L’une a aimé, l’autre pas
Sara Monday et Marie Grubbe, petites filles de Moll Flanders zi
C’est en année de la naissance, près de Copenhague, de Karen Blixen, héroïne de Out of Africa, le dernier film de Sidney Pollack, que meurt le plus romantique, le plus oublié et le plus attaqué des écrivains danois : son compatriote Jens Peter Jacobsen.
Trois ans plus tard, plus à l’ouest, en Irlande, va naître le grand et tout aussi méconnu Joyce Carry, dont Christian Bourgeois vient d’avoir l’excellente idée de rééditer quelques lettres.
Blixen, Carry, Jacobsen. Une femme, deux hommes : trois écrivains que des fils invisibles relient étroitement, si puissants qu’à les lire leurs œuvres pourraient parfois se confondre.
Le fil africain
Karen Blixen vécut dix-sept ans au Kenya. Joyce Carry fut gouverneur au Nigéria, et tou$ deux prirent la défense des populations noires, avec une vigueur agréablement étonnante pour ce début de xx' siècle. Même si leurs révoltes restent ici et là teintées d’un soupçon de suffisance — quoique vague et sans doute inconsciente — (cette façon de dire sans aucune ironie « mes gens », propre à la baronne Blixen !), elles n’en sont pas moins remarquables à nos yeux, et il suffit de lire un Français comme Pierre Loti, né en 1850, pour constater à quel point a pu évoluer en trente ans l’approche du continent africain de la part des Européens : le Roman d’un spahi de Loti reste teinté de peur. Cette peur, Blixen et Carry l’ont fait disparaître : elle fait place à un souci de justice et à une fréquente admiration, qui étaient choses nouvelles. Blixen et Carry, l’une comme l’autre, ont eu un grand mérite : celui d’écouter.
La Ferme africaine (en Folio) et Mis-sié Johnson (en 10/18) racontent ces expériences africaines, les sentiments, les émotions et les moments de douleur et de tendresse qui en sont issus.
L’évocation des jeunes filles somalis qui n’ont pas le droit de boire du thé, et le récit du mariage de Bamou — la fille du passeur qui fait traverser le fleuve — ne peuvent que nous toucher. Blixen et Carry parlent des femmes africaines avec une douceur et une estime, adorables.
Le fil de la maladie
Tous trois eurent à lutter durement contre la maladie : Jacobsen, atteint par la tuberculose, mourut à trente-huit ans. Karen Blixen attrapa la syphilis dès ses premières années au Kenya et ne put jamais guérir. Carry aussi fut poursuivi par la malchance et rentre en Angleterre uniquement sous la contrainte de sa mauvaise santé.
Cette vie qui leur échappait, ils la rattrapèrent alors dans l’écriture, dans leurs souvenirs, dans la création de personnnages à qui ils allaient, eux, donner la vie.
La bigarrure des existences
Daniel de Foe, à qui nous devons le célèbre Robinson Crusoë, est aussi l’auteur d’un livre extraordinaire qui s’appelle Moll Flanders (disponible en Folio). A vrai dire, le titre exact en est Heurs et Malheurs de la célèbre Moll Flanders, qui naquit à Newgate, et, pendant une vie continuellement variée qui dura soixante ans, en plus de son enfance, fut douze fois catin, cinq fois une épouse (dont une fois celle de son propre frère), douze ans une voleuse, huit ans déportée pour ses crimes en Virginie, et enfin devint riche, vécut honnête et mourut pénitente. » Tout est dit, ou presque !
C’est De Foe qui évoquait dans les premières lignes de Y Histoire et vie du colonel Jacque la « bigarrure que la nature confère aux existences ». Bigarrée en effet la vie de Karen Blixen, dont l’histoire est racontée par Judith Thurman dans une biographie très complète qui vient d’être traduite en français, et qui est parue aux éditions Seghers-Laf-font (125 francs).
Née dans les neiges du Danemark, elle épouse par dépit le frère de celui qu’elle aime, part le rejoindre au Kenya en emportant des quantités monstreuses de livres, de vaisselles fines et toutes sortes de meubles, se prend à aimer son mari — qui préfère la chasse à la vie à la ferme —, attrape la syphilis, divorce, perd Denys son plus grand amour, est obligée de vendre sa ferme et rentre au pays natal à l’âge de quarante-neuf ans où elle se met à publier les textes qu’elle avait commencé à écrire en Afrique (les Sept Contes gothiques, disponibles en Poche, collection Biblio-essai, datent de 1934).
