Il y a quelques mois, Danièle Kergoat et Chantal Rogerat, chercheuses du Groupe d’étude sur la division sexuelle et sociale du travail (GEDISST-CNRS) nous faisaient parvenir un article en anglais, extrait d’un ouvrage inédit en France dont le cœur est consacré à l’étude des rapports conflictuels entre le mouvement ouvrier traditionnel et le mouvement féministe aux USA. Nous publions ici un extrait d’un chapitre très long qui restitue l’histoire des rapports entre le féminisme et le syndicalisme aux USA dans les années soixante-dix. Notre traduction est imparfaite. Nous nous en excusons par avance.
Nous remercions D. Kergoat et C. Rogerat qui nous ont suggéré cette publication.
Des commissions femmes et des comités de femmes commencèrent à apparaître dans toute une série de syndicats et, d’une manière plus générale, il y eut un regain d’activisme syndical de la part des femmes à partir du début des années soixante-dix. De plus, de nouvelles formes d’organisation de travailleuses, impulsées de l’extérieur des syndicats officiels, dont les méthodes s’inspiraient des innovations du mouvement des femmes au sens large, commencèrent à se développer.
Cette activité nouvelle a été très influencée par la renaissance du féminisme dans les années soixante-soixante dix, mais le lien entre les deux phénomènes était indirect. Les femmes actives dans les syndicats, dont le nombre grandissait à cette période, rejetaient en général toute identification directe avec le mouvement des femmes. (...) Et il est vrai que la majorité des féministes actives a fait des études et est issue des classes moyennes, même si la composition actuelle du mouvement est plus diversifiée qu’il n’y paraît dans les stréréotypes des médias.
Par ailleurs, alors que le féminisme offre en principe des solutions collectives à l’inégalité entre les sexes, en pratique l’adhésion au mouvement se fait sur des bases très individualistes. En dépit du slogan « Sisterhood is powerful » (la sororité donne la puissance), il semble que le mouvement cherche essentiellement à gagner plus de pouvoir pour les femmes en tant qu’individus à l’intérieur de la société américaine -et sur le marché du travail — telle qu’elle est. Avec le temps, cette orientation de « corporatisme féministe » est devenue de plus en plus dominante dans le mouvement des femmes, bien qu’il y ait certainement des courants du féminisme qui s’en éloignent. Les femmes syndicalistes ou membres de la classe ouvrière avaient toujours ressenti une distance vis-à-vis du mouvement des femmes à cause de sa composition sociale. Ce
Des rapports difficiles
Le rapport des féministes au syndicalisme a toujours été difficile et l’histoire de la place des femmes dans les syndicats s’écrit à travers de multiples embûches.
Certes, on sait que les femmes sont exclues des positions de pouvoir ; certes, les syndicats n’ignorent pas qu’il vaut mieux avoir des femmes syndiquées que non syndiquées.
Il n’en demeure pas moins que l’histoire des femmes dans les syndicats est un objet d’études récent. Depuis une vingtaine d’années, le travail des femmes et l’histoire des femmes sont entrés dans le champ de recherche mais l’étude du rapport des femmes au syndicalisme est demeuré marginal, y compris dans les recherches plus générales qui ont pu être menées.
R. Milkman, pour les USA, apporte dans ce livre, Women, Work ans Protest *, une analyse particulièrement pertinente du domaine à explorer. D’autant plus pertinente qu’une image restrictive nous est d’ordinaire donnée des luttes des femmes aux USA, couvrant malaisément le champ du travail. Pour qui s’intéresse à la fois à la division sexuelle du travail salarié et domestique aux USA, il est intéressant de suivre R. Milkman dans son analyse de l’AFL-CIO, la création de la Coalition of Labor Union Women (CLUW) et les luttes inhérentes pour (ou contre) l’application des Equal Rights.
Chantal Rogerat
sentiment a été renforcé par cette poussée individualiste du mouvement féministe. (...)
Ceci dit, il serait cependant complètement erroné de supposer que les femmes de la classe ouvrière n’ont pas été influencées par le féminisme. Au contraire, un nombre grandissant parmi elles reprennent facilement à leur compte les objectifs fondamentaux du mouvement, un phénomène qu’on saisit peut-être mieux dans cette expression familière : « Je ne suis pas MLF mais... » En particulier, et plus que tout autre principe féministe, l’idée de l’égalité des sexes sur le marché du travail a gagné un énorme sooutien populaire. Sans doute le changement structurel du marché du travail est-il resté à la traîne des changements d’attitudes. En général (et les seules vraies exceptions ici sont les professions d’élite) en dépit de l’adoption d’une législation antidiscrimination, la grande majorité des travailleuses reste mal payée, dans des emplois de seconde zone.
