Si la Journée internationale des femmes a été marquée dans les pays occidentaux par des initiatives reflétant l’émergence ou l’avancée du mouvement des femmes, en revanche l'écho en fut très faible dans les autres continents. Si l’on excepte les anniversaires de circonstance administrativement mis sur pied par des Etats nationalistes, notamment en Afrique, on doit reconnaître qu’il existe peu de pays où, à l’occasion du 8 mars, un mouvement de femmes autonome, fût-il embryonnaire, ait tenu à exprimer ses exigences. Une exception à la règle mérite plus qu'une mention d’existence : celui dé l’île Maurice dans l’Océan indien.
Fam ek zom gaygn kraze parey (Les femmes autant que les hommes sont écrasées)
Dimanche 26 février, au jardin de la Compagnie, à Port-Louis, la capitale.
Dès 9 h, des femmes de tous âges, étudiantes, employées, ouvrières, mères de famille forment une petite foule de 300 personnes devant la Mauritius boutique. Des femmes arborent des tee shirts Solidarité Fam , d’autres sont en saré. Elles déploient des pancartes où figurent leurs revendications. Brenda préside le meeting. Elle remercie celles qui sont venues, notamment des villages éloignés de l’fle.
Les oratrices qui se succèdent vont parler de la crise économique, de l’exploitation des Mauriciennes (30 000) dans la zone franche par des firmes étrangères. Dans ce paradis fiscal, alors que le salaire maximal d’un homme est de 81 roupies par semaine, celui d’une
W femme est de 49 roupies... Mais, dans l’industrie sucrière, c'est tout aussi dérisoire : les hommes touchent 20 roupies quand les femmes en touchent 1 1 pour dépailler 1 40 gauletesm.
Puis Solange, employée de maison, une catégorie très importante qui a donné naissance au syndicat, le Domestic Employes Union, vint faire l’historique de ces travailleuses, dont certaines subissent encore un statut quasi esclavagiste. L’employée de maison, très mal payée, reste à la merci du Burzwa (patron). Aujourd’hui avec le syndicat qui regroupe ces employées, des jardiniers, des chauffeurs, des cuisiniers, elles luttent pour des horaires fixes, des congés de détente ou de maladie.
Puis Kistna aborda la question du sexisme dans la loi, montrant comment, jusqu'à sa mort, la femme mauricienne reste prisonnière du cercle patriarcal, entretenue par les coutumes ou le régime de la communauté de biens. Un appel a d’ailleurs été lancé pour que soient abolies des juridictions rétrogrades comme l’Immigration Act ou le Deportation Act. Ils entravent en effet la liberté des maris étrangers des Mauriciennes de résider sur l’Be, ce qui n’est pas le cas des étrangères épousant des Mauriciens. La commission des droits de l’homme à Genève a été saisie de cette affaire;puis furent abordés les problèmes du mariage religieux, du viol et, surtout, de l’avortement, question épineuse, qui suscita une violente riposte de l'Eglise catholique et de vifs débats au sein du mouvement féministe. Selon le MLF, 20 000 femmes se font avorter chaque année à Maurice, dans des conditions déplorables. Actuellement, 2 500 cas sont rapportés aux hôpitaux, ceux pour lesquels l'opération clandestine n'a pas réussi. D’où te bataille pour la liberté de l’avortement et la libre disposition de son corps. « Si Zom Ti An-sent, fait remarquer Rajini, militante, avortam ti pu legal depi long-tan. » D’autres femmes se succédèrent.
Mme Seegoolan avait fait le chemin depuis la rivière du Rempart, au nord de l’De, elle parla en bhojpuri (langue populaire indienne) de l’alcoolisme, expliqua les inégalités du système d’éducation : les filles n’allant pas à l’école pour garder leurs frères, discrimination dans l’obtention des bourses et l’enseignement toujours non mixte.
Cette multiplication de thèmes révèle combien la question de la libération des femmes est ici, à Maurice, riche de potentialités.
Une solidarité internationale
Puis continua la semaine proprement dite. Rose Hill, dimanche S mars.
Rapidement, la MJC se remplit. Par petits cercles, les femmes se regroupent pour débattre. Il y a beaucoup d’hommes aussi, discrets, un peu perplexes. Vers 1 S h, la fête culturelle commence. Bernadette chante le Jour de clarté , une autre vient réciter un poème : Marna sis piti, papa fini dan vant rekin. Orchestres, poèmes, sketches sur les métiers dits « féminins » t>u l’autodéfense des femmes (démonstration de judo). Beaucoup de segas composées pour la circonstance. Il y a là des jeunes filles, des mères de famille, des militantes et des militants des partis de gauche, et même un vieil homme saoul qui danse au rythme des segas.
On rit beaucoup. Très remarquée fut cette femme indienne, assez âgée, qui chanta la rébellion d'une femme sous la coupe de sa belle-mère en s’accompagnant aux tablas. Entre chaque numéro, des interventions du MLF sur un thème différent. Le caractère internationaliste de la lutte des femmes fut constamment rappelé. Simone de Beauvoir, Isabel Parra seront à l’honneur et Odile chanta les Vietnamiennes.
Lundi 6 mars, au salon Mairal de la municipalité de Port-Louis, une exposition sur la condition des femmes est organisée par les élèves simultanément avec une exposition des femmes artistes à la galerie Max-Boulle, à Rose Hill. Dessins, gouaches, peintures sur l’image de la femme, sur la situation de la mère dans une famille riche opposée à celle d’une famille pauvre. Bien des motifs évoquent l’inégalité sexuelle à l’école ou au travail, la femme objet sexuel, etc. Il y a notamment un très beau dessin, fort symbolique représentant une femme transformée en momie par les plis de son sari sur lequel sont inscrites ses tâches ménagères. Des bandes mixtes d’écoliers la visitent d’eux-mêmes.
Ces quelques exemples de la semaine qui s’est terminée le 8 mars par un grand rassemblement des femmes ouvrières de la zone franche, à la plaine Lauzun, montre la vivacité du mouvement féministe et l’écho grandissant qu’il rencontre malgré ses moyens très limités. Il est frappant de constater à quel point il suscite l’intérêt, y compris dans des milieux a priori très atomisés et aliénés de la société mauricienne. Ainsi, je peux citer le cas de cette prostituée qui abandonna son client marin pour s’informer des activités de la semaine et discuter du féminisme avec des militantes. ou celui de ces deux prostituées qui, vers minuit, s’enquérirent du prix du tee shirt Solidarité Farm dont, d’ailleurs, elles firent l’acquisition.
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