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En France, si vous saviez

Non aux rapts d’enfants !

· Cahiers du féminisme, n° 36, été 1986 · p. 8-9 · 1 939 mots

Les Cahiers du féminisme sont sans ambiguïté contre tout rapt d’enfant quels que soient les arguments avancés par les pères qui y recourent. L’article de Stéphane Brève éclaire bien l’enjeu de ces pratiques. Néanmoins cette contribution n’épuise pas le débat sur la maternité et la paternité et leurs implications en cas de rupture. Ce débat, nous souhaiterions l’avoir dans nos colonnes.

Amandine, sept ans, enlevée le 19 février. Au moins une douzaine d’autres enfants ont vécu le même choc depuis quelques années. Le ravisseur : leur père, avec l’aide d’une organisation macho.

Aujourd’hui, la paternité est à la mode. Les journaux nous tiennent informés de l’existence des « nouveaux pères », ceux qui prennent leur part des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Les sociologues font des enquêtes sur ce sujet. Et on entend sur-la FM des tubes chantant la paternité, comme le Papa chanteur de Jean-Luc Lahaye.

Plus sérieusement, les rapports hommes-enfants commencent à changer. On voit certains pères avoir d’autres relations avec leur progéniture que l’examen mensuel du carnet de notes. Le succès inespéré du film de Coline Ser-reau Trois Hommes et un couffin est sans doute dû en partie à son côté « déculpabilisant ». En montrant des machos purs et durs sentant s’éveiller un sentiment paternel, ce film dit que des rapports plus humains et plus tendres peuvent s’établir entre des hommes (même s’ils ne sont pas biologiquement « le père ») et l’occupante du couffin.

Le mouvement féministe a largement contribué à cette évolution en ne se limitant pas au côté public des rapports sociaux, mais en insistant également sur leur « face cachée », tout ce qui se déroule à l’intérieur du cercle familial. Des groupes hommes des années soixante-dix, liés à la lutte des femmes, naîtra un mouvement se donnant, pour but de lutter pour accélérer ce changement. Ce sera l’association ADAM (Association pour la disparition des archétypes masculins) qui éditait la revue Types-paroles d'hommes et qui disparaîtra en 1985.

Des pères en mouvement

Les nombreux articles de journaux sur la question paternelle sont consacrés en grande partie aux problèmes du divorce et de la garde des enfants. Les organisations qui prétendent représenter les pères se battent essentiellement sur ce terrain. L’un des buts de cet article étant de revenir sur ces organisations, voyons d’abord leurs origines.

Au début, une histoire parallèle à celle du mouvement féministe. Le Mouvement de la condition paternelle (MCP) se crée en 1975, rassemblant partisans sincères de l’égalité parentale et angoissés de l’évolution des mœurs. Très vite la décantation se fait. En 1976, l’aile droite scissionne, fondant Condition masculine (CM), organisation réactionnaire d’un type traditionnel. CM dénonce la pension alimentaire, assimilée à... l’esclavage, et appelle à refuser de la payer. Bref, des préoccupations à la hauteur du portefeuille. Son activité est assez limitée. Un vague journal, quelques manifs et la pose d’autocollants bleus « Non au divorce racket ».

Le MCP, quant à lui, est partiellement composé d’ex-militants de gauche ou d’extrême gauche. Mais, et c’est là que ça coince, il s’agit de gens qui, le plus souvent suite à des problèmes personnels, supportent de plus en plus mal que les femmes puissent revendiquer leur indépendance. Le changement, oui, mais pas dans l’enceinte du foyer. Plus le MCP s’engage dans la voie de la lutte contre le féminisme, plus il ne garde comme adhérents que les plus réacs, ceux qui l’ont toujours été et ceux qui le sont devenus. Bref, le MCP des années quatre-vingt est le résultat de la rencontre des Frustrés de Bretécher avec le Beauf de Cabu.

