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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La maternelle, une école qui bouge

· Cahiers du féminisme, n° 37, automne 1986 · p. 22-24 · 2 403 mots

La réputation de I école maternelle en France n’est plus à faire, et sa renommée a largement dépassé nos frontières. La maternelle n 'est pas obligatoire, mais la quasi-totalité des quatre-cinq ans y est scolarisée, les trois ans le sont à 94 %, et le nombre des enfants de deux ans ne cesse d’augmenter. Alors, qu’en est-il aujourd’hui de cette maternelle, quels sont ses objectifs ?

Après quelques expériences isolées, c’est au début du xixc siècle que, suite à l'entrée massive des femmes dans les fabriques, se développent les salles d’asile. Elles se composaient d’une grande salle avec gradins, réunissant une centaine d’enfants. Il y régnait une discipline quasi militaire et elles fonctionnaient avec très peu de matériel. Assez vite, on va leur attribuer un rôle éducatif (salubrité, ordre, discipline, occupation régulière).

Des origines...

Dès le milieu du xixe siècle, on commence à poser le problème de la formation du personnel qui y travaille, et en 1848, s’ouvre la première école normale maternelle. Ces salles d’asile, implantées en ville, répondaient à une exigence économique et sociale, non à une demande éducative. Elles vont osciller plusieurs années entre deux conceptions : garderie ou lieu d’instruction.

La loi du 16 juin 1881, qui établit la gratuité de l’enseignement primaire, intègre les salles d’asile aux écoles primaires et réutilise alors le terme déjà usité, puis abandonné, d'« écoles maternelles » : « Elles sont des établissements d'éducations où les enfants (deux à sept ans) reçoivent les soins que réclame leur développement physique, intellectuel, moral » La loi du 30 octobre 1886 confirme cette intégration au primaire, dont la maternelle devient le premier niveau ; le personnel est remplacé par des instituteurs du primaire. En 1921, elle est confortée dans son ambition éducative.

...à nos jours

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, elle n’accueillera que les enfants des milieux modestes urbains. Mais cela change à partir de 1945 : ses effectifs croissent alors dans des proportions considérables, et plus particulièrement dans les milieux socioculturels favorisés. Pour une part, cela est dû à une demande de garde, mais aussi de plus en plus, et c’est nouveau, à une demande d’éducation.

Des idées nouvelles sur le rôle décisif de la prime enfance dans le développement ultérieur se diffusent. L’école maternelle a fait ses preuves, et elle est reconnue comme un milieu stimulant. L'exemple donné par les milieux favorisés, dont les enfants furent surreprésentés un moment, fut suivi une dizaine d’années plus tard par le reste de la population.

Rôle et missions

Considérée comme le fleuron de l’école, la maternelle est sûrement en tète des innovations et recherches pédagogiques. Ouvrons donc ce livre édité par le ministère de l’Education nationale : « C’est le lieu de la première éducation hors famille pour la majorité des enfants. Elle leur fournit à la fois les moyens de vivre pleinement leur âge, de développer leurs facultés fondamentales, et de se disposer à recevoir les enseignements de l’école élémentaire. Elle se donne trois objectifs. Scolariser, c'est-à-dire donner à l’enfant le sentiment que l’école, donc la maternelle, est faite pour apprendre à l’enfant à établir des relations avec les autres (enfants et adultes). Faire apprendre et exercer (...). C’est donc une école et non un lieu de garde, un lieu d'apprentissage essentiel. »

Ce livre présente des propositions bien séduisantes, mais garde le silence sur un certain nombre de problèmes. On n’y parle pas des difficultés rencontrées par certains enfants dans leurs apprentissages et leur épanouissement. On oublie que la maternelle peut secréter un sentiment de dévalorisation, qu’il peut déjà y apparaître le sentiment d’échec qui produit de nombreux blocages.

Il est tout aussi muet sur le problème crucial des effectifs, de l’accueil des enfants de deux ans, �et sur les relations avec les parents.

