Michelle Bonnaud est directrice de la crèche Potamia à Gennevilliers, une crèche souvent citée dans la « littérature » spécialisée. Elle est également présidente du Syndicat national des puéricultrices. C'est à ce double titre cpie nous avons voulu la rencontrer pour ce dossier.
♦ Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne votre crèche ?
Nous avons cinquante enfants, et nous sommes en tout dix-sept personnes qui travaillons ici. La crèche fonctionne par groupes d'enfants : chaque adulte (auxiliaire de puériculture ou personne sans qualification particulière) s'occupe de cinq enfants, et c’est la même personne qui s'en occupe depuis leur entrée à la crèche jusqu'au jardin d’enfants, c'est-à-dire jusqu'à deux ans et demi environ. Les groupes sont toujours constitues d'enfants d'àge proche, nés sur un même trimestre. 11 y a également deux éducatrices de jeunes enfants : l'une s'occupe du jardin d'enfants (les •< grands » de deux à trois ans), l'autre intervient auprès des groupes de plus petits. Sur le plan des locaux, nous avons modifié la repartition initiale des pieces, de telle sorte que les groupes puissent toujours avoir un endroit pour eux. pour que les enfants ne soient pas tout le temps ensemble. Toutes les décisions sont prises en commun, par l'ensemble du personnel. lors de reunions bimensuelles. Nous avons également chaque semaine des réunions avec un psychologue, qui nous permettent de réfléchir à notre façon de faire, à nos pratiques. à nos attitudes envers les enfants et les parents.
♦ Quelles sont les relations avec les parents ?
Les décisions concernant l'admission dans les crèches sont prises au niveau de la commune, par une commission qui se réunit tous les deux mois (comme partout, nous avons beaucoup plus de demandes que de places à offrir ! ). Nous essayons de dire le plus tôt possible aux parents si l'on pourra prendre leur enfant : en général, nous le savons quand les mères sont enceintes de cinq-six mois.
Dès ce moment-là, je rencontre les parents et nous discutons ensemble de ce bébé qui va naître, du travail de la mère, de ce qu’ils attendent de la crèche. Moi, je leur explique notre projet, notre façon de travailler ici. C'est à partir de la en fait que tout se prépare. L'accueil de l'enfant, ensuite commence six semaines avant la reprise de travail de la mère : il s’agit de permettre à l'enfant de prendre connaissance de la crèche, de s’habituer aux odeurs, aux bruits, à ce qu'il y voit. La maman vient d’abord avec lui en visite, puis elle vient lui donner ici un biberon, lui faire faire un petit somme. Puis ce sera l’auxiliaire qui le fera, en presence de la mère. Peu à
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peu, la mère prendra un peu de temps pour aller seule à l'extérieur, en laissant l’enfant à la crèche. Ces différentes étapes sont obligatoires, mais cela se fait au rythme que les parents jugent bon pour leur enfant. Et petit à petit, il se passe beaucoup de choses entre l'auxiliaire et les parents, l'auxiliaire apprend à connaître les habitudes de la maman. En même temps, nous proposons aux parents de tenir une « fiche de rythme de vie » de leur enfant, où sont notés tous les jours les temps de sommeil, les temps d'éveil et les repas : cela aide l'auxiliaire à respecter les rythmes de l’enfant, et quand celui-ci sera là à plein temps. elle notera sur cette fiche, pour les parents, tout ce qui s'est passé dans la journée à la crèche.
♦ Depuis combien de temps avez-vous mis en place ce système d’accueil progressif?
Cela fait à peu près une douzaine d’années que les parents entrent dans la crèche pour accompagner leur enfant. Mais au debut, cet accueil se faisait en deux ou trois jours seulement. Nous nous sommes vite aperçus que ce n’était pas du tout satisfaisant : les mères n'avaient que le temps de se rendre compte qu'elles allaient se séparer de leur enfant, et donc seulement le temps d’être angoissées ! Nous sommes alors passes à un accueil étalé sur une semaine, mais c’était encore trop rigide : c'était faire comme si tous les enfants (et tous les parents) avaient le même rythme, les mêmes possibilités d’adaptation ! Nous sommes assez vite arrives à six semaines, et cela nous semble un bon temps : chacun — enfant, mere, père — a le temps de s’habituer, de bien connaître l'auxiliaire : les parents ont le temps de voir comment le travail se fait ici, l’attention que l'on porte aux enfants. Et l’enfant a le temps de s’imprégner de tout ce qui se passe autour de lui. Car il faut bien penser qu’au début, pour un enfant qui vient de passer cinq ou six semaines en permanence avec sa mère, cette nouvelle situation n'est pas l’idéal. Pour qu'il puisse continuer à se sentir bien, il faut que sa mère puisse être détendue, qu’elle ne se sente pas culpabilisée de le laisser, qu’elle puisse également trouver du plaisir à aller travailler à l’extérieur.