Bientôt le MCP passera à l’action avec la pratique des enlèvements d’enfants. Ces méthodes entraîneront une nouvelle scission qui donnera naissance au Mouvement pour l’égalité parentale, plus modéré. Sur le fond il n’y a guère de différence entre les deux groupes mais le MEP dénonce la pratique des rapts, se contentant de rédiger des propositions de loi ou de participer à des colloques.

Nostalgiques du Far-West

De l’extérieur, le MCP ressemble à tout sauf à une association de malfaiteurs. Son discours public est assez gauche, parfois même féministe. On s’y tromperait quand ils affirment qu’il n’y a pas de raison que la mère soit la seule à s’occuper des enfants ou quand ils présentent leur mot d’ordre central « garde conjointe des enfants » comme le meilleur moyen d’assurer l’égalité parentale. Outre les idées sous-jacentes à ce discours, il faut surtout savoir que derrière ce visage égalitaire il y a un réseau de kidnappings. Le MCP a largement utilisé cette pratique : on enlève l’enfant, on le séquestre suffisamment longtemps, on accompagne cela de menaces, de harcèlements téléphoniques et d’agressions diverses y compris physiques. Les revendications ? Souvent rien au début à part « tu m’as quitté, j’enlève le môme », puis « garde conjointe ou tu ne reverras pas ton enfant » et souvent à la fin « garde de l’enfant à son père », qui vient de s’en occuper pendant des années, d’ailleurs sa mère l’avait abandonné. Ce triste scénario s’est malheureusement reproduit plusieurs fois. Parfois la justice légalise après coup le fait accompli. L’enlèvement se poursuit parfois pendant des années ce qui nécessite une solide organisation clandestine. Delphine de Hedouville, enlevée en septembre 1981, n’a toujours pas été retrouvée.

Le MCP ne défend pas ouvertement le principe du rapt. Il se contente de minimiser le traumatisme que cela représente et d’affirmer que le premier enlèvement est celui que commet la justice en confiant la garde à la mère. Je n’ai pas l’intention de défendre la justice ou la police, d’autant plus que dans ce genre d’affaires, elles ont réagi inégalement, considérant le kidnapping comme une affaire privée, pas dramatique de toute façon. Une situation assez semblable à celle du viol. Mais le discours des kidnappeurs, attaquant systématiquement la loi et la justice, leur reprochant de se mêler de ce qui ne les regarde pas, n’exprime qu’une nostalgie du Far-West où les rapports de forces personnels jouent le rôle de régulateurs. Déclarer que la loi et la justice n’ont pas à intervenir dans les affaires de divorce, c’est vouloir perpétuer la domination du mari, même après la séparation.

Mais le MCP a surtout réussi une percée médiatique en faisant reprendre par un certain nombre de journaux ses thèses sur le divorce. On avait déjà vu des ministres comme Georgina Dufoix approuver l’idée de garde conjointe. On a aussi vu des journaux de gauche défendre la même thèse. Quand un couple veut cette méthode de garde, pourquoi pas ? Mais vouloir l’imposer systématiquement serait grave. Fondamentalement, l’idée du MCP est que le couple doit être indissoluble. C’est ce qu’exprime Ditchev, gourou du MCP, en disant dans la Vie d’avril 1986 que « la meilleure façon de divorcer, c’est de ne pas divorcer ». C’est cette idée qui est derrière toutes les tartines sur « les drames du divorce ». On veut présenter la séparation comme un mal que l’on doit s’efforcer de décourager, ou en tout cas de limiter, en pérennisant les liens par une garde conjointe des enfants ou, comme le propose le MCP, par une obligation de résider à faible distance l’un de l’autre.

Le chantage par l’enlèvement

Que faudrait-il faire? Interdire le divorce (voir plus haut) ? Couper l’enfant en deux ? C’est bien ce qui traîne derrière les idées de garde alternée où l’enfant est transbahuté d’une vie à l’autre.