28,4 en moyenne

Le nombre des inscrits est peut-être passé de cinquante à trente par classe, mais la fréquentation étant devenue plus régulière, trente inscrits, c’est trente bambins tous les jours. Et c’est beaucoup trop au regard des objectifs fixés. Ce nombre peut placer la maîtresse en situation d’échec, accentuer sa fonction répressive, surtout dans les petites sections où la dépendance de l’enfant vis-à-vis de l’adulte est encore très grande.

Le manque de places, surtout en zone urbaine, allonge les listes d’attente et remet en cause l’école gratuite pour tous : les jardins privés et payants peuvent alors répondre à la demande.

Ecole maternelle à deux ans : oui ou non ?

Qu’elle soit louée ou décriée, la scolarisation des enfants de deux ans est une réalité, 35 % d’entre eux y sont déjà (12 % en 1966). Ce taux varie de 9 à 85 % suivant les régions. Parmi eux, 85 % ont plus de deux ans et six mois, 1 % environ a tout juste deux ans.

Depuis ses origines, la maternelle est ouverte aux deux ans. C’est le mode d’accueil le plus important (plus de 200 000, contre 23 000 dans les jardins d'enfants des crèches), et le mieux réparti sur tout le territoire. Plusieurs facteurs expliquent cette croissance continue : une forte demande de garde, car le taux d’activité des femmes ne cesse de s’accroître, et la maternelle est gratuite — combinée à un réel souci du développement de leur enfant, pour tenter d’augmenter ses chances de réussite dans l’avenir.

La question serait donc plutôt : quel accueil pour les deux ans ? Celui-ci pose deux types de problèmes : l’aptitude du jeune enfant, et les moyens dont disposent les institutrices pour y faire face. L’entrée à la maternelle, monde inconnu, est une dure expérience pour tous les enfants. L’âge intervient pour leur adaptation parmi d’autres facteurs : niveau de développement, expériences antérieures, mode de garde (l’enfant gardé par sa mère cumulant séparation et dépaysement). Quel que soit leur âge, les progrès en cours d’année sont considérables et leur qualité dépend du monde où ils pénètrent et du monde d’où ils viennent.

Les conditions d’accueil sont déterminantes. Pour une meilleure intégration, il faudrait beaucoup de souplesse : lors de la rentrée, qui pourrait se faire par petits groupes, ou échelonnée ; pour les horaires de présence, une bonne concertation entre l’enseignant et les parents serait nécessaire pour prendre en compte le rythme et l’intérêt de l’enfant, accepter son refus éventuel, quitte à retarder une rentrée.

Mais on ne peut unilatéralement refuser l’entrée de ces enfants à l’école sans prendre en considération le fait que ces conditions de vie ne sont pas toujours mieux respectées chez eux ou en nourrice.

Alors, l’école à deux ans aujourd’hui, dans de nombreux cas, c’est exposer l’enfant à vivre de grosses difficultés, même si leurs capacités d’adaptation sont énormes. Mais l’école à deux ans pour tous, oui, si elle s’adapte à eux. Cela exige la création de locaux spacieux adaptés (repos, cantine, jeux), des effectifs réduits, du matériel et du mobilier appropriés, un personnel qualifié — instituteurs et ASEM (agent spécialisé de l’école maternelle) — en nombre suffisant. C’est une bataille de longue haleine en ces temps d’austérité, que les enseignants et les parents doivent mener ensemble.

L’école maternelle : une école différente ?

S’il est courant de critiquer l’école, on épargne généralement la maternelle. C’est le plus souvent un lieu où les enfants sont peu contraints, où ils jouent, chantent, s’amusent. Mais la maternelle socialise selon les normes de l’idéologie dominante. C’est le premier contact avec une hiérarchie institutionnalisée, où les enseignants ont le savoir face à des parents qui ont souvent beaucoup de mal à être au courant de ce que leurs bambins font six heures par jour.