Peut-être l’effet le plus important du féminisme renaissant sur les travailleuses a-t-il été d’élever leurs aspirations. Au fur et à mesure que ces femmes aux attentes nouvelles se retrouvent face à des perspectives de travail inchangées ou même détériorées (avec l’automatisation des bureaux par exemple), une nouvelle conscience spécifique commence à se développer, spécialement parmi les jeunes femmes. Et sous certaines conditions, cette nouvelle conscience s’exprime dans ce que, faute de mieux, j’appellerai un féminisme syndical. (...)
Des syndicats pour le moins réservés...
Les efforts pour organiser des initiatives sur la question des femmes à l’inté- rieur des syndicats, de même que les nouvelles campagnes pour syndiquer les femmes travailleuses en s’adressant à elles en tant que femmes, ont en général été le fait des femmes elles-mêmes plutôt que celui des directions syndicales. Même si le mouvement ouvrier est devenu un allié important du mouvement des femmes à l’occasion de nombreuses campagnes, législatives ou autres, au cours de ces dernières décennies, les progrès ont été bien plus lents en ce qui concerne les processus internes au mouvement ouvrier. (...)
L’attitude défensive des syndicats à l’égard du féminisme trouve ses racines historiques dans la période de l’immédiat après-guerre. Les attaques lancées au cours de ces années contre le mouvement ouvrier, combinées aux effets du maccarthysme, aboutirent à l’abandon du « syndicalisme social » qui était l’objectif poursuivi pendant les années trente et quarante.
Pendant cette période de prospérité économique, on mit aussi davantage l’accent sur les salaires et autres avantages matériels plutôt que sur des luttes politiques risquant d’ébranler le statu tquo. Au seuil des années soixante, le mouvement ouvrier organisé n’était plus aux USA le centre d’une opposition politique dynamique et il définissait ses intérêts de manière quelque peu étroite. Sa position face aux nouveaux mouvements sociaux (antiguerre, étudiant, écologique, féministe...) était conservatrice, voire hostile. Et en dépit du fait que le mouvement ouvrier a tout à gagner en s’adressant aux travailleuses de manière spécifique, peu d’efforts ont été entrepris dans ce sens et les dirigeants syndicaux au lieu de les soutenir les ont accueillis avec bien des réserves.
Dans les années soixante-dix, malgré tous les obstacles, le nombre croissant de femmes travailleuses à l’intérieur comme à l’extérieur du mouvement ouvrier augmenta la pression pour changer le statut des femmes dans le mouvement ouvrier. Il n’était plus possible d’ignorer les tentatives pour que soient repris en charge les intérêts spécifiques des femmes en tant que groupe dans les syndicats. Et ce qui au départ était un problème marginal pour le mouvement ouvrier devint un dilemme central. (...)
Parmi les diverses initiatives féministes d’organisation à l’intérieur du mouvement ouvrier, les deux qui ont le plus de succès sont le CLUW et le 9 à 5. Bien que les deux aient pour objectif d’améliorer la situation des femmes travailleuses en liaison avec le mouvement ouvrier, leur démarche est très différente.
Le CLUW considère la structure actuelle du mouvement ouvrier comme un fait acquis et se fixe comme tâche de faire progresser le statut et le pouvoir des femmes à l’intérieur, sans concession aucune. Le 9 à 5 au contraire a décidé de développer de nouvelles formes d’organisation pour les femmes travailleuses, bousculant implicitement les traditions les mieux établies du mouvement ouvrier tout en s’efforçant de gagner de l’espace en son sein pour les femmes. Chaque démarche a ses avantages et ses inconvénients. (...)
Près de trois mille femmes de cinquante huit syndicats différents ont assisté à la conférence de création de la Coalition of labor Union Women (CLUW) à Chicago en mars 1974.
Le CLUW et les femmes syndicalistes
Dès le début, la nouvelle organisation s’est engagée à travailler dans le cadre établi du mouvement ouvrier dans le but de faire avancer la position des femmes en tant que travailleuses et en tant que syndicalistes. La déclaration d’intention adoptée à cette première conférence insistait sur quatre objectifs de base : gagner au syndicat les femmes inorganisées, travailler dans les syndicats à consolider la position des femmes, entraîner plus de femmes syndiquées dans l’action politique et les campagnes législatives afin d’améliorer la condition des travailleuses (y compris la campagne pour l’Equal rights amendment, ERA), encourager l’activité des femmes dans leurs syndicats.
