In extremis, et au prix de pas mal d’acharnement, le gouvernement Fabius a réussi à faire passer sa loi sur la flexibilité, trois semaines avant les élections. Un beau cadeau de fin de législature... pour le patronat : cette loi lui donne tout pouvoir en matière de durée du travail, ouvrant ainsi largement les portes de la déréglementation.
La droite victorieuse n’a plus aujourd’hui qu’à parfaire l’œuvre entreprise par la gauche : avec les ordonnances en préparation sur l’aménagement du temps de travail, sur le temps partiel et sur les contrats à durée déterminée, le gouvernement Chirac s’apprête à faire sauter les dernières réglementations que comportait encore la loi Delebarre.
Nul besoin d’être expert en Code du travail pour comprendre ce qui se prépare, il suffit d’aller voir sur le terrain : beaucoup d’entreprises n’ont pas attendu le vote de la loi pour commencer à mettre en pratique la flexibilité, et elles se sentent aujourd’hui des ailes pour continuer dans cette voie. Matra-Communication fait partie de ces entreprises-pilotes.
La direction de Matra-Communication 1 a déjà en effet à son actif un bilan que beaucoup de patrons peuvent lui envier. En quelques années, elle a successivement : généralisé, ou presque, le travail en équipes, imposé à l’usine de Douamenez la création d’une quatrième équipe, avec alternance de semaines courtes et longues, tenté de remettre en cause l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, et de mettre en place une équipe de week-end à l’usine de Pont-de-Buis... Tout cela, bien sûr, au nom de « la défense de l’emploi » — mais le résultat ? Non seulement il n’y a pas eu de création de postes, mais cela n’a pas empêché cent trente-sept licenciements à l’usine de Chateaudun en
1985 ! Entre 1984 et 1985, l’effectif total a ainsi diminué de cent quatre-vingt-quinze personnes. Quant à celles qui ont eu la chance de conserver leur emploi, c’est au prix de conditions de travail, et donc de vie, complètement bouleversées...
L’art de trouver des volontaires
L’usine de Douamenez offre une illustration particulièrement claire de ce « progrès » que prépare la généralisation de la flexibilité.
L’usine emploie six cents personnes environ, dont 60 % de femmes. Neuf sur dût sont ouvrières, avec un salaire proche du SMIC ; la grande majorité travaille au rendement. Ce sont pour la plupart des femmes jeunes et ayant des enfants — mais à Douamenez les crèches, ça n’existe pas : débrouillez-vous avec les voisines ou les grands-mères...
En 1982, lors d’un sondage organisé par la CGT, la majorité du personnel s’était prononcée contre le travail en équipes. Mais aujourd’hui, plus de 60 % travaillent ainsi. Comment en est-on arrivé là ?
Fin 1982, la direction signe avec la CGT et la CFDT un accord de « réduction-aménagement du temps de travail », un des premiers du genre. L’accord concerne les ateliers d’assemblage, où le personnel est en majorité féminin. Il prévoit la diminution de l’horaire hebdomadaire de trente-neuf à trente-cinq heures, sans diminution de salaire mais, en contrepartie, le passage au travail en équipes (2x7). Il est précisé toutefois que cela doit se faire sur la base du volontariat. Mais dans les faits cette clause n’a jamais été respectée : celles qui refusent le passage en 2x7 sont déplacées d’un atelier à l’autre, affectées aux postes de travail les plus difficiles...
Voilà comment la direction réussit à imposer peu à peu toutes ses « propositions ». Et quand cela ne suffit pas pour amener les réfractaires à la raison, elle sait habilement jouer de la situation de l’emploi dans la région. Douamenez, en effet, a subi très durement la crise de ses deux secteurs d’activité traditionnels, la pêche et la conserverie. Les restructurations de l’agro-alimentaire font qu’il est de plus en plus difficile de trouver du travail sur place. A cela s’ajoute la crise plus récente de l’électronique et de la téléphonie dans la région voisine du Trégor, au nord de la Bretagne : les centaines d’emplois supprimés à Lan-nion et Guingamp (chez CIT-Alcatel et Thomson-CSF) sont encore dans toutes les mémoires, et la direction ne se gêne pas pour y faire allusion : « Rappelez-vous Lannion... », glisse la maîtrise à ceux et celles qu’elle convoque (individuellement bien sûr) pour leur « proposer » telle ou telle formule d’« aménagement du temps de travail ».
Vive les vacances forcées !
