bonne ! D’ici quelque temps, on risque de ne plus en trouver du tout : forcément, ce n’est pas très rentable pour les trusts pharmaceutiques !

♦ Un des domaines de la médecine qui lui se développe beaucoup aujourd’hui, c’est tout ce qui concerne la grossesse et l’accouchement. Quel est votre point de vue à ce sujet ? Par exemple, que pensez-vous de l’accouchement à domicile que pratiquent les femmes du dispensaire de Genève ?

Martine — On voit toujours l’accouchement comme quelque chose d’apocalyptique ou presque avec des tas de complications... Or, il faut savoir que sur cent accouchements, quatre-vingt-dix-huit se passent sans problème grave. Je ne vois donc pas pourquoi on obligerait toutes les femmes à accoucher à l’hôpital. Surtout quand on voit la réalité de certains hôpitaux, où pour aller de la salle de travail à la salle d’opération il faut trois quarts d’heure ! Alors, si une femme a envie d’accoucher à domicile et si elle peut le faire dans de bonnes conditions (c’est-à-dire avec la possibilité d’aller très rapidement à l’hôpital en cas de problème), dans ces conditions, l’accouchement à domicile, oui, pourquoi pas ?

Noëlle — Dans certains pays, les Pays-Bas en particulier, l’accouchement à domicile est beaucoup plus répandu qu’ici. Mais dans ce cas il y a toujours un camion du SAMU devant la maison de la femme qui accouche, pour le cas où il y aurait un pépin.

Martine — En fait, ce n’est par l’hy-pertechnicité de l’accouchement qui a fait diminuer la mortalité, comme on le croit souvent, ce sont les progrès de la prophylaxie. On peut même dire qu’au contraire ces progrès techniques ont parfois entraîné de nouveaux dangers : par exemple, si le taux de mortalité périnatale a beaucoup diminué, le taux de mortalité maternelle, lui, a tendance à remonter depuis quelques années. C’est lié au nombre de plus en plus important de césariennes : le taux de décès maternel est mutliplié par quatre lors des césariennes. Normalement, sur cent accouchements, il ne devrait pas y avoir plus de quatre ou cinq césariennes, mais on est passé de 6 % en 1972 à plus de 12 % aujourd’hui ! Les épisiotomies, également, deviennent de nos jours de plus en plus systématiques. Les médecins justifient le recours à ces interventions (césariennes ou épisiotomies) en disant que cela permet de réduire la mortalité infantile. Mais à mon avis, la corrélation est moins évidente, il n’y a qu’à regarder les statistiques : à la maternité de Pithiviers, il y a deux fois moins d’interventions qu’à l’hôpital Saint-Antoine, mais le taux de mortalité périnatale est exactement le même dans les deux cas '. Ce qui se passe en fait, c’est que la priorité aujourd’hui c’est le bébé : on veut des bébés parfaits, même si cela doit se faire au mépris du corps des femmes ! On retrouve là un problème fondamental bien connu : le progrès technique, oui, bien sûr, mais tout dépend ensuite par qui il est utilisé...

♦ Et la péridurale : quel est votre point de vue là-dessus ?

Liliane — Pour moi, cela fait partie d’un accouchement hypertechnicisé. Ma position est simple : la femme doit pouvoir être réellement informée sur toutes les possibilités qui existent. Du moment qu’elle est bien informée et qu’elle peut véritablement choisir, je n’ai rien contre. Mais il faut qu’elle soit consciente aussi bien des côtés positifs de la péridurale que des risques éventuels que cela peut entraîner. Est-ce que cela vaut la peine d’éviter la douleur s’il y a des risques d’autre part ? Et puis en fait, je pense que la façon dont se passe un accouchement dépend essetiellement de la préparation, de l’information de la femme et ce qui est déterminant ce n’est pas le problème de la douleur, c’est la façon dont est vécu l’accouchement, dans quelle atmosphère, qui est là, quel est le soutien, l’entourage...

♦ Tout cela peut aider, certes, mais ne supprime pas la douleur !

Christine — Mais il y a des femmes pour qui la douleur, ce n’est pas important. En fait, le problème c’est celui de la peur : certaines ont avant tout peur d’avoir mal et elles demanderont une péridurale. Mais pour d’autres, ce n’est pas cela qui prime, donc la péridurale ne les intéresse pas.

♦ Tu dis que ces femmes n’ont pas peur de souffrir : en réalité, est-ce que ce n’est pas parce qu’elles ont complètement intégrer l’idée de douleur ? Parce que souffrir pendant l’accouchement, c’est considéré depuis toujours comme quelque chose de normal ?

Christine — Moi, je pense que le plus important, c’est la possibilité de libre choix pour les femmes et que chacune soit bien informée pour cela. Car chaque femme a une demande différente. C’est bien qu’il y ait la possibilité de ne plus souffrir, mais on ne peut pas généraliser, on ne peut pas dire : il faut que toutes les femmes aient une péridurale — parce que ce problème de la souffrance est vécu différemment par chacune.

Martine — Nous n’avons vraiment aucun à priori sur cette question de la péridurale. Mais je dirais que pour nous, c’est peu comme la question de la pilule, c’est encore « bancal » ; c’est une réponse au problème de la souffrance, mais ce n’est sûrement pas la bonne réponse — de même qu’on n’a pas encore trouvé la méthode de contraception idéale, qui soit à la fois efficace, pratique et sans risque...

Liliane — Et puis, il ne faut pas oublier que par rapport à la souffrance, il y a bien d’autres solutions que la péridurale. L’haptonomie par exemple : c’est la science de l’affectivité et du toucher, de la relation : la mère et le père commencent à jouer avec le bébé dans le ventre de la mère, à le caresser, à le faire bouger, monter, descendre. Au moment de l’accouchement, la femme sent bien son enfant, elle sait exactement où il est, elle est avec lui. Elle peut ainsi aider à le faire naître, arriver à diriger son propre accouchement, et alors la douleur n’est plus vécue de manière négative, il y a des phénomènes plus importants.

♦ N’est-ce pas encore une certaine idéalisation de la souffrance liée à la naissance ?

Martine — L’important, à mon sens, c’est que les femmes puissent contrôler le processus de la naissance, et pour cela qu’elles soient réellement informées et considérées comme responsables, et qu’un véritable dialogue puisse s’instaurer entre les professionnels et les principales intéressées. Cela ne passe pas obligatoirement par la « science », l’hypertechnicité.

Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Louise Briceno

Notes

  1. 1 . Sur ces questions, voir le dossier paru dans l'impatient n°97 (décembre 1985).
  2. Pour contacter le Groupe femmes santé : 122, rue Henri Barbusse, 95100 Argen-teuil ou tèl. : 47 74 80 63.

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