C’est aussi un lieu privilégié de la reproduction des comportements sexistes. Que ce soient par les activités « typiques » selon les sexes, les jouets de Noël différenciés, ou surtout par la quasi-exclusivité de l’encadrement féminin : les institutrices pour l’éducation motrice, intellectuelle, sociale : les ASEM (ex-« femmes de service ») pour les tâches de nettoiement et d’entretien physique ; les cantinières et les animatrices pour la surveillance des cantines, des garderies après 16 heures, et des centres de loisirs du mercredi et des vacances (à part les institutrices, tout ce personnel est communal). L’environnement de la petite enfance par des femmes uniquement est un moyen de conditionnement qui perpétue leur prise en charge par celle-ci, et ce n’est pas l’entrée timide de maîtres depuis 1977 (3 % des effectifs) qui va bouleverser les mentalités.

En conclusion

Par delà ses imperfections, sans nier la reproduction des valeurs dominantes, l’école maternelle française est unique au monde. Elle scolarise gratuitement, sur presque tout le territoire, la plupart des enfants dont les parents le souhaitent dans un système public, laïque, unifié et intégré au système éducatif, avec des maîtres ayant reçu une formation de même niveau que dans le primaire (bac + 4) ; tandis que la plupart des autres pays ont des écoles ou jardins d’enfants disparates, payants et très inégalement répartis sur leur territoire. Elle ouvre aux enfants, dans un des rares endroits sans danger pour eux, des champs privilégiés d’expériences impossibles chez eux. Elle développe leur autonomie.

Cette école est un acquis précieux. On sait que sa fréquentation permet une meilleure réussite scolaire. A nous de nous battre pour permettre l’accueil des deux-cinq ans dans de bonnes conditions.

Sabine Jersey

Ils sont actuellement environ 1 0 % des effectifs. Leur taux de scolarisation est le même que celui des Français, même chez les plus jeunes. Plus de la moitié sont nés en France. Ils connaissent plus l’échec que leurs camarades français. Leur environnement social est en général précaire, leurs parents appartiennent aux milieux les plus défavorisés. Ils ont besoin plus que les autres d’être sécurisés, soit parce qu’ils viennent d’être transplantés de manière parfois brutale, soit parce que leurs familles affrontent des difficultés quotidiennes spècifr-ques (tracasseries policières, racisme, peur, humiliation).

Ils fréquentent d’ordinaire les écoles les plus vétustes et les moins bien équipées des quartiers populaires. Les immigrés ne votant pas, les lieux où ils sont majoritaires sont servis en dernier. A cela s’ajoutent des classes surchargées (la majorité a plus de trente-cinq élèves), à fort taux d’immigrés '.

Quand ces enfants entrent à la maternelle, ils subissent les mêmes incommodités éventuelles que les Français de la même école, mais porteurs d’une autre culture et parlant souvent mal le français, ils sont diversement perçus par les enseignants. Se met alors en branle un

Immigrés à la maternelle

mécanisme inéluctable. Les postes de ces écoles, difficiles de par les conditions matérielles, sont peu demandés. On les attribue donc à des débutants, peu préparés aux problèmes qu’ils rencontrent. S’il n’existe pas une « équipe » d’instituteurs motivée, ayant une certaine expérience, chaque enseignant, livré à lui-mème, n’a qu’une envie : partir. Il n’y a donc pas de suivi pédagogique, l’efficacité pédagogique baisse, les Français retirent leurs enfants, augmentant ainsi la concentration des migrants. On réalise ainsi la ségrégation entre « bonnes » et « mauvaises » écoles.

D’où proviennent leurs difficultés ? Pour une part sûrement d’un handicap linguistique et culturel. On parle souvent peu ou mal le français chez eux. Les habitudes véhiculées à l’école sont parfois très loin des leurs. L’école française est un cadre rigide qui laisse peu de place aux différences et à la sensibilisation aux autres cultures, que ce soit à travers les danses, chants, récits, ou à travers la langue, les coutumes, la cuisine. Les enfants immigrés peuvent alors se sentir ignorés ou méprisés.

