En France, si vous saviez « Antoinette » en procès Le chantage sexuel en accusation
Initialement prévu le 20 mars, le procès pour diffamation contre Antoinette a été reporté au 19 juin. Nous avons rencontré Dominique Lacan, journaliste à Antoinette. Elle est inculpée ainsi que Jacqueline Léonard, directrice du journal, un responsable CGT de la fédération PTT et l’employée-témoin. Elle est inculpée car elle a décrit dans son reportage le chantage sexuel qu’exerçait sur de jeunes employées un receveur des PTT dans un bureau de poste de Bourg-la-Reine. Elle a bien voulu répondre à nos questions, nous l’en remercions.
♦ Votre article1 date de janvier 1984, comment se fait-il que le procès n’ait pas eu lieu avant ?
C’est sans doute dû aux délais nécessaires à la mise en route de tout un processus judiciaire. Nous ne voulions pas non plus que ce procès soit expédié en trois heures ; nous voulions avoir du temps pour nos témoins et la plaidoirie de notre avocat. Le président du tribunal l’a finalement compris.
♦ Dans Antoinette, vous avez écrit que ce procès sera celui de la « loi des seigneurs », comment envisagez-vous le procès ?
Il y a deux plaintes pour diffamation et une autre pour injure. La première plainte pour diffamation et celle pour injure ont été déposées par l’inspecteur principal 2 qui a interrogé la jeune femme ; il l’a interrogée de manière assez terrible et dans l’article je rapporte ce qu’elle m’a dit : « Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, il se comportait comme un SS. » La deuxième plainte a été déposée plus tard par le receveur. Notre avocat va plaider sur deux plans ; il va d’abord plaider la bonne foi. En tant que journaliste, j’ai fait mon métier très sérieusement, je suis allée enquêter sur place ; je suis allée voir la jeune femme, j’ai interviewé ses collègues et le receveur que je tenais absolument à voir m’a interdit l’entrée du bureau sous prétexte qu’il lui fallait une autorisation de son supérieur hiérarchique. Notre avocat interviendra aussi sur la question du chantage sexuel dans les entreprises.
Le cas que nous avons dénoncé n’est pas isolé. Biba 3 avait parlé des pressions sexuelles au travail à l’occasion du colloque organisé en automne dernier sous l’égide du ministère des Droits de la femme ; il y a également sur cette question les rapports du Parlement européen et, quant à nous CGT, de par notre implantation dans les entreprises, nous avons connaissance de dizaines de cas. Mais la difficulté dans ces affaires de chantage sexuel, c’est qu’il faut beaucoup, beaucoup de courage aux femmes pour oser en parler publiquement. Car elles doivent alors faire face aux formidables pressions de l’administration, de la direction pour les obliger à revenir sur les plaintes ; c’est ce qu’a subi la petite jeune que j’ai interviewée. Et puis, il y a aussi la crainte des collègues qui peuvent vous regarder de manière plus ou moins ironique. Lors du procès, ce sera le plus souvent les délégué(e)s qui viendront témoigner au nom des victimes.
Lors de notre conférence 'de presse 3, nous avons cité le cas de cette secrétaire qui a vu sa carrière bloquée pendant dix-sept ans parce qu’elle avait refusé les avances de son chef de service. Elle n’a rien dit pendant des années et puis finalement elle s’est plainte à différents syndicats. C’est la CGT qui a défendu son dossier. Cela s’est passé aux Tabacs et allumettes. Nous avons cité aussi le cas de cette ouvrière du livre du ministère de la Défense qui n’a pas vu son contrat renouvelé ou de cette femme faisant fonction d’infirmière depuis huit ans dans une clinique privée d’Hauteville (Ain) qui a été brutalement déclassée comme aide-soignante. Au cours de cette même conférence de presse, un conseiller prud’hommal de Boulogne-Billancourt a déclaré qu’il avait eu connaissance d’un très grand nombre de cas de chantage sexuel mais ceci de manière indirecte ; une femme vient se plaindre aux prud’hommes d’un licenciement abusif et en cours de séance, après une heure ou deux, on apprend qu’elle a été licenciée parce qu’elle a refusé de coucher avec son patron ou son chef de service. Au départ, elle ne l’a pas dit ; la section syndicale qui soutient la jeune femme n’était pas au courant. Et la vérité éclate parfois ainsi de manière dramatique en séance publique.
Je précise : il s’agit bien de chantage sexuel et non de simple drague au bureau, encore moins d’amour. Nous ne sommes pas des puritains. Nous nous occupons de femmes qui souffrent de relations de chantage.
Au cours du procès, nous insisterons sur le fait que le cas de chantage sexuel que j’ai relaté est relativement banal ; cette femme n’a pas été agressée physiquement 5. Mais pour nous, quand un homme s’arroge le droit de disposer d’une femme, il faut le dénoncer, même si cela ne prend pas un caractère virulent. Ce type de pressions insidieuses est grave, car cela empêche les femmes d’être bien dans leur travail. Les femmes vivent cela comme une agression, une humiliation. Le chantage sexuel, c’est la même chose que de donner aux femmes les travaux les plus rebutants, les plus mal payés, c’est les encourager à rester chez elles. C’est une atteinte à leur dignité et à leur liberté.
