La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Une grande intellectuelle : Simone de Beauvoir

· Cahiers du féminisme, n° 36, été 1986 · p. 30-31 · 1 732 mots

L’une a aimé, l’autre pas

Une grande intellectuelle « La semi-indifférence que je constate à l’égard de la mort vient-elle de ce que l’échéance me paraît tout de même encore lointaine ? Ou suis-je moins attachée à la vie qu1 autrefois ? Je crois que la vraie raison est ailleurs : si je m ’éteins dans quinze ans , dans vingt ans, ce sera une très vieille femme qui disparaîtra, Je ne peux pas m ’émouvoir de la mort de cette octogénaire, je ne souhaite pas me survivre en elle. » Simone de Beauvoir écrivait ces lignes en 1972. Nous savons aujourd’hui qu’elle ne deviendra pas octogénaire.

A l’heure où les plus hautes autorités de l’Etat font les obsèques nationales à un marchand d’avions, où la presse titre sur la mort du « génie » (c’est de Dassault qu’il s’agit), Beauvoir et Jean Genet disparaissent dans la quasi -indifférence médiatique. Si le silence est pesant sur Genet, il flotte sur la mort de Beauvoir comme un parfum de haine. A le bien lire, le communiqué de Chirac ne contient pas un mot d’hommage : Beauvoir est la dernière des écrivains engagés (à gauche, à droite, on fait de l’art pur), et sa mort marque la fin d’une époque. Constat sociologique, dénué de la révérence hypocrite qu’il est d’usage d’accorder aux morts.

Pivot invite Giroud, et celle-ci, qui n’écrivit jamais que des romans de gare sur la libido de nos politiciens, juge sans valeur les romans de Beauvoir, et ne lui concède que le Deuxième Sexe.

Beauvoir n’est pas un bon produit de cohabitation ; elle n’avait pas été une femme de consensus.

« Elle n’était qu’un bas bleu »

Etait-elle, comme on nous le répète, une philosophe besogneuse qui aurait croupi dans une classe Terminale de province, sans la rencontre de Sartre ? Etait-elle une romancièrg peu douée, tout juste bonne à faire débiter par ses personnages les sentences de l’existentialisme ? Etait-elle une militante de signatures, toujours prompte à se tromper de bonnes causes et à cautionner les totalitarismes ?

Les intellectuelles suscitent toujours autant l’aversion. Bas bleus ou femmes savantes, on leur dénie la créativité, l'originalité et la force. La littérature féminine est tolérée sur les marges : romans psychologiques, autobiographiques. Et encore, vaut-il mieux être morte depuis longtemps. Jane Austen, les sœurs Brontee, ou Virginia Woolf provoquèrent, de leur vivant, une commisération amusée. Quand la femme auteur prétend quitter la sensibilité pour l’intel-lectualité, c’est une hystérique ou un tâcheron.

La force des idées

Pourtant, Beauvoir fut avant tout une grande intellectuelle. Elle n’innova guère dans le domaine de l’écriture. Son style est net, vigoureux, précis ; c’est du beau et bon français, tel que nous le légua le xvne siècle, et c’est déjà beaucoup.

Malgré sa prédilection pour le roman américain des années trente et quarante, elle ne chercha pas à emprunter des formes nouvelles de composition romanesque. Les idées lui importaient plus que la forme.

En politique, il lui arriva de faire des choix que l’on peut juger contestables. Les accusations de passivité, pendant l’Occupation — qui peuvent d’ailleurs émaner de gens soucieux de réhabiliter Vichy — ont une part de vérité. Mais il faut reconnaître à Beauvoir le courage de n’avoir pas « reconstruit » sa guerre après le 25 août 1944.

Sartre et elle manquèrent de jugement à propos du stalinisme. Ce n’est pas en fermant les yeux qu’on sauve Billancourt du désespoir.

Elle, qui n’eut jamais la moindre indulgence pour le colonialisme, en avait pour Israël, pays qu’elle aimait pour sa démocratie et la liberté de ton de ses intellectuels, sans toujours voir le revers des apparences flatteuses.

Enfin, l’engagement — qui fut surtout celui de Sartre — aux côtés de « maoïstes » passablement débiles et actuellement convertis au libéralisme reaganien, manquait de lucidité.

Mais, pour l’essentiel, elle fut toujours là où il fallait être : contre le colonialisme et ses guerres à une époque où une signature au bas d’un texte valait à son auteur une bombe sur son palier ; contre la France bourgeoise qui ne la « récupéra » jamais ; contre l’impérialisme américain en Indochine et en Amérique latine ; contre le patriarcat.

Elle n’avait guère d’affinités pour le trotskysme, mais chaque fois que notre organisation connut la répression, elle prit sa défense.

Les dix dernières années ne l’avaient pas changée. Elle n’avait pas vendu dans les médias des soupirs de stalinienne repentie ; elle n’avait pas découvert Dieu ni la libre entreprise. La rigueur intellectuelle et le féminisme ancrent à gauche.

Soi et les autres

Intellectuelle, Beauvoir le fut à travers ses romans. Ceux-ci sont la rencontre de quelques idées forces avec une sensibilité issue de ses expériences personnelles. L’Invitée est à la fois l’histoire d’une jalousie, qui doit beaucoup aux « amours » de Sartre, et une réflexion sur l’aliénation par le regard de l’autre. La Femme rompue exprime le lent acquiescement de certaines femmes à leur asservissement. Les Mandarins sont un peu différents, à la fois reportage sur l’Amérique de l’après-guerre, sur les intellectuels des années cinquante, et récit d’une liaison, celle de l’auteur, avec l’écrivain Algren.