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♦ Et après la période d’admission, y a-t-il des réunions avec les parents ?
Trois mois après l’admission du dernier enfant d’un groupe, nous faisons toujours une réunion avec tous les parents de ce groupe. Ensuite, nous avons des réunions avec tous les parents des « petits », et d’autres avec les parents des « grands », pour faire le point régulièrement.
♦ Ce fonctionnement que vous venez de nous décrire est-il seulement le résultat d’une pratique, des leçons que vous tirez au fur et à mesure de votre expérience, ou découle-t-il également de choix d’ordre théorique ?
Bien sûr, il y a des choix théoriques. J’ai été extrèment touchée, il y a quinze ans environ, par des films tournés à Lôczy, une pouponnière hongroise, où vivent (de façon permanente) une cinquantaine d’enfants, et qui est en même temps un centre de recherches sur l’enfance. Ce qui m’a frappée dans cette expérience, c’était l’attention qu’on portait à chaque enfant : dans nos crèches, à l’époque, l’attention qu’on portait aux enfants allait à l’ensemble de la collectivité, et non à chaque enfant individuellement. Et c’est tout à fait différent ! Alors, j’ai commencé à me poser des questions, je me suis intéressée de plus près à ce qui se faisait à Lôczy1. A la même époque, les CEMEA2 ont mis en place un groupe de travail auquel j'ai participé, et au sein duquel nous avons beaucoup réfléchi à ce que l’on pouvait faire en collectivité pour un enfant. Ce travail se poursuit depuis, et nous avons fondé une association « Pikler-Lôczy de France pour une réflexion sur l’enfant ». Ce sont là les endroits où je vais puiser ma force et mes idées .
♦ Pouvez-vous nous résumer vos principes de base ?
Nous avons repris les quatre grands principes de Lôczy. Le premier, c’est de permettre à l’enfant d’avoir une motricité libre, c’est-à-dire lui permettre dès qu’il est tout petit de faire par lui-même tout ce qu’il a à faire sur le plan moteur. Cela signifie par exemple que l’auxiliaire responsable d’un enfant n’intervient pas dans ses gestes, qu’elle le laisse aller à son rythme à lui : il rampera quand il voudra, il s’assiéra quand il sera capable de le faire... Le deuxième principe, c'est qu’il faut donner à l’enfant des repères stables, et particulièrement des repères d’adultes, pour qu’il se sente sécurisé sur le plan affectif. Le troisième, c)ést' J.’importance de la bonne santé. On sait que pendant sa première année, un enfant est en butte à tous les virus, particulièrement les rhinopharyngites. Mais une rhinopharyngite, ce n’est pas une maladie : petit à petit, l’enfant va apprendre à se défendre contre ces virus, va se vacciner lui-même. Et ce qu’il faut surtout, c’est aider les parents à dédramatiser toutes ces petites « maladies ». Cela veut dire que nous avons un médecin pédiatre attaché à la crèche, qui fait les visites avec les parents, et que nous gardons les enfants même s’ils sont un peu malades et fiévreux, sauf bien sûr, s’ils ont quelque chose qui peut être embêtant pour les autres.
♦ Et le quatrième principe ?
C’est l’importance de la parole : il est indispensable de parler aux enfants — et cela même tout bébé — de leur expliquer ce que l’on fait, pourquoi, comment. Il faut leur dire les choses telles qu'elles sont, et on peut aussi leur expliquer les choses désagréables. Par exemple, quand il y a un conflit entre le pere et la mere, cela a des repercussions sur l’enfant, on sent qu’il n'est pas bien. Alors nous essayons d’en discuter avec les parents. et d’expliquer ensuite a l'enfant, très calmement : « ta maman et ton papa ont des difficultés en ce moment, mais tu n’en es pas la cause, ne t’inquiete pas, personne ne va t’abandonner. »
Même si le bébé ne comprend pas les mots, il entend le ton : cela permet souvent de dédramatiser, de remettre l’enfant dans son environnement habituel. C’est absolument nécessaire en tout cas de parler aux enfants. Et ce que je voudrais ajouter, c’est que ces quatre principes que je viens d’évoquer sont indissociables, on ne peut en oublier un en se disant : « les autres suffiront ».
♦ Le passage de la crèche à la maternelle représente pour les enfants un changement très important, une véritable coupure. Comment peut-on les aider à bien vivre ce passage ?
