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L’une a aimé, l’autre pas

Rosa Luxemburg : Une femme révolutionnaire

· Cahiers du féminisme, n° 38, hiver 1986 · p. 31 · 4 122 mots

Entretien avec Claudie Weill.

Mardi 14 octobre, Rouge et les Cahiers du féminisme organisaient en avant-première la projection du film de Margarethe von Trotta Rosa Luxemburg. La réalisatrice et l’acteur Daniel Olbrychski en ont assuré la présentation ce jour-là. Devait suivre un débat avec d’autres invitées, notamment Claudie Weill. Malheureusement, cela n’a pu se faire. Nous la remercions pour le long entretien qu’elle a bien voulu nous accorder par la suite. Claudie Weill a traduit et édité des textes de Rosa Luxemburg.

4 Que penses-tu du film ?

Je trouve que Barbara Sukowa est très bonne dans le rôle, elle a cette dimension et cette force qu’on suppose à Rosa Luxemburg mais cette longue insistance dans le film, sur les prisons, sa souffrance, est exagérée. Elle existe certainement chez elle mais cela ne constitue pas l’essentiel. C’est une personne beaucoup plus dynamique, beaucoup plus forte. En prison, elle a connu de graves problèmes de santé (on trouve dans les carnets de Mathilde Jacob1 toute une série de notations sur ce sujet) mais elle a une espèce de combativité qui surmonte tout cela, y compris dans la prison. Elle a des instants d’abattement, bien sûr, mais ce sont des moments qui ne sont pas spécifiques à la prison.

4 Peux-tu revenir sur la manière dont s’expriment les contradictions chez Rosa Luxemburg entre sa vie militante et ses autres aspirations ?

L’image donnée habituellement d’elle donne à croire que toutes ses émotions passent par la politique mais elle était sensible à mille autres choses : à la littérature, à la musique ; elle allait de temps en temps au concert, elle avait des amis musiciens, elle peignait : elle a peint, par exemple, un portrait de Hans Diefen-bach.

Une précision à ce propos. Dans son film, Margarethe von Trotta télescope deux personnages : celui de Kostja Zet-kin, son amant, qui est mort il y a deux ou trois ans seulement, et celui de Hans Diefenbach, un ami de cœur avec lequel elle a correspondu durant toute la guerre et c’est lui qui est mort au front en 1917.

Dans ses lettres à Léo Jogiches2, on la voit un peu douter, notamment de la nécessité pour elle de dédier toute sa vie à la politique. Elle lui écrit de Haute-Silésie, par exemple, où elle avait été envoyée par le Parti social-démocrate (SPD) pour s’adresser aux travailleurs polonais dans le cadre de la campagne électorale de 1898. Elle exprime dans cette lettre sa nostalgie des vastes champs de blé de Pologne, son bonheur de se retrouver sur le sol de sa patrie, bien que Rosa soit avant tout une militante internationaliste3.

Dans une autre lettre, elle lui raconte une promenade dans le parc où elle a recontré des bébés, et elle lui demande : « Ne pourrait-on faire un bébé, rien qu un tout petit6"? » Il y a donc la tentation perpétuelle chez elle de stopper sa carrière militante mais elle surmonte toujours ces crises car elle est animée d’une foi extraordinaire.

4 Dans le Hlm, on voit Rosa Luxemburg faire une scène de jalousie très violente à Léo Jogiches, scène au terme de laquelle elle rompt brutalement sa liaison avec lui, dont tout laisse penser qu’elle était très profonde.

Elle a connu des passions pour des hommes comme Léo Jogiches, Kostja Zetkin, plus brièvement pour Paul Levi 5 au moment de la déclaration de la guerre. Elle a également vécu des amitiés très profondes, comme avec Hans Diefenbach, qui n’était pas un militant même s’il était proche de la social-dé-mocratie. Elle n’a jamais eu plusieurs amants à la fois et n’a pas supporté l’infidélité de Léo Jogiches. Mais la rupture n’a probablement pas eu lieu en un instant. En fait, Rosa Luxemburg et Leo Jogiches ont peu vécu ensemble. Lorsqu’ils étaient en Suisse, elle se rendait régulièrement à Paris pour rédiger l’organe de la SDKP. Elle est ensuite partie en Allemagne, lui est resté en Suisse. Il a fini par la rejoindre à Berlin.