Chez Beauvoir, l’autobiographie est toujours proche, l’écriture paraissant chargée d’exorciser les moments les plus douloureux : mort de la mère (Une mort si douce), disparition de Sartre (la Cérémonie des adieux). Le cycle autobiographique proprement dit est sans doute l’aspect le plus remarquable de l’œuvre littéraire. Les Mémoires d’une jeune fille rangée ont été lus par des générations entières de jeunes lycéennes rangées, qui puisaient, dans l’identification, une force supplémentaire de s’affranchir des familles. Sans doute, les adolescentes actuelles nées avec la pilule et la libération des mœurs sont-elles infiniment plus éloignées de l’élève modèle du cours Désir que les filles du baby-boom, mais la volonté de vivre en refusant un destin tracé d’avance est, à notre époque de résignation sur fond de crise, un puissant stimulant.

Racontant sa vie, se racontant, Beauvoir restitue une époque : celle du début du siècle, qui l’a vue naître, les années trente telles que les milieux intellectuels, passablement aveuglés ont pu les vivre, la guerre enfin. Les voyages, qui accompagnèrent la célébrité, donnèrent lieu à d’assez remarquables « reportages » : l’URSS de Khrouchtchev, la Chine avant la révolution culturelle, l’Egypte de Nasser... Beauvoir est une bonne journaliste qui sait regarder, et oublie parfois de se regarder.

« On ne naît pas femme, on le devient » (Kierkegaard)

Le Deuxième Sexe est-il l’œuvre maîtresse? Sans aucun doute du point de vue de l’influence exercée. Il fait partie de ces livres qui sont des actes et qui, d’autres s’en étant emparés, deviennent une force matérielle. Il fut pourtant rejeté par toutes les familles de pensée de l’époque. Insulte aux ouvrières, disait Jeannette Vermeersh ; insulte au mâle latin, disait Camus, défenseur des droits de l’homme pour dissertation de baccalauréat. De nos jours encore, la vertueuse Evelyne Sullerot lui reproche de négliger « l’instinct maternel ».

Il y a un an, la télévision consacrait un cycle d’émissions destinées à illustrer les thèmes du Deuxième Sexe. Nous écrivions alors (Cahiers du féminisme n° 30) : « Le livre est d’abord une démystification de la “Femme”. L’image patiemment construite depuis le xvnr siècle, de la petite fille déjà maternelle, de la jeune fille en quête de protection masculine, de la mère accomplissant son destin, avec son envers la mégère bornée, traîtresse, soumise à la matière, vole en éclats. Beauvoir a su montrer que la “Femme” est une création culturelle quand tous les penseurs de l’époque, tributaires de l’idéologie biologisante du xixe siècle invoquaient la nature. Analysant la condition féminine de l’intérieur, elle montre les ravages causés par l’obligation de se couler dans le moule, mais aussi la résistance sourde ou violente des dominées. On n’opprime jamais autant qu’on le croit. Démysthification parce quelle rejette un à un les grands mythes fondateurs de l’oppression. On y trouve l’infériorité intellectuelle native des femmes : à l’époque, le poids du cerveau et l’absence des femmes à des postes de responsabilité avaient grand succès ; on s’est depuis reconverti sur les fonctions des hémisphères cérébraux. On y trouve la passivité sexuelle des femmes (articles de foi de la psychanalyse) qui voisine avec les tirades, souvent d’origine religieuse, sur leur lubricité. On y trouve l’instinct maternel dont Beauvoir, s’appuyant sur ses observations et sur la littérature féminine, nie l’existence; on sait, depuis que l’on a pris la peine. d’étudier l’évolution de la famille, que des périodes de l’histoire ignoraient totalement le sentiment maternel.

« Lucide, l’ouvrage ne dessine pas un monde manichéen d’oppresseurs confronté à de sympathiques victimes. La dialectique du maître et de l’esclave ne s’exerce jamais aussi bien qu’entre hommes et femmes, condamnés à coexister. A travers l’itinéraire qui mène la petite fille à la matrone dominatrice (sur les autres femmes) de certaines civilisations, transparaît la part de lâcheté, la part de consentement moyennant des avantages mineurs, et la faculté de se faire un piédestal de l’oppression elle-même. Offrant de la réalité féminine une vision globale, Beauvoir ne se borne pas à l’analyse de l’existence des femmes telle quelle est objectivement, et telle que celles-ci la ressentent. L’ouvrage est aussi une étude du regard des hommes sur l’univers féminin. Parmi les pages les plus célèbres, on trouve l’étude de ce mélange de mépris et de terreur qu’éprouvent la plupart des hommes face au monde des femmes. Sentiments qu’ils conjurent par une revendication de supériorité (l’extraordinaire florilège misogyne légué par l’histoire) ou par l’exaltation de la “Femme” qui est pour les femmes la forme la plus subtile d’aliénation.

« Sans doute, une partie de l’analyse descriptive de Beauvoir est-elle aujourd’hui dépassée. En trente-cinq ans, la condition des femmes a été profondément transformée. Les progrès de l’instruction dans des écoles mixtes, la banalisation de la sexualité ont changé la vie des petites filles et des adolescentes. La salarisation des femmes, l’accès à la contraception ont donné aux femmes une indépendance impensable en 1949. Celles d’entre nous qui se reconnaissent — avec terreur — dans le portrait de l’adolescente dressé par Beauvoir constatent — avec satisfaction — quelles ne sont pas la femme de trente ou quarante ans du Deuxième Sexe. Entre temps, le féminisme... »

Beauvoir a participé à la plupart des combats du mouvement des femmes. Ce sont les féministes qui, pour l’essentiel, l’accompagnèrent au cimetière de Montparnasse en ce très froid et très sinistre printemps 1986.

Notes

  1. Frédérique Vinteuil 20 avril 1986

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