Nous faisons ici des adaptations progressives à l’école maternelle, selon le même principe que pour l’accueil d’un enfant à la crèche : les parents, après en avoir discuté avec l ’institutrice, emmenent l’enfant à l’école un matin, puis c’est nous qui allons le chercher à midi, il déjeune a la crèche et y reste l’apres-midi. Et tous les matins, ses parents lui demandent s’il préfère aller à l’ecole ou à la crèche, et ils nous téléphonent pour dire ce que l’enfant a decide. Quand il revient à la creche, on parle avec lui de ce qu’il a vu et fait à l’ecole. des nouveaux copains, etc. En general, cette adaptation ne dure pas plus d’une semaine, mais il est important de laisser a l’enfant le temps de choisir, de ne pas le bousculer en se disant : « Il faut qu’à telle date il ait envie d’y aller ». il faut lui permettre de prendre son temps, et ainsi, cela se passe très très bien !
♦ De plus en plus d’enfants vont à la maternelle dès l’àge de deux ans : cette question suscite beaucoup de débats, chez les professionnels et dans la presse. Quel est votre point de vue ?
Je suis de plus en plus persuadée qu’un enfant n’est pas capable de vivre dans une collectivité aussi importante avant l’âge de trois ans. Une collectivité n’est vivable pour un enfant de moins de trois ans que si chaque enfant est complètement individualise à l’intérieur. Je ne dis pas qu’il n’existe pas des écoles maternelles qui fassent des choses extraordinaires, des ecoles qui ont vraiment réfléchi a ce qu’est un enfant de deux ans. Mais la plupart du temps, les institutrices ont vingt-cinq elèves par classe, ce n'est pas vivable pour les enfants !
♦ De tout ce que nous venez de nous dire, il ressort une conception de la
Cliché A. Lefebvre.
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crèche comme véritable « lieu de vie », et pas seulement « lieu de garde ». Mais ce qui se passe ici n’est-il pas qu’une expérience relativement isolée ?
Non, ce n’est pas une expérience isolée, je connais beaucoup de collègues qui travaillent de la même façon, qui en sont au même point ou sont en train d’y arriver.
4 D’après vous, la couleur politique des collectivités locales joue-t-elle un rôle dans la latitude que peuvent avoir les crèches pour évoluer ?
Je n’en suis pas sûre. J’ai l'impression que tant que les gens peuvent réfléchir librement, l’enfant est important, et pas uniquement pour aujourd’hui : il est important pour demain et après-demain. Mais dès que les gens ont une responsabilité sur le plan politique ou sur le plan de la gestion, le « demain » n'existe plus, et ce qui compte désormais c'est de faire au moindre coût. C’est vrai qu’une crèche, cela revient cher, mais ne pourrait-on penser un peu plus loin qu'au-jourd'hui ? Les enfants, ce sont les adultes de demain, c'est important ! On coûte, c'est vrai, mais on « rapporte » aussi : un enfant qui sera à l'aise dans son corps, qui apprend à avoir des contacts avec les autres, c’est un adulte productif pour dans vingt ans ! Et d’une certaine façon, les crèches « rapportent » également à court terme : quand on travaille comme on le fait ici, les mères sont moins absentes de leur travail, elles sont plus « productives » parce quelles sont elles-mêmes en meilleure santé psychique et physique.
♦ Mais n’y a-t-il pas lieu d’ètre inquiet pour l’avenir des crèches collectives ? Un peu partout aujourd’hui, en effet, on tente de populariser d’autres moyens d’accueil, l’accent est mis sur les crèches parentales, ou sur les assistantes maternelles, ou pourquoi pas, les grand-mères. Bref, il semble qu’on relativise beaucoup les crèches collectives.
Personnellement, je ne pense pas qu’il faille parler uniquement en terme de crèches : à partir du moment où l'on pense vraiment à l’enfant, tout moyen de garde peut être un véritable lieu d’accueil et de vie. Malheureusement, bien souvent, on ne pense pas à l'enfant, mais on raisonne avant tout en terme de rentabilité. Et cela me gène beaucoup de voir qu'aujourd'hui tout le monde se gargarise « d’innovation » à propos de choses qui sont peut-être nouvelles, mais qui n’ont rien d'innovant sur le plan des besoins. du bien-être de l’enfant. Les crèches parentales, par exemple, cela peut être très bien si l'on tient véritablement compte des besoins de chaque enfant, mais je ne suis pas sûre que l'on en tienne plus compte que dans l’ensemble des creches collectives. Alors, qu'on ne me dise pas que c'est la panacée universelle ! Et c'est la même chose pour les crèches familiales : il y en a qui poussent très loin la réflexion, et les enfants y sont dans de très bonnes conditions. Mais il y en a d'autres qui sont... des moyens de garde...
