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Une crèche parentale à Paris

Cahiers du féminisme, n° 37, automne 1986 · p. 15-17 · 2 163 mots

Entretien avec Catucha.

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La « crèche parentale » : une réalité nouvelle et marginale née de la rencontre entre un besoin urgent de lieux d’accueil pour les plus petits et d’une aspiration plus ou moins portée par le mouvement de Mai 68 à changer les rapports aux enfants. Une expérience très contradictoire, comme le montre l’interview de Catucha qui, depuis plus d’un an, est investie (et combien !) dans une crèche parentale qui compte douze enfants, dans le dixième arrondissement En aucun cas une solution qui pourrait remplacer les crèches municipales...

♦ Au départ, est-ce que tu as fait le choix d’une crèche parentale ?

Non. Je cherchais une crèche. J’ai fait toutes les crèches de mon arrondissement. On m’a dit partout : « Je veux bien vous mettre sur la liste d’attente, mais vous n’avez aucune chance. » Quand j’expliquais que c’était mon troisième enfant et que je vivais avec un seul salaire, on me répondait : « Il n’y a pas de place. Trouvez une autre solution. » Les crèches ont peu de places et peu d’argent. On y prend donc plutôt soit les enfants de « cas sociaux », soit des enfants dont les parents paient le maximum.

♦ Peut-on dire qu’il s’agit d’une politique spécifique à Paris ?

La politique, c’est peu de crèches insuffisamment subventionnées. D’où la nécessité de sélectionner les parents de façon à équilibrer le budget tout en restant un minimum « social ». C’est ce que m’avait expliqué la directrice de la crèche dans laquelle étaient mes deux premiers enfants, il y a quinze ans. Et cela ne s’est pas arrangé depuis. La différence, c’est qu’à cette époque, les directrices de crèche choisissaient elles-mêmes. A présent, les places sont attribuées par une commission qui siège à la mairie. Dans une crèche, la directrice m’a dit que si je voulais vraiment une place, il fallait aller pleurer auprès du député. Je ne m’y voyais pas du tout !

Je devais reprendre le boulot en septembre et je n’avais rien en vue fin août. Un jour, en allant chez le médecin, je vois une petite annonce : « Crèche parentale cherche bèbè(e)s. » J’ai sauté dessus. Il restait une place, pour un enfant de cinq-six mois. Ça tombait juste, et voilà.

Quand j’ai vu la crèche, j’ai eu un choc. Un rez-de-chaussée sur cour, très sombre, où on doit laisser la lumière presque toute la journée. Je me suis dit que je ne pouvais pas mettre mon gosse dans cette cave ! Mais les filles qui s’occupent des enfants avaient l’air sympa, et j’étais en gros d’accord sur le projet éducatif. Comme je préfère la crèche à une nourrice (j’ai fait l’expérience des deux pour ma fille), et que je n’avais pas tellement le choix, j’ai mis mon gamin dans celle-là.

♦ Les autres parents étaient-ils dans le même cas, sans place en crèche ?

Oui, pour la moitié. Les autres ont choisi le crèche parentale. Ils ont un préjugé défavorable à l’égard des crèches municipales.

♦ Depuis quand cette crèche existe-t-elle ?

La crèche proprement dite depuis quatre ans. Avant, il y avait trois ou quatre enfants, dont les parents payaient une fille pour s’en occuper, et la crèche se faisait dans un appartement. Peu à peu le projet s’est élargi, et des parents ont décidé de fonder une crèche parentale.

♦ Au départ, c’était donc bien une solution d’entraide...

Peut-être, je ne sais pas. Maintenant la crèche accueille douze enfants, et il y a trois « permanentes » qui s’en occupent.

♦ Ont-elles une formation particulière ?

Pour qu’une crèche parentale soit agréée, c’est-à-dire légale et subventionnée, elle doit employer au moins une personne qualifiée. Dans notre cas, il y a une éducatrice, qui joue le rôle de directrice de la crèche, et deux filles qui se sont formées sur le tas. La crèche emploie aussi des TUC, comme beaucoup de crèches parentales, pour des raisons financières, bien sûr. Et elle reçoit des stagiaires pendant l’année scolaire. Les parents ont donc nettement moins d’heures de permanence à effectuer que dans la plupart des crèches parentales. Il faut dire qu’à ma connaissance, c’est la seule crèche parentale de Paris, pro- bablement de la region parisienne, dans laquelle tous les parents travaillent a plein�emps.