Ont-ils supporté la cohabitation ? Elle était probablement plus facile en Suisse quand Rosa était toute jeune et qu’elle avait à apprendre des tas de choses. Mais quand il arrive en Allemagne, elle a dépassé son maître. Léo Jogiches était un excellent organisateur, conspirateur comme il l’a prouvé dans le cadre de la social-démocratie polonaise et au sein du mouvement spartakiste 6 -, c’est en cela qu’il a été le maître de Rosa quand elle arrive en Suisse, mais sur le plan théorique comme sur le plan de l’écriture, elle récuse vite ses leçons. Ce n’est peut-être pas cet instant de jalousie intense qui motive leur séparation. Comme par hasard, son amant suivant est un très jeune homme. A-t-elle secoué une domination pour faire valoir la sienne ?

4 Peux-tu nous rappeler ce qu’était la social-démocratie allemande du vivant de Rosa Luxemburg ?

Luxemburg arrive en Allemagne en 1898, après avoir contracté un mariage blanc. Elle se rend dans ce pays parce qu’elle considère, à juste titre, que la social-démocratie allemande est le parti socialiste le plus important sur le plan mondial et que c’est là, au cœur même du mouvement ouvrier, qu’il faut agir. Elle rentre au moment où se déclenche la querelle révisionniste, suscitée par les articles puis le livre de Bernstein7, les Prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie. Elle sera l’un des principaux protagonistes de la lutte contre Bernstein qui résume sa « révision » dans une phrase tirée de Marx :

« Le mouvement est tout, le but final n ’est rien. »

Au moment de la révolution russe en 1905, des grèves de masses agitent l’Allemagne, et finissent par déboucher sur la contestation politique du droit de vote inégalitaire dans certains parlements régionaux. Il n’y a rien de comparable entre ces grèves et celles qui se déroulent à la même époque dans l’empire russe, mais il existe néanmoins une fermentation concomitante. Le débat sur la grève de masse est donc aussi bien déclenché par la situation intérieure de l’Allemagne que par l’exemple de la révolution russe.

La grève de masse était envisagée comme moyen pour obtenir le droit de vote universel, et cela a réussi en Autriche : grèves de masses et barricades ont permis d’arracher au Parlement autri-f

La révolution allemande a commencé...

La lassitude de la guerre, les difficultés d’approvisionnement, les conditions de travail draconiennes dans les usines de guerre provoquent en Allemagne des mouvements de grève dès 1917 parallèlement à des mutineries dans la marine. De la Révolution russe, porteuse d’un espoir de paix, on retient le modèle des soviets dont on sait peu de chose. Mais comme en Russie en 1905, ce sont les comités de grève qui s’intitulent conseils ouvriers, notamment à Berlin, en janvier 1918, lors de la plus grande grève de toute la guerre, où se manifeste l’influence des « délégués révolutionnaires ». D’abord implantés dans la métallurgie et à Berlin, ces syndicalistes d’opposition avaient essaimé dans d’autres branches et à travers l’Allemagne. Mais ce n’est qu’en octobre, devant le mécontentement croissant, que sont octroyées les concessions dont le SPD avait fait son objectif de guerre en contrepartie de son vote des crédits : un gouvernement responsable devant le Parlement. Début octobre, deux ministres sociaux-démocrates sont appelés à faire partie du cabinet de Max de Bade. La révolution mettra un terme à cette expérience trop tardive.