L’appartenance au CLUW fut réservée à celles qui étaient déjà membres d’un syndicat. Ce principe fut adopté lors des conférences préparatoires. (...) Dès le début, le CLUW s’est ainsi placé dans la tradition syndicaliste non seulement par cette règle d’adhésion mais encore par sa structure organisationnelle, sa série de permanentes élues. (...)
Dans les dix années qui ont suivi sa fondation, le CLUW s’est transformé en une organisation de quinze mille membres avec soixante sections locaies. Sa
USA : sur la banderole : « L’égalité des droits devant la loi ne sera ni mise en cause ni abrogée pour raison de sexe par les Etats-Unis ou un Etat quelconque. »
USA : sur la banderole : « L’égalité des droits devant la loi ne sera ni mise en cause ni abrogée pour raison de sexe par les Etats-Unis ou un Etat quelconque. »
présidente actuelle, Joyce Miller, siège au conseil exécutif de l’AFL-CIO1. Le CLUW est très présent dans le mouvement ouvrier et a exercé des pressions réelles sur l’AFL-CIO sur les questions concernant les femmes. Il fonctionne aussi comme une sorte de réseau de permanentes syndicales qui constituent sa bas la plus active.
L’organisation a aussi mis en œuvre des programmes visant à améliorer les capacités de direction des militantes. Et localement, le CLUW a organisé de manière très large une série d’initiatives centrées sur une question, en collaboration souvent avec d’autres groupes de travailleurs ou de femmes.
Bien que l’organisation s’en tienne formellement à son but originel d’organiser les inorganisées, ses faibles ressources ont sérieusement limité ses capacités à mettre en œuvre quoi que ce soit pour atteindre ce but. (...) Le CLUW a eu beaucoup plus de succès en tant qu’instrument de promotion des militantes syndicalistes actives à des postes de responsabilité. C’est en fait la fonction principale de l’organisation. Alors qu’à la base, les femmes ne sont souvent même pas au courant de l’existence du CLUW, les militantes actives le considèrent comme très utile.
Non seulement la structure interne du CLUW reflète celle d’un syndicat typique mais encore ses dirigeantes sont pratiquement toutes des permanentes syndicales à plein temps si bien que l’autonomie du CLUW vis-à-vis de la direction syndicale établie est limitée. Même si à cause de cela le CLUW jouit d’une grande considération au sein du mouvement ouvrier, il faut en payer le prix. (...)
Sans aucun doute, le CLUW s’est frayé un chemin dans le mouvement ouvrier. Mais, même selon ses propres critères, le succès est loin d’avoir été total au cours des dix premières années de son existence. Moins de 1 % des femmes syndiquées nationalement en font partie, les femmes syndiquées elles-mêmes constituant une minorité parmi les femmes travailleuses. Et dans le même temps où le CLUW soutenait les quelques femmes dirigeantes et permanentes syndicales, et en augmentait probablement le nombre, l’organisation a été beaucoup moins efficace en ce qui concerne les besoins des femmes syndiquées de base.
Promotion individuelle ou batailles collectives
Le dilemme du CLUW est parallèle a celui du mouvement féministe en général, en ce qu’il se concentre sur la promotion individuelle des femmes au sein de la hiérarchie interne du mouvement ouvrier plutôt que sur les problèmes collectifs des femmes syndiquées. Evidemment, comme les féministes en général sont en principe concernées par le destin de toutes les femmes, le CLUW prétend également avoir des intérêts plus larges. Mais dans les deux cas, la pratique actuelle est bien plus individualiste et à chaque fois elle reflète une série de présupposés sur la manière la plus efficace de changer les institutions. (...)