♦ Comment la crèche est-elle financée ?

Les subventions de la Caisse d’allocations familiales et de la Ville de Paris assurent le fonctionnement : local, travaux, chauffage, téléphoné, mobilier. En dehors des subventions pour travaux, qui font l'objet de demandes particulières, la CAF verse environ 30 francs par jour par enfant present, et la Ville de Paris environ 40 francs. Les cotisations versées par les parents servent presque uniquement à payer les salaires des permanentes et les charges sociales.

♦ Combien payes-tu ?

1 850 francs par mois. Plus les couches, plus les repas des enfants et des permanentes, qui sont préparés à tour de rôle. A la fin cela fait un peu plus de 2 000 francs par mois, une fortune ! Mais si on veut assurer un salaire, des horaires et des congés à peu près decents aux permanentes, il faut bien ça.

♦ Seuls certains parents peuvent donc envisager de participer à la crèche parentale ?

Il vaut mieux avoir un salaire convenable, c’est sûr ! Et pour moi, cela veut dire l’impossibilité de déménager dans un appartement plus grand.

Mais ce n'est pas seulement une question financière. Une nourrice coûte a peu près le même prix — si elle est agréée et déclarée, évidemment. Il faut être d’accord sur le projet éducatif, et prêt à assurer des permanences.

♦ Ce que tu appelles « projet éducatif », c’est quoi ?

La crèche fonctionne sur deux grandes idées. Premièrement, la crèche est un lieu d’accueil, un endroit où les enfants sont bien, chez eux, pas une simple garderie. Deuxièmement, chaque enfant a sa personnalité, unique, son rythme propre, sa demande personnelle tant sur les choses matérielles (dormir) que sur les jeux ou les câlins.

L’inconvénient, si l’on peut dire, c’est que les parents viennent à peu près tous du même milieu. Sans vouloir être péjorative, ils font un peu « vieux soixante-huitards ». Comme moi ! Donc, en théorie, nous sommes tous d’accord sur les idées générales. Dans la pratique, ce n’est pas pareil ! Mais après tout, si chaque enfant a sa personnalité, chaque adulte a la sienne. Personnellement, je trouve que les parents manquent un peu de bon sens, de sens pratique.

Des intellectuels d’une trentaine d'années avec leur premier enfant, c’est quelque chose ! C’est un peu étouffant, quelquefois. Mais quand les parents ont essayé d’ouvrir la crèche à des enfants issus de milieux très différents, beaucoup plus modeste ou très bourgeois, ça n’a pas marché... avec les parents. Avec les enfants, on s’arrange toujours !

♦ En dehors de la participation financière, comment chacun des parents est-il impliqué dans le fonctionnement de la crèche ?

Cette année, les parents assuraient trois sortes de permanences : le repas de midi, la fin de journée pour le groupe des grands, et les sorties (square, piscine, guignol, zoo, etc.). Pour la piscine par exemple, il faut un adulte par enfant. D’autre part, nous remplaçons partiellement les permanentes pendant leurs congés et quand elles sont malades. Les permanentes travaillent effectivement trente-cinq heures et ont sept semaines de congés payés. Pour moi, cela veut dire que, sur mes cinq semaines de congés payés, j’en donne au minimum une à la crèche. Plus les trois jours de « garde d’enfant », plus les « crédits d’heures » puisque j’ai les horaires variables. Avec le boulot et les trois gosses, je ne m’ennuie pas une seconde !

Mais si je n’avais pas les horaires variables, je n’aurais pas pu mettre mon fils dans cette crèche. Donc, tu vois, il faut et pas mal d’argent, et pas mal de temps. Autant dire que la crèche n’est pas pour n’importe qui ! Mais à partir du moment où on y met son gamin, autant s’investir à fond. Et je ne le regrette pas, tous comptes faits. J’adore les enfants, et la crèche parentale c’est une expérience passionnante.

♦ Mais cela ne suffit certainement pas. Les parents qui aiment leur enfant savent-ils d’emblée s’occuper des autres enfants ?

