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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’une a aimé, l’autre pas

L’un est l'autre, Elisabeth Badinter

· Cahiers du féminisme, n° 37, automne 1986 · p. 31-32 · 1 480 mots

Dans son nouveau livre L’un est Vautre \ Elisabeth Badinter remonte le temps sur plusieurs dizaines de milliers d’années et balaye l’espace de la planète pour saisir dans une synthèse audacieuse la différence des rapports entre sexes dans des sociétés aussi diverses que celles du paléolithique, des chasseurs-cueilleurs du XXe siècle ou celle des pays capitalistes développés. Selon elle, les rapports entre les sexes ont subi une évolution en trois temps : du paléolithique au Ve siècle avant JC, les rapports entre hommes et femmes se caractérisaient par un équilibre fondé sur la complémentarité de leurs activités et de leurs pouvoirs ; puis c’est le triomphe du patriarcat jusqu’à la Révolution française ; depuis, ce dernier subit une longue agonie, le coup de grâce ayant été porté par le mouvement féministe dans les deux dernières décennies. C’est donc à une vaste réflexion sur une « vertigineuse mutation » que nous convie E. Badinter.

Après avoir mis plus d’un siècle pour conquérir les droits élémentaires accordés aux hommes par la Révolution française comme le droit de vote, les femmes ont pris le contrôle de la reproduction de l’espèce en gagnant le droit à la contraception et à l’avortement. Moins investies qu’hier dans les contraintes de la maternité, les femmes partent aujourd’hui à la conquête de toutes les sphères de la vie économique, mettant fin ainsi à la division traditionnelle des tâches entre hommes et femmes. Ce sont ainsi les deux piliers de la domination masculine qui, selon E. Badinter, sont balayés même si, nuance-t-elle, il peut exister des écarts entre la loi qui reconnaît l’égalité et les comportements privés, même si « crises et guerres » peuvent retarder ce grand « bouleversement ».

Non, le patriarcat n’est pas mort !

Que reste-t-il de l’« identité masculine » quand les hommes hésitent de moins en moins à exprimer leurs désirs de pouponner ou leurs besoins de tendresse, s’interroge E. Badinter ; et que reste-t-il de la spécificité féminine ? Le pouvoir de procréer ? A l’heure des nouvelles techniques de procréation qui permettent de fantasmer sur la maturation ultime des embryons in vitro et sur « l’homme enceint », il est de plus en plus difficile, selon E. Badinter, de distinguer les sexes l’un de l’autre au point de penser que ce ne sont pas les différences de sexes qui s’exprimeront de plus en plus dans la société, mais les différences individuelles indépendamment du sexe, chacun(e) étant le résultat d’une combinaison unique de ses penchants « masculins » et « féminins ».

Nous ne pouvons qu’adhérer à l’attachement manifesté par E. Badinter à une forme de société où pourrait s’exprimer la bisexualité de tout individu, le potentiel « androgynal » de chacun(e). En effet, nous n’avons jamais identifié la libération des femmes à un retour à une « identité féminine » perdue sous le poids du patriarcat. Il nous semble, par contre, particulièrement dangereux d’annoncer, comme le fait E. Badinter, la « mort du patriarcat ». Comment peut-on parler de mort du patriarcat quand les femmes qui ont déjà les plus bas salaires et se trouvent au bas de l’échelle de la hiérarchie professionnelle font face à une offensive sans précèdent des patrons pour les convaincre du bien-fondé du temps partiel, voire du travail à domicile, quand elles continuent d’être battues, violées quotidiennement quand, sur le plan idéologique, les valeurs traditionnelles de la « virilité » et du capitalisme (muscles, violences, concurrence individuelle, etc.) fleurissent dans les médias, quand enfin des études récentes2 montrent que sur le plan des tâches ménagères, rien ou très peu de choses ont changé dans les couples, surtout pour ceux avec des enfants ? Escamoter les luttes que doivent encore mener les femmes pour aboutir à une société réellement égalitaire, c’est oublier que les mécanismes de pouvoir de classes et de sexes n’ont pas cessé de fonctionner miraculeusement en raison de l’existence d’un ministère des Droits de la femme entre 1981 et 1986.

Une méthode peu rigoureuse

D’autres éléments nous semblent contestables dans ce livre. En effet, E. Bandinter prend l’utile précaution de signaler aux lecteurs que tout ce qu’on peut écrire sur la vie des hommes et des femmes au paléolithique supérieur, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, relève actuellement d’hypothèses invérifiables faute de document. Pourquoi alors E. Bandinter est-elle aussi péremptoire pour repérer dans les statuettes féminines de moins vingt-cinq mille ou de moins quinze mille ans « un authentique culte de la fécondité » ? Même un spécialiste comme Henri Delporte a déclaré, quant à lui, sur France-Culture récemment3 qu’il n’en savait rien.