Plusieurs foyers s’embrasent à quelques jours d’intervalle. Dans le Nord, ce sont les ports qui donnent le signal, à l’annonce à Wilhelmshaven d’une ultime intervention contre la flotte anglaise. Lorsque cinq navires, dont une partie de l’équipage a été arrêté, sont dirigés sur Kiel, la révolte est déclenchée pour la libération des mutins de 1917 et des jours précédents. Un comité de soldats est créé. La révolution se propage selon un scénario similaire à Hanovre, à Cologne, dans la Ruhr, etc. : des soldats et des marins arrivent dans une ville, neutralisent la garde de la gare, occupent des bâtiments publics, libèrent les prisonniers politiques, font élire un conseil de soldats. Ailleurs, ce peut être la nouvelle des événements de Kiel qui déclenche le processus révolutionnaire. A Brunswick, à Stuttgart, il est endogène. A Munich enfin, la capitulation de l’Autriche frontalière a un plus grand impact que la révolte de Kiel dans la proclamation par Kurt Eisner, social-démocrate indépendant, de la République de Bavière. Mais c’est à Berlin que, le 9 novembre, est proclamée conjointement, d’un balcon du Reichstag, la République allemande par le social-démocrate majoritaire Scheidemann et du château impérial, la République socialiste allemande par Karl Liebknecht, qui avait été libéré de prison fin octobre. Un Conseil des commissaires du peuple comportant trois SPD et trois USPD (sociaux-démocrates indépendants) est constitué le lendemain.

Vie et mort des conseils

Même si les variantes régionales des conseils ouvriers et de soldats connaissent de grands écarts, à la base, ils se sentent investis d’une triple mission : l’approvisionnement, la démobilisation, le maintien de l’ordre. La coordination à l’échelle nationale est loin d’être achevée lorsque se réunit à Berlin, le 16 .

décembre, le premier congrès des P chien le droit de vote. En Allemagne, le droit de vote universel8 existe déjà au niveau du Reichstag, mais il existe encore un suffrage à trois classes, au niveau des parlements régionaux, dont veulent à tout prix se débarrasser les sociaux-démocrates. Le parti adopte ce moyen de lutte, la grève de masse, mais les syndicats ne suivent pas. Legien, le secrétaire de la commission générale des syndicats, déclarera même : « La grève générale, c’est une sottise généralisée. » Or, financièrement et du point de vue des effectifs, les syndicats étaient beaucoup plus puissants que le parti. Le débat sur la grève de masse se poursuivra et aboutira à la rupture entre Rosa Luxemburg et K. Kautsky9.

C’est à partir de ce moment que se structure un courant de gauche au sein du parti. Rosa Luxemburg en est partie prenante, bien évidemment. Karl Lieb-knecht, lui, n’en fait pas partie. C’est un franc-tireur. Il s’occupe essentiellement des problèmes de la jeunesse, de la lutte contre le militarisme. Entre Rosa et lui, il est bien le plus pacifiste des deux. Cet accent mis dans le film sur le pacifisme de Rosa correspond à une réalité. Si elle est emprisonnée en 1914, c’est pour cette raison, mais ce n’est qu’une composante de son activité et non la compo- commence...

conseils, devant élire un conseil central pour remplacer celui de Berlin qui en avait fait office jusqu’alors. Les indépendants ayant retiré leurs candidats, cet organisme ne comprendra que des sociaux-démocrates majoritaires et, faute d’une délimitation nette des compétences, verra ses prérogatives rognées par le Conseil des commissaires du peuple.

La confrontation au congrès portera sur l’un des trois objectifs que s’assigne progressivement le mouvement révolutionnaire : la démocratisation. Contre ceux qui veulent gagner du temps pour « consolider les acquis », essentiellement la gauche de l’USPD comprenant les spartakistes et les « délégués révolutionnaires », prévaut la volonté des délégués au congrès inspirés par les sociaux-démocrates majoritaires pour qui la démocratisation s’achève avec l’instauration de la démocratie parlementaire : les élections à l’Assemblée nationale sont fixées au 19 janvier 1919.

De l’opposition à l’autoritarisme découle également le deuxième objectif : la démocratisation de l’armée. Contre l’avis du SPD, le congrès vote les santé essentielle.