Une vie diablement bigarrée, tout comme celle des deux extraordinaires personnages de femmes inventés par Jacobsen et Carry : Marie Grubbe et Sara Monday.
Ce sont deux histoires — car il s’agit bien d’histoires, avec un début, des rebondissements, des péripéties, et une fin — cruelles, magnifiques et inattendues, située l’une au xvir siècle au Danemark, l’autre au xrxe siècle en Angleterre. Deux femmes que tant de points communs rassemblent... imaginées par des hommes. Deux personnages inoubliables (n’en déplaise à Musil qui disait joliment : « Marie Grubbe peint moins un personnage qu’une arabesque. » !)
Deux œuvres aussi féministes que féminines, car il s’agit là entièrement, uniquement, du portrait de deux femmes, de leur adolescence à leur vieillesse, d’une part en rupture permanente (avec leur famille, avec les hommes qu’elles rencontrent, qu’elles aiment, qu’elles quittent, avec leur classe sociale, avec aussi la justice et la société tout court), d’autre part constamment à la recherche d’un équilibre, d’une harmonie, d’un décor où trouver le bonheur et la paix dont elles sont assoiffées.
Et, au fond, peu leur suffirait. Leurs exigences ne sont pas grandes. Mais peu, c’est beaucoup pour ceux qui les entourent, et le monde est ainsi fait qu’elles seront jugées sévèrement par tous.
Musil, même s’il ne partage pas cet avis, comprendrait qu’on puisse trouver Marie Grubbe « hystérique » et le repro- che le plus fréquent, le plus banal à l’égard de Blixen concerne sa prétendue possessivité. Bien sûr, curieusement, si elle laisse Denys libre — encore qu’elle aurait mieux aimé sans doute l’épouser—, dès la première phrase de la Ferme d’Afrique, son désir de possession claque comme un drapeau : « J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. » !
Tout perdre
Et pourtant Karen Blixen perdra tout : Denys qui meurt en avion, la complicité avec son ancien mari, sa récolte qui brûle, la ferme qu’elle doit vendre, contre son gré. Aussi toute la satisfaction procurée par la possession de cette terre nous apparaît plutôt comme le signe d’une sagesse, d’une tendresse dupe de rien, tel le geste d’un enfant retenant dans sa main l’écume de la mer ou serrant contre lui un petit oiseau chaud dont on sait qu’il va à nouveau s’envoler, impossible à garder.
La beauté des fleurs de café dans les champs de la ferme, qui ressemblent à des « nuages de craie », les promenades en avion avec Denys, la légèreté des girafes (« Quant à nous, quels outrages faudrait-il que nous subissions pour oser demander aux girafes de nous pardonner nos offenses ? ») ne sont qu’autant de bonheurs fugitifs et insaisissables, fragiles et fuyants que Blixen avait su trouver toute seule, loin de chez elle, en en dépit de tous.
Mais tout perdre, c’est aussi tout retrouver et Marie Grubbe qui avait passé sa jeunesse à la cour du Danemark, n’atteint la plénitude qu’à la cinquantaine, en quittant argent et considération pour rejoindre un valet de ferme de vingt-cinq ans : « Marie Grubbe quitta Tjele, un pauvre ballot de hardes sous le bras. Elle rejoignit Soeren sur la lande ; et elle eut en lui son troisième mari. »
Elle avait vécu au milieu des aristocrates, dans des châteaux et des palais, entourée de domestiques et habillée de costumes précieux. Et voilà que par amour pour Soeren (mais n’est-il pas aussi en quelque sorte un prétexte, l’occasion de fuir le monde qu’elle connaît ?, la douceur du livre se situerait là : Marie ne fuit pas avec Soeren bien qu’il soit un valet, mais justement parce qu’il l’est...), « leurs vêtements étaient pauvres et déguenillés ; et ils avaient l’air de gens qui ne mangent pas tous les jours à leur faim, ce qui était en effet probable, car leur métier n’était guère lucratif (...) Marie et lui s’en allaient de foire en foire : Marie tournait la manivelle d’un petit orgue de Barbarie et lui, vêtu de ses loques bariolées (...) soulevait, lançait en l’air et rattrapait de gros et lourds poids et de longues barres de fer ».