Pourquoi E. Badinter est-elle tout aussi péremptoire sur le caractère « naturel » de la division sexuelle des tâches entre hommes et femmes dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs4, division qui s’enracinerait selon elle dans « la vérité des corps ». Dans un article très impor- tant5, la chercheuse italienne, Paola Tabet, a remis en cause cette vision simpliste de Et division des tâches dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Pour elle, les femmes ne sont pas écartées de certaines formes de chasse ou de pêche en raison de leur faiblesse physique ou de leur moindre mobilité due à leur grossesse. Elles sont écartées des activités qui pourraient leur donner accès à des armes efficaces, sources et signes de pouvoir. Pourquoi E. Badinter ne presente-t-elle pas ce débat ? Cela mettrait-il en danger l’équilibre de sa thèse ? 11 ne s'agit pas pour nous de défendre une autre thèse. Les débats sont largement ouverts sur ces questions6. Nous voulons seulement insister sur l’importance de prendre en considération toutes les hypotheses sérieuses pour réfléchir sur le fond.

Nous regrettons enfin de trouver sous la plume de E. Badinter des ébauches de thèses relevant d’un psychologisme simpliste et réactionnaire. Voici par exemple l’explication qu’elle donne à l’absence de révoltes collectives des femmes par rapport à la dépossession qu’elles auraient subie entre le début du néolithique (période où elles disposaient de certains pouvoirs selon elle) et « l'apparition des grandes religions monothéistes qui témoignent du triomphe du patriarcat : "En cédant progressivement de leur puissance, les femmes se sont vues délivrées des responsabilités afférentes à leurs charges. Elles r ont gagné en échange les plaisirs de la passivité et peut-être même la satisfaction de secrets désirs masochistes... ” »

Néanmoins, ce livre écrit dans un langage clair et qui s’appuie le plus souvent sur une vaste documentation a le mérite d’ouvrir de multiples pistes de débat.

Josette Desbois

« Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs »

Tel est le titre d’un ouvrage fondamental d’Alain Testait, publié aux éditions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales à la fin de l’année dernière. Selon Alain Testait, ce ne sont pas les contraintes de la maternité qui permettent de comprendre la repartition des tâches entre hommes et femmes dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. A travers une documentation très riche et au terme d’un raisonnement d’une très grande rigueur, A. Testait aboutit à une première conclusion : les femmes sont écartées le plus souvent de la chasse non parce qu'elles sont moins mobiles mais parce que cela nécessite en général l’usage d'armes (comme l’avait déjà analysé de manière remarquable Paola Tabet en 1979) et d’armes en particulier « qui font couler le sang animal ou entrent directement en contact avec ce sang ». C’est « l’idéologie du sang » qui expliquerait cette exclusion des femmes de toute une série d’activités. Selon cette idéologie, présente selon A. Testait dans toutes les sociétés de chasseurs cueilleurs, le sang humain et le sang menstruel en particulier ne doit pas être mélangé au sang animal. Mais pour rendre compte des différences qui peuvent exister d’une société à l’autre sur le plan des exclusions, A. Testait nous invite à prendre en considération un deuxième élément : la part respective d’activités d’élevage, d’agriculture et de chasse. Les femmes sont exclues des activités réputées les plus dangereuses du point de vue de l’idéologie du sang, mais jamais au point de porter atteinte à la survie économique du groupe : « L’idéologie du sang rend compte du sens de l’exclusion — les femmes sont toujours exclues d’un domaine centré sur le sang animal -mais c’est l’allure générale de l’économie qui rend compte du niveau d’exclusion — la plus ou moins grande extension du domaine dont les femmes sont exclues. »

Pour A. Testait, cette idéologie est neutre et ne contient en elle-même aucune marque de mépris à l’égard des femmes. Mais il reconnaît lui-même que selon cette idéologie « la femme est en elle-même porteuse du danger ». Alors pourquoi ? Une dernière interrogation nous vient à l’esprit en refermant ce petit livre (100 pages) particulièrement stimulant : d’où vient cette idéologie ?

J. D.

La division du travail entre hommes et femmes a-t-elle une base « naturelle », comme le prétend E. Badinter ?

La division du travail entre hommes et femmes a-t-elle une base « naturelle », comme le prétend E. Badinter ?

Notes

  1. 1. Editions Odile Jacob agriculture, ni pouvoir politique organisé.
  2. 2. Economie et Statistiques. n° 187, 5. «Les mains, les outils, les armes».
  3. mars-avril 1986. dans la revue l'Homme, numéro de juin-
  4. 3. Le 24 août 1986 décembre 1979 (3-4).
  5. 4. Sociétés où il n’y a ni élevage, ni 6. Cf. la thèse d’Alain Testait, ci-contre.

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