Il faut encore rectifier quelques éléments. Au moment du déclenchement de la guerre, il y a une fraction de la social-démocratie qui est opposée au vote des crédits de guerre mais qui, étant minoritaire, se plie à la discipline du parti. Ainsi, le 4 août 1914, le groupe parlementaire social-démocrate vote en bloc les crédits militaires. K. Lieb-knecht, bien qu’en désaccord, vote avec tout le monde, et ce n’est que le 2 décembre 1914 (il n’y a pas eu de nouveau vote sur les crédits militaires entre temps) qu’il réagit. Il votera seul contre ces crédits. Action symbolique, dont il était coutumier, d’une énorme portée. C’est à partir des hostilités que s’établit une collaboration entre Rosa et K. Liebknecht, que date leur amitié.

Dès 1 9 1 5 se manifeste une opposition à la politique d’union sacrée de la direction du parti : la Communauté de travail social-démocrate, qui débouche en 1917 sur la création du Parti social-démocrate indépendant auquel se rallient les spartakistes. Ce parti comprend des gens comme Kautsky et Bernstein qui, certes, est le père du révisionnisme mais n’est pas une crapule. Il y a aussi des militants nettement plus à gauche comme les « délégués révolutionnaires », « points de Hambourg » qui confèrent aux conseils de soldats une place éminente dans l’armée en cours de démobilisation, notamment le droit d’élire les chefs. Mais les accords entre le gouvernement des commissaires du peuple qu’ont déserté les sociaux-démocrates indépendants et le haut-commandement de l’armée contribueront à enterrer le projet d’une armée populaire et laisseront le champ libre au recrutement des Corps francs.

Le congrès décide aussi de procéder immédiatement à la socialisation des « industries mûres », prélude à l’accomplissement du troisième objectif, la socialisation de l’économie. Là aussi, il s’agit, en conférant des pouvoirs de contrôle aux conseils d’entreprise, de démocratisation par la cogestion et la participation. Le mouvement pour la socialisation démarre dans la Ruhr, se propage en Allemagne centrale et à Berlin et échoue (même si la loi sur le conseil d’entreprise est finalement adoptée en janvier 1920), faute d’avoir été suffisamment coordonné. Comme ail- syndicalistes qui seront parmi les militants les plus actifs de la révolution. Le Parti social-démocrate indépendant perpétuait la tradition de la social-démocratie, ce mélange de phraséologie révolutionnaire et d’attentisme. Ceux qui restent dans l’ancien parti sont appelés par opposition les sociaux-démocrates majoritaires. Ils constituent un parti de réformistes authentiques dont les dirigeants ont une peur panique des masses, ce qui se vérifiera parfaitement au moment de la révolution.

Rosa Luxemburg, en revanche, a une très grande confiance dans l’activité des masses. C’est ce qui explique son hostilité à la création prématurée d’un parti communiste allemand qui risquerait de les isoler de tout le processus de radicalisation qu’elle pressent au sein du Parti social-démocrate indépendant, processus qui se produira effectivement au cours de l’année 19 19, au fur et à mesure que la politique du vieux parti se révélera pour ce qu’elle est : une politique contre les masses au nom des masses. Mais Rosa entérine la création d’un Parti communiste allemand en décembre-janvier 1919 pour respecter la volonté majoritaire des militants. De même, Rosa et les dirigeants spartakistes se montraient hostiles au déclenchement leurs, le gouvernement fait intervenir la troupe.

En effet, dès janvier à Berlin, la révolte qualifiée improprement de spartakiste puisque ceux-ci sont une des composantes du Parti communiste allemand fondé le 1er janvier en scission d’avec l’USPD, révolte consécutive à la destitution du préfet de police Eichhom, social-démocrate indépendant, est matée dans le sang avant que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg ne soient assassinés. Début février, la République des conseils de Brême est étranglée financièrement puis liquidée par les Corps francs. A Munich enfin, après l’assassinat du ministre président, Kurt Eisner, le 21 février, deux Républiques des conseils se succèdent en avril, la seconde à direction uniquement communiste, écrasée elle aussi par les Corps francs.

Le deuxième congrès des conseils qui se réunit à Berlin en avril 1919 sans grand retentissement marque à la fois la fin de la révolution de novembre et celle du mouvement des conseils.

C. W

Les titre et intertitre sont de la rédaction.

Lettres de Rosa Luxemburg à Leo Jogisches

Krolewska Huta, 9 juin 1898.