C’est ainsi que progressivement la flexibilité entre dans les mœurs. Et la direction ne semble jamais à court d’idées ! Ainsi, pour compenser l’arrêt de quinze jours, en mai, des chaînes de montage des Minitel (arrêt nécessité par l’installation de nouvelles chaînes), elle a imposé aux cinquante femmes de cet atelier de venir travailler un samedi sur deux de 5 h 30 à 1 3 h 30, de janvier jusqu’à mai. Opération tout bénéfice pour l’entreprise : pas de chômage partiel à payer en mai (« Cela vous fait quinze jours de vacances, quelle chance », explique la direction), ni d’heures supplémentaires pour les samedis travaillés en plus pendant quatre mois ! Et la direction a même réussi le tour de force de présenter cet « accord » comme répondant à une demande des ouvrières elles-mêmes, en s’arrangeant pour susciter une pétition « spontanée » du personnel concerné. Qui peut y croire un seul instant ? Le résultat, en tout cas, est clair : au bout de quelques semaines de ce régime, les femmes sont complètement crevées : travailler huit heures de plus une semaine sur deux, ce n’est pas rien, et le travail domestique ne diminue pas pour autant... mais du coup leur rendement, lui, diminue... et la prime de rendement avec ! Sans compter qu’un brusque changement d’horaires en cours d’année, cela complique encore un peu plus les problèmes de garde d’enfants...
De la flexibilité des horaires...
Autre étape importante dans la mise en place de la flexibilité à Douamenez : l’instauration d’une quatrième équipe. Ce sont des hommes, cette fois, qui sont concernés : ceux de l’atelier de moulage et câblage, travaillant jusque-là trente-neuf heures en 3x8. En septembre dernier, la direction propose la création d’une quatrième équipe avec passage aux trente-cinq heures sans diminution de salaire. Mais ces trente-cinq heures ne sont en fait qu’une moyenne sur deux semaines : une semaine quarante-sept heures (oui, vous avez bien lu : 47 !), et vingt-quatre la suivante ; avec trois samedis travaillés sur quatre, et un dimanche par mois jusqu’à quatre heures du matin. Tout cela sans embauche (les « nouveaux » sont mutés d’une autre usine du groupe). 68 % des ouvriers concernés se prononcent contre ces propositions ; des débrayages ont lieu à plusieurs reprises dans cet atelier ; une pétition de soutien circule dans l’usine et recueille de nombreuses signatures. Malgré tout cela, la direction réussit à faire passer son projet, grâce à l’appui empressé de la CFDT qui n’hésite pas à signer un tel accord, au nom de « la nécessité pour les entreprises d’assurer une meilleure utilisation des équipements » : mais où est l’intérêt des travailleurs là-dedans ?
La direction de Matra-Communication a eu par contre moins de succès — jusqu’ici tout au moins — dans sa tentative de remettre en cause l’interdiction du travail de nuit pour les femmes. Fidèle à sa tactique, elle a essayé de susciter des demandes, mais n’a trouvé que deux ou trois volontaires (des femmes ayant des problèmes financiers particulièrement aigus). Les démarches de la CGT auprès de l’inspection du travail, et les réunions d’information syndicale consacrées à ce problème, ont permis cette fois de revenir à l’application du Code du travail. Mais personne ne se fait d’illusions : à la première occasion, la direction reviendra à la charge !
...à celle des salaires
Et sans plus attendre, elle attaque sur un autre terrain : de la flexibilité du temps de travail, on passe à la flexibilité des salaires. Fin mars dernier, la direction décide de faire passer toutes les équipes qui travaillaient encore en 2 x 8 au travail en 2 x 7 afin, explique-t-elle, d ’« homogénéiser les horaires dans l’usine ». Mais (car il y a bien sûr un mais) la contrepartie, c’est la suppression définitive des primes de panier et d’équipe (alors que le travail se fait toujours en équipes !) : soit la bagatelle de 4 10 francs en moins par mois, sur des salaires déjà très bas ! Pour tenter de faire avaler cette pilule assez amère, la direction offre une prime de 4 500 francs tout de suite et, selon son habitude, s’arrange pour susciter une pétition « spontanée » du personnel (en réalité, c’est la maîtrise qui se charge de suggérer ces propositions dans les ateliers). Sous cette pression, beaucoup d’ouvrières finissent par signer la pétition, car elles ont le sentiment que le seul « choix » qui leur est laissé est le suivant : soit les 2 x 7 tout de suite avec la prime de 4 500 francs, soit les 2 x 7 imposés de toute façon dans quelques mois... sans la prime... Mais la réunion d’information syndicale du 7 avril a permis de montrer que les choses ne sont pas aussi nettes : ce fut le chahut et l’hilarité générale quand les délégués syndicaux répétèrent ce que leur avait dit la direction : « Vous êtes là pour défendre les souhaits du personnel, qu’attendez-vous pour signer vous aussi ? ». Et en réponse aux manœuvres de la direction, un des ateliers a pris l’initiative d’une autre pétition, disant oui au passage en 2x7 mais avec 4 500 francs de salaire net maximum et maintien des primes d’équipe et de panier. Devant ces nou velles revendications et ce début de mobilisation, la direction a dû abandonner son projet. Là non plus, personne ne se fait d’illusions, et on s’attend d’un jour à l’autre à une nouvelle offensive. Mais ce dernier « épisode » prouve au moins qu’il est possible de résister à l’entreprise de remise en cause systématique de tous les acquis que représente la flexibilité.
Correspondante Douarnenez le 21 avril 1986
Notes
- 1. Filiale du groupe Matra, l’entreprise Matra-Communication (fabrication de téléphone, de terminaux électroniques et de Minitel) compte environ 2 200 salariés, répartis entre cinq établissements, dont trois en Bretagne.