On le voit, il n’y pas rupture nette entre le discours public du MCP et ses pratiques clandestines. L’enlèvement, c’est pousser jusqu’au bout la logique d’une idéologie selon laquelle :

-L’enfant n’est qu’un objet destiné à être un enjeu de disputes entre ses parents. Jamais de la part des kidnappeurs une allusion à l’intérêt de l’enfant. Uniquement une revendication du père, un « droit » à la « possession » de l’enfant. La séquestration n’est pas l’ultime moyen pour le père de vivre avec ses enfants mais uniquement une arme contre la mère. C’est bien ainsi qu’elle est présentée dans le cas de chantages du type « tu m’épouses ou je ne te rends pas ta fille » (ce cas qui a l’air sorti d’un roman populaire du xix 'siècle est celui du premier enlèvement d’Amandine).

— La filiation biologique est la seule chose qui compte. Pas un mot sur les liens affectifs. Dans Trois hommes et un couffin, on voit les trois hommes sentir peu à peu un égal amour pour le bébé alors qu’un seul d’entre eux est le père biologique (et qu’il ne s’en était pas soucié). Ici, rien de tel. Un homme peut kidnapper, enfermer, priver de tout contact avec l’extérieur un enfant, il reste toujours son père et il a toujours tous les droits. Or, la plupart de ces curieux pères n’ont senti leur instinct paternel s’éveiller qu’après la séparation, lorsque l’enfant devenait un moyen de chantage.

Quant à la garde conjointe systématique, fantasme numéro un du MCP, c’est le rêve de rapports de domination éternels que ne risque pas de remettre en cause une volonté d’indépendance des femmes. D’autant plus que dans la majorité des familles, il n’y a pas de garde conjointe même avant la séparation. L’homme ne s’occupe que des tâches valorisantes comme le contrôle du parcours scolaire. Involontaire illustration de ce « papa prof », un ex-kidnappeur déclarait dans le Matin du 28 mars, en réponse à la question « Comment vont vos enfants aujourd'hui ? » : « L’ainé est le dernier de sa classe. » Bonjour le mépris des mômes !

L’enfant-objet pour assujettir les femmes

Il n’est pas facile quand on est révolutionnaire et féministe de prendre posi-

-g - tion sur le problème de la garde des enfants. Dans une société moins névrosée que celle-là, on peut espérer que cela se réglera d’une façon plus douce, ne considérant pas les enfants comme un objet de revendications. En attendant, il faut bien constater que l’actuel système de garde traduit l’inégalité fondamentale en défaveur de la femme : encore aujourd’hui, c’est elle qui assure la très grande majorité des tâches ménagères (et s’occuper des enfants est souvent considéré comme une de ces tâches). Une bonne partie des protestations contre la garde des enfants à la mère ne vise pas le problème de l’éducation de ceux-ci mais celui du droit des femmes à vivre leur vie, à choisir leur compagnon, leur boulot ou leur domicile. Quand on est vraiment soucieux des enfants, on ne pose pas le problème en termes de revendications ou de frustration d’un désir de possession. S’occuper vraiment d’un enfant est bien plus une charge qu’un droit et c’est bien ainsi que le comprennent les kidnappeurs qui le refilent à leur mère ou à leur sœur.

La revendication de certains pères a donc un aspect sympathique, l’égalité parentale, et un fond douteux, la volonté de maintenir des rapports de couple traditionnels. C’est pour cela qu’il est important de défendre les mères victimes de cette revendication et des violences qui l’accompagnent, ce que fait l’association SOS Enlèvements d’enfants1. Quant au point de vue juridique, je ne pense pas qu’il y ait de solution miracle pour la simple et bonne raison que cette société étant construite sur la domination des hommes sur les femmes, tout discours qui oublierait ce fait risque fort de pérenniser cette domination. La revendication d’égalité parentale est juste mais elle ne justifie pas de traiter le problème de façon symétrique, renvoyant dos à dos les problèmes des hommes et l’oppression des femmes, adressant à ces dernières les qualificatifs de « sexistes » ou de « privilégiées ».

Stéphane Brève 1 . SOS Enlèvements d’enfants, Maison des femmes, 8, cité Prost, 75011 Paris.

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