Décourageante, effrayante, comment penser que la vie ne l’est pas ? Tout glisse, tout fuit : la lumière, le temps, le regard de ceux qu’on aime et tout est raté. De ce bonheur impossible à attraper, Jane Bowles, née à New-York en 1917, ne parle pas, mais quoi d’autre que l’envie forcenée de le narguer, de le démasquer, la pousserait à écrire ?
La vie comme une décalcomanie ratée
Tout ce qui empêche que les choses coulent doucement, tout ce qui fait l’existence si étrange, si compliquée, si décalée, qu’elle ressemble parfois à ces rêves bizarres où les êtres les plus familiers, tout en gardant les traits qu’on leur connaît, deviennent sérieusement inquiétants — Jane Bowles s’acharne à le remarquer. Là où, peut-être pour avoir moins mal, nous décidons de ne pas nous arrêter (du moins, les gens raisonnables !), Jane photographie instantanément les hoquets, les failles, les dérapages du quotidien.
Rien ne lui échappe. Et dans cette partie perdue d’avance où les décalcomanies ne sont jamais réussies, mais tremblées, cassées, Jane a choisi de dire la vérité : que parler, c’est difficile, qu’une femme heureuse elle ne sait pas ce que c’est, que tous les désirs que nous refoulons dans une journée ça fait beaucoup, et que les petites filles, les veuves, les alcooliques, les soeurs et celles que leur famille trouve dingo, ont beaucoup en commun.
Biscornue, Jane Bowles ? Non : tendrement, joyeusement lucide, oui ; car rien de moins casse-pied que sa lecture : Jane est gaie ; elle est drôle et malicieuse ; elle excelle à faire respirer les parfums et imaginer les sensations, les goûts (la poudre badigeonnée sur le mur bleu de la médina ou les gâteaux pous- dames impitoyables « Maintenant , il avait l’impression d’être un monstre à deux têtes , comme s ’il avait soudain basculé loin du monde réel et se retrouvait de plain-pied dans l’autre univers, celui que, dans son enfance, il imaginait habité par des assassins et des orphelins, ainsi que par des petits garçons dont la mère travaillait. » Jane Bowles : Une Idylle au Guatemala dans Plaisirs paisibles siéreux du thé), à peindre la fraîcheur des chutes du Niagara, ou l’humidité de la boue rouge d’une carrière d’argile où joue une petite fille très seule. Merveille aussi de ses dialogues extraordinaires (ainsi, cette scène où Bert Hoffer se plaignant qu’il fasse chaud, se voit gentiment proposer par Sadie une salade d’ananas en boîte pour le dîner, qu’il refuse avec fureur !).
Qui est-elle ?
A vingt ans, elle épouse Bowles, écrivain et compositeur de musique, qu’elle suit au Mexique, Mexique dont l’atmosphère de canicule poisseuse et blanche imprégnera plusieurs de ses textes. A vingt-cinq ans, elle écrit un roman : Deux Dames sérieuses (publié aujourd’hui en 1 0/ 1 8 ) et une série de nouvelles qui viennent d’ètre republiées par Christian Bourgois sous le titre de la première du volume : Plaisirs paisibles -, et part avec Bowles au Maroc, à Tanger, où elle vit entourée de Tennesse Williams, Cecil Beaton et Truman Capote qui l’adoraient.
A trente ans, elle n’a pas de chance : elle tombe malade et ne se remet jamais complètement. Elle meurt en 1973 à Malaga dans un couvent-hôpital. Paul Bowles lui survit et reste à Tanger. Il est l’auteur de l’estimé Thé au Sahara, publié par les éditions Gallimard, et de les Aires du temps, qui vient de paraître chez Bourgois.
Attention, danger !
Oui, danger, car Jane ne refuse pas de voir tous les petits accrocs, tous les petits moments de malaise, si fréquents finalement dans la vie qu’on se demande s’ils n’en forment pas la trame, et si les instants réussis ne sont pas l’exception :
les changements d’humeur des autres {« D'évidence , elle avait perdu tout enthousiasme pour le récit qu’elle avait entrepris de leur faire »), les conversations qui tombent, la peur d’être seul un soir qui fait accepter n’importe quelle invitation, les gens qui font naître en vous une attente qui n’aboutit jamais, et les phrases que l’on prononce en espérant des réponses qui n’arrivent pas (« Mr Copperfield se faisait un point d'honneur de ne jamais rassurer sa femme », page 59, Deux Dames sérieuses.) C’est donc de conflits et de plaisirs incessants entre les êtres humains dont parle Jane. Ainsi, les plaisirs ne sont-ils en réalité jamais paisibles, et les dames peu sérieuses qui essaient de se perdre dans l’alcool, le sommeil, l’oubli, les voyages, qui s’admirent et se terrorisent à la fois et ont brusquement, malgré leur violent désir d’amour, envie de se retrouver seules.