L’approche du CLUW suppose que la différence principale entre les hommes et les femmes, réside dans le fait que celles-ci ne savent pas diriger, qu’elles n’ont pas confiance en elles-mêmes et par conséquent n’ont pas de pouvoir. Pour ce qui est des « responsabilités familiales » des femmes qui font obstacle à leur activité syndicale, le CLUW les prend en compte sans en faire la base d’une critique des formes établies d’organisation du mouvement ouvrier. Le CLUW les considère plutôt comme un handicap supplémentaire que les femmes doivent surmonter d’une manière ou d’une autre. Comme le slogan du CLUW — « La place d’une femme est dans son syndicat » — l’implique, tous les besoins des femmes peuvent être pris en compte dans le cadre syndical existant. Le seul problème avec les syndicats, c’est que les femmes n’y jouent pas un assez grand rôle. Pour les femmes, la solution est de s’armer pour entrer plus efficacement en compétition avec les hommes sur les bases établies par la direction.
Les conceptions et la stratégie du CLUW sont certainement très attrayantes pour les femmes qui font carrière dans les syndicats et ce n’est pas un hasard si les permanentes syndicales sont devenues la base principale de l’organisation. Il est important d’avoir plus de femmes à des postes de direction dans le mouvement ouvrier et de plus le rôle de chien de garde que joue le CLUW vis-à-vis de l’AFL-CIO sur la question des femmes est appréciable. Mais il est difficile de voir comment le CLUW peut réellement se développer et surmonter son isolement par rapport aux femmes travailleuses du pays tant qu’il consumera le plus gros de son énergie dans des batailles politiques internes au mouvement ouvrier. Le CLUW a payé très cher le statut interne qu’il a gagné, quoique ce statut soit très marginal. Et si l’organisation franchit les limites que peut accepter la direction du mouvement ouvrier, elle risque de perdre cette légitimité durement gagnée.
Les limites du CLUW sont dans une large mesure des limites que l’organisa-tin s’impose elle-même. Il a été fondé par des permanentes syndicales et est resté fidèle à leur vision originelle du CLUW comme organisation interne au syndicat. Et si sous la pression de sa base, le CLUW a été amené à dépasser les intentions de ses fondatrices en organisant des femmes inorganisées et en faisant un travail d’éducation parmi les travailleuses de base, il n’est peut-être pas si surprenant que cela soit resté un
USA : Sur le T. shirt : « l'amendement pour l'égalité des droits est mon futur. »
USA : Sur le T. shirt : « l'amendement pour l'égalité des droits est mon futur. »
USA : sur la banderole, « Si les hommes étaient enceints, l’avortement serait sacré. »
objectif insignifiant au lieu de concentrer les énergies de l’organisation. Si le mouvement ouvrier était revitalisé de manière plus large et si le militantisme de base progressait, le CLUW pourrait devenir autre chose qu’une opposition loyale de permanentes au sein du mouvement ouvrier organisé. Mais une telle initiative devra venir de l’extérieur du CLUW.
USA : sur la banderole, « Si les hommes étaient enceints, l’avortement serait sacré. »
Le groupe 9 à 5 à l’initiative
Une autre tentative féministe majeure pour influencer le mouvement ouvrier organisé a pris naissance à l’extérieur des syndicats, sous la forme d’un projet venant d’un groupe plus jeune de militantes qui étaient plus critiques que les fondatrices du CLUW à l’égard des traditions du mouvement ouvrier. Au début des années soixante-dix, de jeunes féministes issues de la New Left (la Nouvelle Gauche) formèrent plusieurs organisations indépendantes, en commençant parmi les travailleuses des bureaux qui n’avaient jamais été organisées auparavant. Le groupe le plus connu et qui a le mieux réussi, le 9 à 5, a commencé à Boston en 1973 et est aujourd’hui une organisation nationale avec des sections dans de nombreuses localités. Durant la même période, de nombreux groupes similaires ont vu le jour dans d’autres grandes villes du pays.
Au départ, les nouveaux groupes évitèrent tout lien formel avec les syndicats établis. Les organisatrices sentaient que leur base, des employées de bureau, ne pourrait pas s’identifier directement au mouvement ouvrier organisé. Les syndicats, après tout, étaient généralement perçus comme des organisations ouvrières et culturellement comme partie du monde masculin. (...)
Au début, plutôt que de prendre la syndicalisation comme objectif immédiat, le mouvement des femmes travailleuses concentra ses efforts sur l’élévation du niveau de conscience et la réalisation de sketches sur les problèmes spécifiques aux employées du bureau. Comme certains commentateurs l’ont suggéré, ces groupes fonctionnaient essentiellement comme des organisations de « présyndicalisation ».