(...) Ma plus forte sensation et la principale, je la dois à la région d’ici : des champs de blé, des prés, des forêts, une immense plaine et la langue polonaise, les paysans polonais tout autour. Tu ne peux pas t’imaginer comme tout cela me rend heureuse. Je me sens revivre, comme si j’avais retrouvé la terre sous mes pieds.

(...) J’ai décidé que pour les « vacances », ce n’est pas moi qui irai en Suisse, mais toi qui viendras ici (pour la même somme) et que nous habiterons dans un village silésien, car je suis absolument sûre que toi aussi tu renaîtras ici, que toi aussi tu éprouveras la même joie quand tu verras à perte de vue les immenses champs de blé (les épis sont déjà plus hauts que moi), les prés avec des vaches que surveille un enfant de cinq ans aux pieds nus, et nos forêts de pins ! Et nos paysans misérables, sales, mais si beaux !

(...) Je dis que ce qui manque ici à mon bohneur, c’est uniquement toi — bien que cet « uniquement » soit assez considérable.

Berlin, le 6 mars 1899.

Ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est le passage où tu écris que nous sommes encore jeunes et que nous saurons arranger notre vie personnelle. Ah, mon amour doré, comme je désire que tu tiennes cette promesse !...

Un petit logement à nous, nos meubles, notre bibliothèque ; un travail calme et régulier, des promenades à deux, de temps en temps l’opéra, un petit cercle d’amis qu’on invite parfois à dîner, chaque été un mois à la campagne sans aucun travail !... Et peut-être aussi, un petit, un tout petit bébé? Est-ce qu’on ne pourra jamais ? Jamais ?

Chéri, sais-tu ce qui m’est hier arrivé alors que je me promenais au Tiergarten ? Sans nulle exagération ! Un bambin de trois-quatre ans, dans une adorable robe et tout blond, s’est dressé devant moi et a commencé à me regarder. J’ai soudain ressenti une folle envie d’enlever ce bambin et de m’enfuir vite jusque chez moi et de l’y garder. Ah ! chéri, est-ce que je n’aurai jamais de bébé ?!

prématuré de l’insurrection, mais quand elle est déclenchée en janvier 1919, Rosa reste solidaire des masses, et reste à Berlin, ce qui est très bien rendu dans le film.

4 Peux-tu nous parler maintenant des rapports entre Rosa Luxemburg et Clara Zetkin qui, dans le film, apparaît un peu comme une ombre ?

Ce n’est pas le seul personnage falot : celui de Jaurès est assez pitoyable quand on connaît son extraordinaire rayonnement. Le film est basé presque entièrement sur des lettres de Rosa. Or pendant la guerre, Clara Zetkin est également en prison. Elles ne peuvent donc correspondre.

4 Clara Zetkin, on la connaît un peu mieux que Rosa dans le mouvement féministe aujourd’hui, parce que c’est elle qui a dirigé le mouvement des femmes socialistes en Allemagne et sur le plan international, c’est elle aussi qui a renoué les premiers liens internationalistes contre la guerre. Elle a fait partie de la gauche elle aussi ,0.

Clara Zetkin et Rosa devaient partir ensemble en Hollande pour renouer les liens internationaux, mais Rosa fut jetée en prison et ne fut pas du voyage. La social-démocratie exigeait du mouvement des femmes comme du mouvement des jeunes une subordination qui leur interdisait en principe de jouer tout rôle autonome et moteur dans la vie politique. Mais ils l’ont tout de même joué ce rôle. Les jeunes révolutionnaires de 1918 sont issus en grande partie des jeunesses socialistes de Liebknecht. Et le mouvement international des femmes est l’un des premiers à réagir, à se coordon-

Pour en savoir plus

— La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg, J.-P. Nettl, 2 vol. Maspero, 1972.

— Rosa Luxemburg, journaliste polémiste révolutionnaire. Gilbert Badia. Editions sociales, 1975.

— Lettres à Léo Jogiches. Denoël-Gonthier. 1971.

— Vive la lutte. Correspondance 1891-1914. Maspero. 1976.