♦ Quand vous avez appris l’inculpation d’ Antoinette, avez-vous cherché à rencontrer la ministre des Droits de la femme, les responsables du ministère ayant jugé la question du harcèlement sexuel suffisamment importante pour soutenir l’organisation d’un colloque sur cette question à l’automne 1985 ?
Non, j’ai d’ailleurs assisté à ce colloque et la plupart des jeunes femmes qui sont intervenues se sont plaintes justement d’avoir été renvoyées vers d’autres associations par le ministère qui ne pouvait pas se porter partie civile ! Dans ce contexte, la CGT a décidé de compter sur ses propres forces, notre première démarche a donc été de contacter un avocat. D’ailleurs ce procès qu’on transformera en procès du chantage sexuel ne nous dérange pas.
♦ Pensez-vous que les sections syndicales sont bien préparées pour traiter ce genre de questions ?
Elles le sont de plus en plus car c’est l’un des axes de bataille d 'Antoinette. Mais cela dépend aussi des sections syndicales. Quand il y a beaucoup de femmes, elles y sont plus sensibles. Je crois que lorsqu’une femme a le courage d’aller se plaindre à sa ou son délégué syndical, il faut qu’elle ait ce courage, je pense que c’est pris en compte. Je ne dis pas très facilement, mais c’est pris en compte. C’est peut-être nouveau. Par exemple, dans le cas de ce receveur des PTT de Bourg-la-Reine, la CGT a tout de suite soutenu la jeune femme ; il y a eu d’ailleurs une heure de grève des employés à ce propos. Ce n’était pas tant sur le chantage sexuel que sur la manière très brutale et cynique dont elle avait été interrogée. Il y a eu tout de même solidarité de ses collègues. Tout le monde a signé la pétition 6. La difficulté vient surtout du fait que les femmes n’osent pas en parler, pour des raisons multiples. Il faut voir aussi qui est harcelé. Ce sont souvent de jeunes employées qui arrivent de province et ne connaissent pas bien leurs droits, un peu timides. La pratique est d’autant plus répugnante.
♦ Comment s’organise le soutien dans la CGT ?
Il y a une pétition qui circule. Elle a très bien marché. Dès les premières semaines, nous avons reçu plus de deux mille signatures. Il y a beaucoup de femmes qui ont signé, employées aux PTT, dans les hôpitaux, le commerce ; il y a beaucoup d’hommes aussi. Il y a même des bureaux syndicaux composés uniquement d’hommes qui ont signé, ce qui prouve bien que c’est pris en compte dans les sections syndicales. De plus, le 25 février dernier, lors de la manifestation organisée par la CGT en faveur des libertés, Antoinette était présente en tant que telle, avec ses banderoles. La VO a publié aussi des articles. On va remobiliser pour le mois de juin. Cette bataille contre le chantage sexuel, c’est une bataille de longue haleine, c’est la même lutte que celle menée contre le viol, mais je pense qu’elle sera plus difficile car il est plus ou moins admis dans les mœurs qu’un homme doit draguer une femme, qu’en fait ce n’est pas si mal et que la femme devrait être flattée. Le viol, c’est aussi une agression physique, le chantage sexuel, c’est d’abord une souffrance morale, ce sera donc plus difficile de le faire reconnaître comme un délit.
♦ Quels sont vos axes de lutte face au nouveau gouvernement ?
Nous nous battons pour le droit au travail des femmes. Dans la dernière décennie, il y eu des avancées indéniables pour les droits des femmes, mais sur la question du droit au travail, on n’a pas gagné. Or, la libération des femmes repose là-dessus. Ce droit est très menacé. C’est aux femmes qu’on propose le temps partiel. Quand on a besoin des femmes, on les ferait même travailler le dimanche et quand on n’a plus besoin d’elles, on les encourage à rentrer à la maison pour s’occuper de leurs marmots, comme cela le problème des crèches est résolu ! Notre bataille, c’est donc que les femmes comme les hommes puissent se réaliser dans un travail, être indépendantes, aussi bien économiquement qu’être libres dans leurs têtes. On se battra contre toute mesure qui menacera ce droit. La loi sur la flexibilité est peut-être votée mais on peut se battre dans les entreprises. Cela ne concerne pas seulement les femmes d’ailleurs car ce n’est drôle ni pour une femme ni pour un homme d’être à la merci du patron. On commence d’abord par les femmes, c’est peut-être le maillon le plus faible, puis les jeunes et les immigrés et après c’est tout le monde.
Propos recueillis par Josette Desbois
Notes
- 1 . Antoinette n° 224, janvier 1 984.
- 2. Une fois les faits divulgués, ayant eu connaissance des faits, l’administration a dépêché cet inspecteur pour mener l’enquête.
- 3. Biba, octobre 1985.
- 4. Elle a eu lieu le 4 mars 1986.
- 5. A la différence de Joëlle Causin. Cf. Paris-féministe n° 15.
- 6. Cf. Antoinette n° 248, mars 1986.