Cependant, avec le temps, 9 à 5 se rapprocha du mouvement ouvrier. Elles acceptèrent une charte de l’Union Internationale des employé(e)s de bureaux (SEIU) en 1975 et commencèrent alors à organiser la section 925 du SEIU à Boston. Peu de temps après, le SEIU et 9 à 5 trouvèrent un arrangement similaire dans la ville de Providence, Rhode Island. Puis en mars 1981, le bureau national du Mouvement des travailleuses (tel était le nom de 9 à 5 à cette époque) et le SEIU annoncèrent qu’ils allaient entreprendre ensemble quelque chose de plus ambitieux. Ce lut la création du district 925 du SEIU, chargé de syndiquer les employées de bureau inorganisées dans tous les Etats-Unis. Ce nouveau département était une division du SEIU mais tirait ses cadres directement du groupe 9 à 5 et jouissait d’une certaine autonomie à l’intérieur de l’organisation syndicale. Selon les termes de John Sweeney, président du SEIU, le district devait fonctionner pour les femmes et par les femmes qui comprennent leurs problèmes. Au moment où j’écris, après deux ans d’activité, le département 925 représente près de quatre mille travailleuses et d’efforce de recruter bien plus. Par ailleurs, le département maintient une direction commune avec le 9 à 5 qui continue comme entité séparée son travail antérieur en dehors des contraintes syndicales.
Il y a de nombreuses différences entre le CLUW et 9 à 5. La pratique de 9 à 5 est principalement centrée sur l’organisation des femmes travailleuses, et en dehors de ses liens avec le SEIU, 9 à 5 n’est pas profondément impliqué dans l’appareil syndical. Plus fondamentalement, la stratégie de 9 à 5 reflète une critique implicite de l’hypothèse de départ du CLUW, à savoir qu’une fois que les femmes seront entrées dans les syndicats et qu’elles y auront plus de pouvoir, leurs besoins seront satisfaits. 9 à 5 considère les formes d’organisation traditionnellement associées au syndicalisme comme problématiques pour les femmes. Et donc dans son travail, le 9 à 5 s’inspire des formes d’organisation novatrives, relativement peu structurées, développées par le mouvement des femmes. Les rôles de direction par exemple sont minimisés pour encourager la démocratie participative à l’intérieur de l’organisation et développer également la confiance en soi et le savoir-faire du plus grand nombre possible de membres.
Une autre stratégie
A cet égard, le fait que 9 à 5 se concentre sur les employées de bureau est important. Alors que la composition du CLUW reflète la composition actuelle du mouvement ouvrier (tout à fait différente de celle de la force de travail féminine), le 9 à 5 définit sa base comme celle des employées de bureau, de loin le plus grand groupe de femmes travailleuses puisqu’il compte plus du tiers de la force de travail féminine (mais une proportion bien plus petite de travailleuses organisées). Et plutôt que de se limiter à la syndicalisation, et 9 à 5 se concentre sur des questions concernant spécialement les femmes, comme celle de l’égalité des chances, de la discrimination par l’âge, et des pratiques spécifiques des banques et des compagnies d’assurances envers leurs employées. Le but prioritaire du groupe est de gagner « droits et respect » pour les employées de bureau. Les tactiques employées par le 9 à 5 se démarquent aussi de celles qu’utilise traditionnellement le mouvement ouvrier.
La méthode développée par le mouvement des femmes pour élever le niveau de conscience est ici un modèle ; de plus, l’organisation a eu recours à des moyens novateurs pour se gagner le soutien de l’opinion lors d’initiatives publiques très spectaculaires et a su utiliser très habilement les médias également. L’organisation de rallys pour la « Journée nationale des secrétaires », la présentation du film 9 à 5 qui a eu beaucoup de succès, et plus récemment une grande campagne centrée sur les risques que présentent les écrans vidéo pour la santé, font partie de ces tentatives.
La syndicalisation est également un but de l’organisation, mais elle est conçue comme un processus long et complexe, particulièrement délicat en ce qui concerne les femmes. Contrairement au CLUW qui concentre ses efforts sur la question du pouvoir, le 9 à 5 rejette l’image « macho » traditionnelle du syndicalisme et insiste sur le fait que les femmes travailleuses, n’ayant pas l’habitude de se considérer comme puissantes, ne pourront être syndiquées avec succès que si une culture syndicale différente, plus orientée vers les femmes est favorisée. Le district 925 également essaye d’obtenir une participation plus importante de la base et encourage une plus grande démocratie interne. C’est plus que ne font habituellement la plupart des syndicats aujourd’hui. En général, plutôt que de faire en sorte que les femmes s’intégrent aux structures organisationnelles actuelles des syndicats à égalité avec les hommes, 9 à 5 s’intéresse particulièrement aux différences d’habitude qui séparent les femmes travailleuses et leur culture des travailleurs et de leur culture ; et cherche à développer à l’intérieur et à l’extérieur du cadre syndical des formes d’organisation qui prennent ces différences au sérieux et répondent directement aux besoin spécifiques des femmes travailleuses.