— J’étais, je suis, je serai !. Correspondance 1914-1919. Maspero. 1977.

Deux publications récentes

— Rosa Luxemburg aujourd’hui, recueil d’articles réunis par Gilbert Badia et Claudie Weill, suite aux deux journées d’étude consacrées à « Rosa Luxemburg marxiste », qui se sont tenues les 30 et 31 mai 1983. Aux Presses universitaires de Vincennes.

— Un numéro spécial de la revue cinématographique Contreplongée, d’octobre 1986, intitulé: « Rosa, la mémoire ». Petit dossier (vingt-huit pages) très bien documenté.

ner, et à manifester son opposition à la guerre.

4 Trouve-t-on dans la correspondance de Rosa Luxemburg les traces de son intérêt ou de son indifférence pour le mouvement des femmes socialistes ?

Je sais qu’elle s’est opposée violemment à la « grève des ventres » en 1913”. Rosa ne s’est jamais intéressée spécifiquement à la question des femmes. Par contre, elle a toujours soutenu Clara Zetkin, elle a écrit des articles pour Die Gleichheit 12 , elle y a écrit assez souvent des articles sur des sujets littéraires ou de politique générale. Dans une lettre à Sonia Liebknecht, elle parle du « regard triste >> des femmes qui l’entourent comme Luise Kautsky, Mathilde Wurm, etc., ces femmes avec qui elle correspond pendant toute la guerre. Leur regard est triste faute d’accomplissement. Elle a encouragé Luise Kautsky à avoir une action dans le mouvement des femmes, à collaborer à Die Gleichheit. La seule critique de Rosa à l’égard de Clara, on la trouve dans cette lettre à Sonia Liebknecht dans laquelle elle reproche à Clara de ne s’intéresser aux femmes que si elles sont télégraphistes, militantes, etc. et elle a cette phrase ambiguë : « Clara prétend quelle n’a pas la moindre complaisance pour ces dames qui ne sont “que des appareils sexuels et digestifs” (...) comme si les belles femmes n ’étaient pas déjà un plaisir des yeux (...) Laisse les nous, même si elles ne servent qu’à orner la terre, comme les colibris et les orchidées. Je suis pour le luxe sous toutes ses formes 13 . »

4 C’est peut-être une critique d’une espèce d’ouvriérisme de Clara, mais Rosa, de son côté, semble diviser les femmes en catégories fort traditionnelles.

Je crois que c’est plus subtil que cela, qu’il n’y a pas de dissociation pour elle entre une femme utile et une femme belle. Elle-même, par exemple, ne se perçoit pas comme jolie, néanmoins elle est coquette. L’apparence ne lui est pas indifférente. Elle plaide plutôt pour la plénitude, contre l’unidimensionalité.

4 Dans le film, Margarethe von Trotta ne fait pas du tout allusion à la Révolution russe de 1917. Que représente pour Rosa la Révolution de 1917 ?

Rosa Luxemburg est en prison quand débute la révolution de février. Elle est enthousiaste. A partir de cette date, elle ne cesse de répéter que la Révolution russe est condamnée si le prolétariat allemand ne suit pas cet exemple. Elle a écrit une brochure fameuse en prison 14, qui a fait l’objet de nombreuses polémiques, dans laquelle elle critique les bolcheviks sur les solutions qu’ils proposent à la question nationale, à la question agraire et leur décision de dissoudre

« Rosa Luxemburg » ou le portrait superbe d’une femme révolutionnaire

On peut regretter que Margarethe von Trotta n’ait pas jugé utile d’évoquer l’enthousiasme suscité par la Révolution russe dans l’Allemagne de 1917. On peut déplorer l’image qu’elle donne des travailleurs allemands réduits pour l’essentiel à un public de réunions politiques. On peut ne pas avoir reconnu Jaurès dans cet homme qui bégaie à la tribune d’une réunion de la II e Internationale ; on peut protester contre ce personnage falot censé incarner cette féministe d’une grande détermination qu’était Clara Zetkin. On peut...