♦ Le projet de Georgina Dufoix sur les « modes de garde de la petite enfance », qui visait justement à développer ces diverses formules baptisées « innovantes », avait tout de suite suscité une mobilisation importante des personnels et des parents de crèche collective, entre autres du Syndicat national des puéricultrices dont vous êtes la présidente. Quels sont aujourd’hui les projets du gouvernement Chirac dans ce domaine ?
Tant que la gauche était au pouvoir, la droite condamnait le décret Dufoix. Mais maintenant, elle le reprend à son compte ! A l’heure actuelle, ce que je sais\ c’est que le projet de décret en cours d’élaboration modifierait finalement peu de choses en ce qui concerne le fonctionnement des crèches collectives : là-dessus le gouvernement a dû reculer à cause de la mobilisation. Mais l’autre aspect du décret, qui reste très dangereux, c’est tout ce qui vise à favoriser les modes de garde autres que la crèche collective : il permettrait de tout mettre sous un même chapeau, par exemple, d’accueillir sept enfants quelque part avec seulement une auxiliaire de puériculture. Je ne peux pas être d’accord pour accepter en disant : « C’est mieux que rien ! ».
♦ Comment vous, verriez-vous les choses ?
Je participe à des groupes de travail qui se réunissent régulièrement pour réfléchir à tous ces problèmes, avec des puéricultrices, des auxiliaires, des éducateurs, des psychologues, des pédiatres... Dans les zones rurales par exemple, c’est vrai qu’il n’existe bien souvent aucun lieu d’accueil pour les enfants. Mais la crèche collective classique n’est pas la solution : les enfants sont beaucoup trop dispersés géographiquement. Ne pourrait-on alors envisager une solution type mini-crèche, pour une dizaine d’enfants, et trouver dans le département une personne suffisamment formée et compétente — une puéricultrice de DDASS, par exemple — qui serait responsable de deux ou trois petits établissements de ce genre, qu’elle irait voir régulièrement, et qui s’occuperait en particulier de la formation du personnel de ces mini-crèches, comme le fait une directrice de crèche familiale pour les assistantes maternelles qu'elle a sous sa direction ? C'est un exemple parmi d’autres, mais qui permet de montrer comment, à mon avis, il faudrait poser le problème. Et ce qui me parait fondamental, en tout cas, c'est de dire que ce n’est pas parce qu'on est femme qu'on sait s'occuper d'enfants, et que ce n'est pas non plus parce que l’on en a un, qu’on sait s’occuper de ceux des autres. On aime un enfant, on n'aime pas forcément tous les enfants, c’est tout à fait différent ! Et puis, il ne suffit pas non plus d’aimer les enfants pour savoir s’en occuper, il faut des connaissances, et cela s’apprend !
4 Cependant, l’idéologie traditionnelle, selon laquelle « s’occuper des enfants, c’est une vocation typiquement féminine », semble encore largement répandue : on ne voit guère d’hommes parmi le personnel des crèches...
Mais si, il y en a quelques-uns : des éducateurs de jeunes enfants, et des hommes sans formation particulière. Il y a également maintenant quelques puériculteurs, et aujourd’hui aucun diplôme permettant de travailler en crèche n’est fermé aux hommes. Mais leur nombre reste très limité, c'est vrai. Ici, cela fait douze ans qu’il y a un homme dans notre équipe : c’était le premier cas en France. Cela a certainement beaucoup aidé à notre réflexion : cela permet à la crèche de ne plus être un univers de femmes seulement. Je pense que c’est valorisant pour les femmes qu’un homme fasse le même métier : tant que ce n’est qu’un métier de femmes, c’est considéré comme presque rien, « que n’importe qui peut faire ». Alors que si les hommes le font, cela amène tout de suite un petit côté « professionnel »... Cependant, même si la présence des hommes dans les crèches n’est plus considérée aujourd’hui comme quelque chose d’exceptionnel, on est encore loin d’un véritable courant dans ce sens : il y a encore souvent des mairies qui refusent d’embaucher des hommes, qui n’osent pas.
Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Claire Bataille
Notes
- 1. Pour en savoir plus sur ce qui se fait à Lôczy, on peut lire l’ouvrage de Myriam David et Geneviève Appel : Lôczy ou le maternage insolite. Editions du Scarabée. 1973.
- 2. CEMEA : Centres d’entrainement aux méthodes d’éducation active.
- 3. NDLR. Cette interview a été réalisée en juillet. Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons que le gouvernement aurait décidé de retirer son projet.