Elles sont fragiles, elles ont peur, et elles sont fortes comme Alva Perry, l’héroïne de la nouvelle Plain Pleasures qui, veuve depuis onze ans, fait cuire dans la cour de sa maison des pommes de terre sur un feu de bois en compagnie de son voisin, un camionneur « discret et peu communicatif comme elle » avec qui elle parle pour la première fois et qui s’appelle John Drake.
Avalanche et magie des noms et des prénoms chez Jane Bowles : Dorothy, Zodélia, Jeanie, Lilina, Consuelo, la sefiora Cordoba et la senora Ramirez, Beryl et Harriet, Sadie et Evelyn, Julia et Inez, Rhoda et Milfred, Mary... Elies sont toutes là, si présentes et si précises qu’on en a mal au cœur et qu’elles restent en nous comme des figures de notre passé, comme si maintenant on les connaissait, comme si nous partagions avec elles quelque chose d’important à dire, que nous ressentions sans savoir le nommer.
Alors, évitez de lire Jane Bowles si vous ignorez l’appréhension d’arriver à la nuit qui tombe dans une ville inconnue sans savoir dans quel hôtel aller, si vous ne connaissez rien du remords et du mal partout d’avoir trop bu, si vous n ’êtes jamais atteint par une fascination irrépressible pour quelqu’un qui ne vous plaît en rien (comme Pacifica, la prostituée, fascine Mrs Copperfield qui quitte son mari pour la retrouver : inoubliable scène où Pacifica veut apprendre à nager à 1VP Copperfield), si raconter votre vie en long et en large à un inconnu dont vous ne connaissiez pas l’existence le matin en vous levant, vous semble impossible.
Sinon, vous découvrirez avec le cœur qui bat, quelqu’un qui sait tout cela, (et le charme étrange des porc-èpics morts dans les paniers qui servent à faire le marché) et qui, miracle de l’écriture, sait l’exprimer avec de simples mots. Puisque Jane Bowles a écrit, puisque ses textes sont désormais disponibles, on ne peut pas s’en priver. Car les femmes de Bowles sont avec nous sur terre à un point bouleversant, et ce serait fermer les yeux à des mains qui se tendent, à des caresses et des sourires, que de refuser de la lire. Elles ne cessent de se battre contre le conformisme, soit qu’elles repoussent le mariage (« Quant au mariage, j'avoue que je suis un peu bizarre, c’est sûr et que ce n 'est pas très normal .-mais je n 'ai aucune envie de me marier. Ce système qui consiste à traverser ta vie en compagnie d'un partenaire me répugne à tous points de vue. ») ou qu’elles se sentent soudain horriblement isolées au sein même de leur famille ou de leurs amis (« Elle regardait les trois femmes et soudain, celles-ci lui parurent méconnaissables. C'est comme si, brusquement, elle avait ouvert la porte de la salle d'attente d'un dentiste par exemple et y avait découvert trois personnes tout à fait inconnues. »)
Elle voyagent ou ont peur de voyager ou les deux à la fois. Désir du voyage et crainte qu’il procure aux autres qui ont peur de vous perdre. Car, qui a raison, qui a tort dans cette affaire ? Personne, bien sûr, et ce n’est pas le moindre mérite de Jane Bowles que de le dire. Harriet veut continuer à faire du canoé loin de ses sœurs à demi-folles et de son pesant beau-frère, mais Sadie tremble de voir Harriet ne pas revenir et lui écrit : « J ai peur des nomades. Je les crains et je crains aussi pour eux. Je frémis à la pensée qu’un être cher à mon cœur se laisse prendre au piège d’une vie de voyages. »
En plus, et ça ne gâte rien, l’écriture de Jane Bowles est incroyablement précise, intelligente, avec un effet de zoom immédiat sur les personnages, dès les premières lignes.
L’autre dame impitoyable
Anxiété, sensation de culpabilité, attente, banalité et originalité profonde des héroïnes, ne passez pas à côté de ces deux livres minces et légers, qui sentent la tequila, les palmiers et la tristesse la plus grave, tout en sachant nous faire rire. Ils sont délicieux.
L’autre dame impitoyable dont il faut absolument dire quelques mots, et signaler la réédition de ses œuvres (en 10/18), c’est Mary MacCarthy : cette Simone de Beauvoir américaine (on l’appelle ainsi), dotée d’un solide grain de fantaisie que Beauvoir ne possédait peut-être pas.
Dis-moi qui tu hantes raconte avec une désinvolture drôlement cruelle la vie d’une jeune femme qui divorce (sur un coup de tête ?), cherche du travail, s’amuse et s’ennuie dans les cocktails et côtoie de près de curieux journalistes portant Trotsky aux nues, se brûlant les ailes à leur propre petite bravoure, et rentrant piteusement dans le rang de leur bourgeoise et douillette classe sociale. Une habile peinture des milieux intellectuels américains dans les années trente. Mary MacCarthy vit, paraît-il, à Montparnasse. On rêve d’une longue interview d’elle !
Sophie Gouskett
Mary McCarthy, Dis moi qui tu hantes
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