Non, bien sûr. Même quand on aime a priori tous les enfants, cela ne va pas tout seul. Cette expérience m’a appris à quel point Ce le savais, mais pas comme ça) c’est un métier, de s’occuper des gosses. C’est très dur d’établir une relation avec plusieurs enfants à la fois, et avec chaque enfant en particulier. Quand on n’y arrive pas, les enfants le sentent très bien, et le font savoir !

Cela dit, garder cinq, six ou sept gosses dans une crèche, ce n’est pas du tout comme les garder en appartement. La crèche est faite pour eux, il n’y a pas besoin de surveillance comme dans un appartement. -Mais il faut être disponible, surtout pour les plus petits.

♦ Et les enfants, dans tout ça ?

Ils ont l’air d’aller bien ! Le seul gros problème, c’est qu’ils ne sortent pas suffisamment. Mon rêve, ce serait un autre local, plus clair, plus aéré. Mais trouver un local pour une crè- un milieu très petit, très fermé, très protégé. L’avantage, c’est que si on le désire, on peut y laisser les enfants jusqu’à trois ans et demi.

L’inconvénient de cette crèche très petite, c’est que, comme les filles s’occupent d’un même groupe d’enfants de l’entrée à la sortie, il y a forcément un investissement affectif énorme, et donc chaque fois qu’un enfant ou qu’un groupe d’enfants quitte la crèche, c’est le déchirement...

Propos recueillis par Claire Bataille

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R che, c’est la vraie galère ! Bref, les enfants sont plutôt heureux, je crois. Et beaucoup d’entre eux s’ennuient le dimanche. Le samedi, ça va. On a ses parents pour soi tout seul, on est bien chez soi. Mais le dimanche, sans les copains, c’est long.

♦ Est-ce que les parents se voient entre eux en dehors des nécessités du fonctionnement de la crèche ?

Certains, oui. Par ailleurs, les permanentes tiennent à ce qu’il y ait au moins deux fêtes par an, qui réunissent tout le monde. A Noël, on a fait une grande fête à la crèche, avec sapin, gâteaux, père Noël et tout. Il y a eu aussi fête pour la naissance d’une petite sœur, et le dernier jour de la crèche verte, en juin, à la campagne.

♦ Parmi les parents, les hommes et les femmes participent-ils également aux tâches ?

Non ! Toutes les femmes participent. Ceux qu’on ne voit quasiment jamais, sauf pour les réunions, ce sont quatre pères. Mais comme les parents sont d’un milieu relativement privilégié, les enfants ont été vraiment voulus par le couple. Donc les pères s’en occupent beaucoup. Mais ce sont le plus souvent les femmes qui préparent les repas.

♦ Les hommes sont sans doute plus disponibles pour les activités extérieures ?

Naturellement. Pour la piscine, même ceux qu’on ne voit jamais à la crèche sont là ! (Rires.)

♦ C’est une division des tâches assez traditionnelle en fin de compte ?

Effectivement. Et c’est pareil pour les réunions que nous tenons une fois par mois. Quand il s’agit d’une réunion sérieuse, les hommes viennent. Si un couple veut absolument faire valoir un point de vue, c’est le père qui vient à la réunion. Je fais comme les autres, la plupart du temps.

♦ Mais es-tu la seule â mal vivre cette situation, ou d’autres femmes la ressentent-elles également ?

J’y suis peut-être particulièrement sensible. Mais je crois que d’autres ressentent la même chose. Il n’y a pas grand-chose à y faire.

♦ Vous n’avez pas pu parler de ces choses dans les réunions en tant que telles ?

C’est presque impossible. Il faudrait mettre en cause des comportements personnels, on n’en finirait pas d’avoir des conflits.

♦ Peut-être crains-tu aussi en soulevant ce genre de problèmes de compromettre le projet collectif de votre crèche ?

Notre intérêt, c’est que la crèche fonctionne bien. Si on commence à s’empailler sur des trucs féministes, tu vois le tableau. D’ailleurs, cela ne serait pas utile.

Photo sans autorisation de diffusion

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♦ Mais la crèche, cela ne dure qu’un temps. Ensuite, comment cela se passe-t-il ?

La plupart des parents souhaitent que leur enfant entre à l’école le plus tard possible. Mais l’année prochaine deux grands entrent en maternelle.

Les parents des grands en sont traumatisés. Ils pensent que deux ans et demi, c’est trop tôt pour aller à l’école. C’est vrai que c’est très jeune. Mais tous les parents sont aussi conscients que la crèche parentale est

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