Et pourtant, on sort bouleversé par ce film, par l’énergie extraordinaire de cette petite femme boitillante, son intelligence remarquable, son amour de la vie et de la nature, sa foi inébranlable dans la révolution et son assassinat sordide.

Margarethe von Trotta, grâce à l’interprétation exceptionnelle de Barbara Sukowa, réussit ce que personne d’autre n’est parvenu à faire avant elle : à rendre vivante, sans tomber dans l’hagiographie, une femme révolutionnaire. Une femme peut aimer l’amour, désirer des enfants et s’engager totalement, malgré les sacrifices, dans le combat révolutionnaire. En faire la substance d’un film en Allemagne où il n’y a pas si longtemps encore, des femmes1 de la bande à Baader étaient traînées dans la boue et considérées comme des monstres, témoigne d’un certain courage. Qui se risquerait en France aujourd’hui à faire un film grand public sur la vie de Louise Michel ?

Josette Desbois

► l’Assemblée constituante. Elle estime que les institutions peuvent se radicaliser dans le cours de la révolution. C’est la raison pour laquelle elle était favorable à la participation des communistes allemands aux élections de janvier 1919 et hostile au boycott adopté majoritairement lors du congrès de fondation. Elle a changé d’opinion sur une seule question, celle des conseils. En 1905, quand elle analyse la révolution russe, elle ne parle pas des conseils. Pour elle, les conseils représentaient une forme primitive d’organisation par rapport aux formes plus élaborées du parti et des syndicats. Elle change d’avis après sa sortie de prison. Elle se rend compte que c’est le moyen d’exercice du pouvoir de la classe ouvrière.

Propos recueillis par Josette Desbois

Notes

  1. 1. Il ne s’agit pas pour nous d’assimiler l’action terroriste défendue par ces militantes à l’action politique telle que la concevait Rosa Luxemburg, bien évidemment ou telle que nous la concevons nous-mêmes.
  2. 1. Mathilde Jakob (1873-1942 ?) fut sa secrétaire et son amie.
  3. 2. Léo Jogiches (1867-1919) fut l’un des dirigeants du SDPK («la Social-démocratie du Royaume de Pologne»), groupe révolutionnaire internationaliste qu’il a créé avec Rosa Luxemburg. Il fut également l’un des dirigeants du mouvement spartakiste. Arrêté en mars 1919, il sera fusillé.
  4. 3. Lettre du 9 juin 1898, Paris, Denoël-Gonthier, vol. I, 1971.
  5. 4. Lettre de mars 1890, idem.
  6. 5. Paul Levi (1883-1930), avocat, il fut le défenseur de Rosa lors de son procès à Francfort en 1914. Militant du SPD, il fut l’un des premiers adhérents du mouvement spartakiste.
  7. 6. Les lettres Spartakus sont publiées à partir de 1916. La Ligue spartakiste se crée pendant la révolution allemande. Ce sera une des composantes du Parti communiste allemand.
  8. 7. Edouard Bernstein (1850-1932), dirigeant de la social-démocratie allemande, entreprend de «réviser » le marxisme et préconise une tactique réformiste.
  9. 8. Sauf pour les femmes !
  10. 9. Karl Kautsky (1854-1938), dirigeant de la social-démocratie allemande. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, il resta le principal théoricien révolutionnaire du SPD. Lénine écrira une brochure contre lui : la Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.
  11. 10. Pour en savoir plus : Batailles pour les femmes, Clara Zetkin, traduit sous la responsabiité de Gilbert Badia, Editions sociales, 1980 ; Femmes et mouvement ouvrier, Annik Mahaim, Alix Holt et Jacqueline Heinen, éditions La Brèche, 1979.
  12. 1 1 . «Grève des ventres » pour refuser de servir de chair à canon ou engraisser les capitalistes. Mot d’ordre anarchiste. Au-delà, ce mot d’ordre couvrait un courant en faveur de la contraception, présent dans le mouvement ouvrier.
  13. 12. L ’Egalité, journal du mouvement des femmes socialistes allemandes.
  14. 13. Lettre du 24 novembre 1917, J’étais, je suis, je serai, F. Maspero.
  15. 14. Publiée par P. Levi après sa mort.

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