Une expérience historique sans précédent
Tant que 9 à 5 resta un « présyndicat », ses ressources restèrent limitées de même que les propositions du groupe à sa base d’employées de bureau. La liaison avec le district 925 avait pour but d’élargir ces ressources sans perdre de vue pour autant que les femmes ont des besoins spécifiques. C’est une expérience sans précédent dans le mouvement ouvrier américain : un syndicat dirigé par des femmes, avec des racines dans le mouvement des femmes, dont le but déclaré est de syndiquer l’écrasante majorité des femmes employées dans les bureaux avec le soutien de l’une des plus grandes organisations du mouvement ouvrier du pays. Par ailleurs, c’est aussi une sacrée expérience pour le SEIU et pas seulement pour 9 à 5. Tout en prenant soin de négocier une autonomie considérable dans son fonctionnement, la direction du district 925 reconnaît que pour conserver (et si possible élargir) le soutien du SEIU, il est nécessaire de présenter des résultats rapides sous forme de membres cotisants. (...)
Le dilemme pour 9 à 5 est alors de savoir comment préserver sa conception et son approche distinctes des problèmes d’organisation maintenant qu’il est enfermé dans le cadre légal et institutionnel du principal courant syndical. Il est certain que ses relations avec le SEIU ont placé le groupe des travailleuses des bureaux en position de dépasser le simple travail d’élévation du niveau de conscience et de relations publiques, en lui fournissant le moyen de commencer à accumuler un réel pouvoir. Finalement, c’est le degré de volonté du SEIU d’engager ses ressources pour sa nouvelle division dirigée par une femmes et de laisser 9 à 5 faire librement des expériences avec celle-ci qui déterminera fondamentalement l’avenir de cette aventure.
Conclusion
Le CLUW et 9 à 5 sont le produit le plus réussi et le plus visible de l’ouverture que réalisa dans les années soixante-dix le mouvement ouvrier en direction du féminisme. Il y eut par ailleurs une série de tentatives de moindre envergure au sein de certains syndicats, souvent à un niveau local, ainsi que des campagnes lancées par des travailleuses sur des questions spécifiques intéressant particulièrement les femmes travailleuses comme l’égalité des salaires. Bien que l’impact du féminisme sur le mouvement ouvrier soit historiquement sans précédent, il reste néanmoins très modeste en regard des changements opérés dans l’ensemble de la société. Mais les années soixante-dix ont préparé le terrain à ce qui pourrait devenir une mobilisation féministe bien plus vaste à l’intérieur des syndicats.
La brutale récession économique au début des années quatre-vingt n’a pas beaucoup favorisé les progrès dans ce sens. Le mouvement ouvrier dans son ensemble traverse sa plus grave crise depuis le début des années trente, subissant de grandes pertes au niveau de ses effectifs et les importantes remises en cause sur les salaires et les avantages acquis érodent le pouvoir des syndicats. Même si ces problèmes sont concentrés dans le secteur industriel où la présence des femmes est en tout cas minime, le mouvement ouvrier dans son ensemble a été mis sur la défensive et l’espace qui s’était ouvert dans les années soixante-dix pour les questions femmes est aujourd’hui menacé. A plus longt terme cependant, il est probable que le mouvement ouvrier retrouvera sa vitalité et dans ce cas la féminisation des syndicats pourrait devenir la base d’une alliance complète entre les femmes travailleuses du pays, avec leur conscience spécifique, et le mouvement ouvrier organisé. Dans ce contexte, les semences plantées avec tant de peine par les syndicalistes féministes dans les années soixante-dix pourraient enfin porter leurs fruits.
Traduction assurée par Marie Querelle et Claire Bataille
Notes
- * Women, Work and Protest -A Century of Women's Labor History, ouvrage collectif coordonné et présenté par Ruth Milkman, Routledge & Keagan, 1985.
- O Les intertitres sont de la rédaction.
- 1 . AFL-CIO : American Federation of Labor, le plus important syndicat nord-américain.