A propos de « 10 ans de luttes des femmes »
Et puis, je ne crois pas que les choses se passent ainsi : tout d’un coup sans qu’on sache pourquoi, l’explosion soudaine d’un féminisme, etc.
Sur deux points, au moins, je crois qu’il faut réinvestir un certain nombre de faits qui ont leur importance et éclairent la situation aujourd’hui.
S’il y a eu cette prise de conscience des femmes après 1968, la naissance du mouvement autonome, c’est, indéniablement, à cause de la montée des luttes, mais aussi, avant 1968, les femmes ont cherché mille et une voies pour lutter, ont accumulé des expériences nécessaires à cette explosion. La démarche qui consiste à regarder au-delà des faits me semble importante, car, aujourd’hui, un processus se met en place chez toute une série de femmes qui se dirigent vers le mouvement de femmes.
La loi Neuwirth fut votée sans mobilisation de masse : c’est juste, et ça ne l’est pas tout à fait.
Il faut se rendre compte sérieusement du contexte de l’époque et de l’audace que représentait l’installation de manière semi-clandestine des centres de Planning familial avec une loi qui réprimait systématiquement toute information sur la contraception.
Il faut se rendre compte que la hantise de l’enfant non désiré occultait toute une prise de conscience des femmes. Quand on est de manière permanente le jeu du hasard, il faut une bonne dose de volontarisme pour envisager d’autres problèmes. La priorité des priorités pour toutes une série de femmes a d’abord été de résoudre ce problème, sur ce point il y avait une urgence (idem pour l’avortement).
Les états-majors réformistes, c’est sûr, n’y ont pas beaucoup sacrifié. Mais sur l’avortement non plus, ça n’a pas été « l’enthousiasme délirant ».
C’est vrai aussi que sur la contraception, il y a eu une campagne délirante de l’Eglise et du PCF, condamnant le Planning dans les termes les plus vifs. Pour l’Eglise, on connaît. Pour le PCF, cela est apparu aux yeux des femmes et des médecins (certains) beaucoup plus anachronique, aberrant, stupide, même si le PCF a enveloppé ça d’une propagande un peu ultra-gauche du genre : « C’est un problème de l’ensemble de la société gu ’il faut transformer, ce n ’est pas l’absence de contraception qui empêche les ouvriers de bien faire l’amour, mais les logements étroits, surpeuplés, les mauvaises conditions de travail, etc. » Le PCF a connu une crise à la clef et sa crédibilité dans les réunions publiques se mesurait au malaise des militants et des militantes quand on les interpellait sur la question. Il n’était pas rare de s’entendre répondre que le parti avait décidé une fois pour toutes de ne plus évoquer ce problème. Il y avait les principes du parti d’un côté, et les aléas de la vie quotidienne de l’autre, qui faisait qu’on agissait dans la pratique d’une toute manière avec tous les déchirements que cela comporte.
Parallèlement, les consultations des centres de Planning étaient bondées.
A ce titre, on peut parler des premières secousses d’une lame de fond qui a atteint aussi les organisations réformistes, fait céder à demi la bourgeoisie comme d’habitude (idem pour l’avortement : elle a préféré laisser faire sans donner les moyens au lieu de réprimer de manière brutale). Le PCF a tourné plus vite, ne voulant pas essuyer une crise de plus.
Derrière cette bataille, comme celle sur l’avortement, il y a eu plus que la lutte contre la hantise d’une grossesse non désirée, mais aussi la revendication d’une autre sexualité, d’autres rapports avec les hommes. C’est cette égalité formelle (c’est sûr) avec les hommes qui a fait prendre conscience aux femmes de la spécificité de la sexualité féminine, ça a déblayé le terrain de toute une série d’illusions.
C’est aussi ce qui explique l’ultra-gauchisme de certaines féministes qui expliquent aujourd’hui (parce que ça n’a pas tout résolu) que cette lutte ne sert à rien.
Sur Mai 68 : il faudrait réécrire cette histoire, ville par ville, usine par usine, tirer parti pour l’avenir des expériences parcellaires qui ont surgi au feu de la lutte.
Bien sûr, Mai 68 apparaît comme une entorse à l’histoire sur le terrain du féminisme, rien sur les femmes. C’est aussi beaucoup dire. Pas d’expression autonome, c’est sûr mais : dans toute une série de secteurs, les femmes ont été à l’avant-garde de la lutte, ont poussé àla grève, sont descendues sur le pavé avec les hommes et même quelquefois en les poussant un peu. Elles n’ont pas réinvesti la politique en tant que femmes. Elles sont intervenues comme des hommes. Soit ! Mais jusqu’à un certain point. Rien n’a pu empêcher que conscientes ou pas, elles aient apporté avec elles, dans la lutte, tous leurs problèmes, c’est-à-dire ceux que la société capitaliste leur flanque sur les bras. Dans ma ville, un des problèmes les plus débattus dans les assemblées générales de grévistes et posé par les femmes a été la garde des enfants de grévistes. Elles sont venues à l’assemblée générale des enseignants faire part de leurs problèmes : les enseignants ont organisé des garderies gratuites avec cantines, elles aussi gratuites, gracieusement payées par la municipalité.
Dans certaines entreprises à majorité féminine, elles ont gardé leur usine : il n’y avait pas le choix ! Et quand elles ne l’ont pas fait, c’est qu’il a fallu les en dissuader.
Quant aux « nouvelles avant-gardes », même si elles se sont dégagées avec peine du stalinisme (on ne sort jamais complètement indemne dans ces cas-là), elles ont pêché par des analyses trop superficielles, mécanistes. peu en prise sur une réalité prise dans sa totalité. Pour les femmes un peu conscientes, c’était non seulement la confrontation au stalinisme, mais aussi un certain type de courant qui a mis sur un piédestal la spontanéité. Ce n’est pas la chose en soi qui était forcément mauvaise, mais la caricature envoyée aux femmes, toute imprégnée aussi d’idéologie dominante, de mépris pour les femmes. La « spontanéité masculine » a abouti aux slogans tels que : « Le pouvoir est au bout du phallus », « Il faut sexualiser la politique » (comme si elle ne l’était déjà pas, puisque la discrimination au niveau des sexes existe aussi dans la politique). Le malheur est que cette spontanéité qui n’était pas l’apanage des mâles (les femmes en ont souvent fait les frais) nous redonnait à peine transformé toutes les images et les fantasmes d’une conscience masculine largement traversée par l’idéologie bourgeoisie. Ce qu’on avait chassé par la porte, avec une lutte lucide contre la famille, revenait en force par la fenêtre. La spontanéité masculine ne peut êtrenque réactionnaire quand elle s’exprime vis-à-vis des femmes.
Décidément, la politique, au sens large s’entend, est bien une chose trop sérieuse po ~ que les femmes la laisse uux mains des seuls hommes !
Barbara