En l’espace d’un mois, la mobilisation des jeunes, étudiant(e)s et lycéen(ne)s a irradié toute la vie politique et sociale de la France et de nombreux pays sur le plan international. C’est par centaines de milliers qu’ils se sont lancés tête baissée dans la grève et les manifestations, convaincus de leur bon droit (droit à faire des études, droit à une formation de qualité) et avec l’espoir de ne pas aller grossir les rangs des jeunes chômeurs. Ce qui s’est exprimé dans la rue à cette occasion, c’est un immense ras-le-bol d’une société fondée sur la loi du fric et le mépris des « perdants ».
De ce ras-le-bol a jailli une véritable explosion de joie, joie de se retrouver si nombreux, au coude à coude, d’agir, après des mois d’isolement, de révolte rentrée.
Parmi tous les jeunes qui se sont investis totalement dans la mobilisation, tous les observateurs ont noté la présence nombreuse des enfants d’immigrés et des filles. Ce qui n’est pas pour nous étonner. Chez les jeunes Beurs qui subissent quotidiennement les contrôles policiers et le racisme, chez ceux qui ont réussi à franchir les barrières scolaires, il y a une volonté farouche de ne pas se laisser exclure et de réussir. A cela vient s’ajouter pour les jeunes filles d’origine immigrée, une volonté bien ancrée, elle aussi, de ne pas revivre ce qu’ont vécu leur mère et de devenir indépendantes le plus tôt possible, grâce à un travail '.
Les filles, plus actives que jamais
Oui, les filles étaient bel et bien présentes : dans les assemblées générales, les commissions, les comités de grève, les manifestations au sein même des services d’ordre ainsi qu’à la tête de la coordination nationale bien que de manière minoritaire. Tout le monde l’a remarqué même Jospin qui, en raison d’une mémoire défaillante ou par démagogie, n’a pas hésité à ridiculiser les étudiantes de Mai 68 qui se seraient contentées, soi-disant, de préparer le café à leurs petits camarades ou de taper les tracts.
Non les étudiantes de 68 ont participé elles aussi à part entière à la mobilisation, mais il est vrai qu’on ne les voyait pas dans les services d’ordre et qu’elles n’étaient pas les porte-parole nationales du mouvement. Depuis, des millions de femmes qui sont aussi les mères de toutes ces jeunes filles, se sont portées sur le marché du travail et ont transmis dans l’éducation de leurs filles, le souffle, aussi alangui soit-il, du féminisme. La féminisation des universités n’est sans doute pas pour rien non plus dans la forte participation des filles à ce mouvement. Elles sont en effet les plus nombreuses depuis 1981-1982, en particulier dans les premiers cycles où elles représentaient 54 % des effectifs à la même date, notamment en lettres et sciences humaines où elles sont toujours surreprésentées 2.
Photo Samuel Dumas
Enfin, les filles de cette génération ont été élevées, de la maternelle à l’université, dans la mixité et elles y ont sans doute puisé une assurance certaine vis-à-vis des garçons.
Que les filles aient pris toute leur place dans la mobilisation, c’est une évidence. Mais c’est ensemble que filles et garçons viennent de vivre une expérience irremplaçable. En trois semaines, sur la base d’un mouvement massif, déterminé, unitaire, organisé démocratiquement, ils et elles ont réussi à faire reculer le gouvernement, stimulant ainsi les luttes dans tout le secteur public. De plus, en l’espace de quelques heures, avec la mort de Malik et plusieurs blessés graves, cette génération a perdu ses illusions sur la « neutralité et la bienveillance » de l’Etat. Sera-t-elle porteuse de nouvelles luttes ?
Certains indices sont plus qu’encourageants comme l’organisation d’une solidarité avec la grève des cheminots par une coordination des universités parisiennes, au lendemain des vacances de Noël ou la création dans plusieurs universités de commissions antiracistes ou d’association « français-étrangers » comme à Paris VIII. Et ces filles qui ont été tellement actives dans la grève, ressentiront-elles le besoin de créer des commissions spécifiques, des collectifs pour prendre en main leurs propres affaires ? C’est possible mais à la condition que cela n’apparaisse pas comme un élément de division du mouvement, mais au contraire un élément de son unité.
La prochaine échéance, pour le mouvement étudiant en particulier, c’est la tenue des Etats généraux sur l’université en mars. Seront-ils l’occasion de batailles d’appareils mesquines qui risqueraient d’être fatales au mouvement ou au contraire un tremplin vers une organisation de masse unitaire des étudiant(e)s, susceptible de mobiliser en profondeur le milieu contre l’austérité et la logique du profit dans l’institution scolaire ? Tel est l’enjeu.
Josette Desbois
Photo Samuel Dumas
Notes
- 1. Cf. Les Cahiers du féminisme , n° 26, automne 1983.
- 2. Données sociales, INSEE, 1984