Une étude de l’INED 2 relativise ces facteurs en faisant apparaître que leur taux d’échec est voisin de celui des catégories socio-professionnelles auxquelles ils appartiennent. Les deux handicaps se cumulent probablement.

Plus que les autres, les jeunes immigrés ont donc besoin des services de la petite enfance. Ils y trouvent un espace de libre jeu, un lieu de brassage social et d’apprentissage linguistique.

Les campagnes continuent à se dépeupler, et si le taux de scolarisation y augmente, particulièrement en maternelle, les ruraux restent les enfants les moins longtemps et les moins bien scolarisés. La ruralité est donc un facteur de handicap scolaire.

Du fait de son origine urbaine et industrielle, la diffusion de la maternelle s’est faite inégalement et avec retard vers les campagnes. Aujourd’hui, la demande se heurte au manque de structures. La faible taille de nombreuses communes, leur déclin démographique, constituent un osbtacle quasi insurmontable à la généralisation de classes maternelles partout : ces communes sont pauvres, et il faut être convaincu du bienfait de la préscolarisation pour investir dans la construction ou la rénovation d’un local, l’embauche d’une ASEM. Les crédits vont prioritairement au primaire obligatoire.

Mais de nombreux maires sont aussi conscients que l’accueil des

La maternelle rurale

jeunes enfants est un atout pour la survie de la commune : de nouvelles familles hésitent à s’installer, des jeunes partent si la possibilité de cet accueil ne leur est pas offerte.

En dehors des chefs-lieux de canton où existent des écoles maternelles, la préscolarisation présente deux visages : soit une ou deux classes maternelles à l’intérieur d’une école primaire, soit une section enfantine associant quelques élèves d’âge scolaire (CP voire CE) à des quatre-cinq ans. A cet âge où la préscolarisation est quasi totale, ils sont donc souvent relégués dans ces sections enfantines, quand ils ne bouchent pas les trous d’une classe unique qui doit comporter neuf élèves pour ne pas fermer. Ces structures posent de gros problèmes : le mobilier et le matériel sont inadaptés ou inexistants, les activités souvent peu enrichissantes, l’enseignant étant déjà sollicité par les différents niveaux du primaire obligatoire (jusqu’à cinq différents). Pour tenter de résoudre ces difficultés se mettent en place des regroupements pédagogiques intercommunaux. Mais pour cela, il faut lever les rivalités intercommunales, organiser un transport, une cantine, aménager des locaux. Et tout cela demande des moyens. Un autre type d’expérience se développe : un maître de maternelle est nommé sur deux implantations, deux jours dans chacune. Les deux-quatre ans sont ainsi scolarisés deux jours par semaine, et les quatre-six ans, les deux autres jours, vont dans la classe Unique. Ces structures doivent évoluer vers des temps pleins. Mais en ces temps d’austérité, la vigilance est de rigueur.

La préscolarisation en milieu rural, même si elle s’étend, reste difficile et tributaire des élus des communes, de leurs moyens financiers ; et les parents n’ont parfois d’autre choix que le recours âu privé.

La maternelle n’est pas obligatoire, elle coûte cher, il faut donc être convaincu de son importance pour mettre un projet en place.

Notes

  1. 1 . Ecole maternelle : rôle et missions, édité par le Centre national de documentation pédagogique (Livre de poche. 1986).
  2. 2. Livre de Bianca Zazzo. aux Editions Stock (1984).
  3. 3. Livre de Liliane Lurçat. aux Editions du Cerf (1976).
  4. 1. Voir l’ouvrage publié par le GEDREM (Groupe d’étude pour la défense et la rénovation de l’école maternelle) : Echec et maternelle, aux éditions Syros.
  5. 2. Institut national d’études démographiques, 1982.

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