Des arbres, des prairies des saisons, un travail
Et on voit ces deux femmes, Marie et Sara, généreuses, indépendantes, réfractaires, amoureuses, passionnées, trouver la sérénité dans le dépouillement, et à la fois ballotées par la vie et pourtant maîtresses de leur destin, ne rêver que jardin, cuisine et calme ! Proches comme Blixen des arbres et des prairies, des saisons et des orages, Marie aime les tilleuls, les rosiers, les chèvrefeuilles, et l’odeur des foins. Mariée à un horrible conseiller de justice qu’elle méprise, et avant de s’enfüir avec Soeren, elle rêve et soupire : « Ah le calme jardin du château (...) Pouvoir se reposer quand les jours calmes descendent sur vous, heure par heure, sentir tous les souvenirs, tous les espoirs, toutes les pensées s’écouler de votre âme, quel rêve ! »
C’est aussi ce à quoi songe, après bien des épisodes de sa vie, Sara : « A Tol-brok, j’aimais à regarder au dehors par les fenêtres de l’arrière-cuisine, tout en lavant la vaisselle, les talus ou les arbres, d’un vert aussi frais que l’angélique, en plein milieu de juin, et les ormes d'un vert aussi éclatant que des concombres, à la mi-août.
« Et puis il y avait un étang dans la prairie la plus proche (...) Je l’aimais tout autant alors quand il était criblé comme des sequins par la pluie ou froissé par le vent comme une soie moirée, ou quand les vaches, en y enfonçant leurs pattes, y faisaient naître de grands ronds lisses, comme des tranches de pastèque (...). »
Blixen trouve du repos à faire la cuisine (« C’est toujours une très grande satisfaction d’offrir à un mari un bon repas que l’on a soi-même préparé. »), et Sara y trouve refuge après avoir eu maille à partir avec la police : à nouveau cuisinière, elle, qui avait épousé le maître de maison, puis, veuve, avait subi quelques déboires, a ce cri : « Me voilà donc ici, pensai-je, maîtresse de mon propre univers dans ma propre cuisine et je contemplai l’acier brillant de la cuisinière et la vaisselle de porcelaine sur le dressoir et les couvercles des plats, pendus en rang depuis le gros de la venaison, à gauche, jusqu'au petit pour la côtelette, à droite, aussi beau qu’une rangée de lunes sur le calendrier, et la table de cuisine, aussi blanche à force d’être récurée que de la graisse de bœuf, et le chaudron en cuivre sur le mur sombre jetant une lueur à vous réchauffer le cœur, et les bois bleus de faience de Delft semblables à des pots de baume précieux. Et puis au-delà par la porte entrouverte du garde-manger, on pouvait voir des bouteilles d’huile et de condiment et d’anchois et de conserves au vinaigre, et au-dessous le couvercle de la grande huche aussi blanc que la belle farine à l’intérieur, et c’est ce que j’appelle un plaisir de reines, de plonger vos mains dans la fleur de farine (...) j’ai donc regardé autour de moi ce soir-là, et j’ai fait cette prière : “Laissez-moi seulement vivre comme cuisinière dans ce cher endroit et mourir avant d’être trop vieille pour le travail, et je ne souhaiterai jamais d’autre paradis”. »
Et quand on sait que le roman, écrit à la première personne, forme un long flash-back et qu’il ouvre donc sur la capture et l’emprisonnement de Sara, comment résister à l’envie de la rencontrer, elle, Sara et Marie Grubbe, et Blixen ?
Le miracle est là : toutes les contradictions, toutes les interrogations, tous les mystères de trois femmes qui ne connaissent rien de la crise, du métro, du téléphone et de la télé, et qui pourtant parlent comme nous, mieux que nous, de nos inquiétâtes et de nos espoirs. A lire d’urgence, quoi !
Sophie Gouskett
Notes
- Sara, Joyce Carry (environ 30 F), 10/18. Marie Grubbe, Jens Peter Jacobsen (96 F), éditions Ombres.
- La Ferme africaine, Karen Blixen (environ 20 F), Folio.