Une politique envers les mères
En dépit des vagues promesses giscardiennes du début du septennat, en dépit de la publicité accordée à Giroud et à son secrétariat d'Etat, les réalisations gouvernementales traduisent davantage la volonté d'instaurer une politique familiale que de faire accéder les femmes à l'égalité sociale. Passées les lois sur l'avortement et le divorce destinées à séduire les couches moyennes attirées par le PS et sensibles aux thèses féministes, le gouvernement a depuis 1976 fait de sa politique envers les femmes une politique envers les mères. Il semble, à voir se succéder projets de lois et décrets, que la femme célibataire ou mariée sans enfant soit une catégorie complètement absente du corps social français. Seules comptent les mères auxquelles on accorde quelques aumônes :
— congés maternités : il est prolongé à 1 6 semaines en juillet 1 975, les deux dernières semaines étant payées à 90 %. Le programme de Blois prévoit l'augmentation de trois mois de ce congé sans préciser clairement les conditions de rémunération.
— congé postnatal : accordé aux femmes de fonctionnaires pour deux ans en juillet 1 976 sans rémunération, il est étendu à tous les salariés en juillet 1977. (Les pères y ont droit mais la mère reste prioritaire.)
— Les agricultrices avec enfants en bas âge peuvent suspendre leur participation à l'exploitation familiale depuis juin 1973: leur mari perçoit une indemnité de compensation.
— Allocations diverses : depuis 1976, la mère isolée a droit à une allocation jusqu’à ce que son enfant atteigne trois ans : depuis 1 977, le salaire unique est supprimé au profit d'un complément familial de 350 F que le programme de Blois compte porter à 1 000 F en 1 979 pour ceux qui ont trois enfants ; les familles de trois enfants au moins se verront garantir un revenu de 3500 F minimum.
— La formation : en juin 1 977, les femmes seules, chefs de familles, passent en priorité pour les contrats emploi-formation ; le programme de Blois prévoit le droit à des stages de formation professionnelle rémunérés aux mères de famille qui retournent travailler après avoir élevé leurs enfants.
— La retraite : une retraite� personnelle sera assurée aux mères de famille. Les femmes au foyer de plus de 60 ans qui n'ont pas eu d'enfants se débrouillent pour ne pas crever de faim, elles n'avaientw qu'à procréer !
Une propagande en faveur du mi-temps
A ces mesures concrètes s'ajoute une intense propagande en faveur du travail à mi-temps (8000 emplois à mi-temps prévus par le programme de Blois.) Dans le programme du RPR, dans le discours-programme de Barre' devant l'Assemblée nationale après les élections, est prévu un statut de la mère de famille aux contours encore très vagues. Nul doute que si nous étions en période d'expansion économique, on entendrait parler de salaire maternel. Cette « générosité » envers les mères de famille traduisait certes, avant mars 1 978 des préoccupations très électo-ralistes ; toutefois, il s'agit d'une politique à long terme appuyée sur la situation économique et politique à laquelle le régime est confronté. Le premier objectif est de réduire le chômage en renvoyant pendant une période de leur vie les femmes au foyer ; il leur permet en outre de ne pps financer d'équipements collectifs en faisant assumer la� garde des enfants en bas âge par les mères de famille. L'insistance mise dans la propagande officielle sur la nécessité « d'équilibrer la vie professionnelle et la vie familiale » pour les femmes est révélatrice. On n' assiste pas, comme on aurait pu le penser en comparant avec la crise économique de 1929, à des phénomènes de renvoi massif des femmes au foyer. Les mesures accordant les stages FPA aux mères ayant élevé leurs enfants le prouvent. C'est une politique plus subtile qui est mise en oeuvre, qui tient compte de la volonté de plus en plus massive des femmes de travailler ; aussi les dispositions prises visent-elles à assouplir le marché du travail, à lui fournir une main-d'œuvre à bon marché à temps partiel, polyvalente, mobile et peu rémunérée. La pénurie d'équipements collectifs exigée par l'austérité est palliée par les aménagements prévus en direction des mères travailleuses. On a même entendu dire récemment à la télévision et de source gouvernementale que la semaine de travail pourrait être aménagée de manière à permettre aux femmes d'assumer leur fonction de mère : elles pourraient travailler dix heures par jour ouvrable et disposer de leur mercredi pour rester avec leurs enfants I Une autre raison de l'intensification de la politique familiale du gouvernement réside dans les préoccupations liées au taux de natalité qui est effectivement très faible.
Les lamentations de Debré ne peuvent que trouver des échos au sein du gouvernement. Le problème est que l'austérité à la mode Barre ne permet pas de réaliser cette politique familiale audacieuse dont rôve t'obsédé de la dénatalité.
Le salaire maternel, les avantages fiscaux très importants, accordés aux familles de plus de trois enfants ne sont pas encore pour demain. Le dernier volet de cette politique de la famille est bien sûr directement politique ; il s'agit de rassurer les couches sociales les plus conservatrices en valorisant cette structure à laquelle ils sont attachés. « H faut combattre ceux qui sont prêts à tourner en dérision, surtout auprès des jeunes, l’institution familiale. » (Programme du RPR.)
Cette politique renforce une forme de division insidieuse parmi les femmes au sein même de la classe ouvrière : entre les mères et les autres. Quelle femme sans enfants n'a pas été un moment ou à un autre exaspérée de ne pouvoir obtenir les dates de vacances souhaitées, ou encore les horaires de travail demandés, parce que les mères de familles de son bureau, de son école, de son usine, ont priorité sur elles ? Inversement, combien de mères à mi-temps ou à plein temps, dépourvues de disponibilités, ne se sentent pas des travailleuses à part entière. Le problème de la garde des enfants reflète fort bien les considérants qui président à la mise en œuvre de cette politique familiale.
Les promesses électorales
Des crèches promises par le fameux discours de Messmer à Provins, il n'en reste rien, ni dans le programme de Blois ni dans celui du RPR. Il faudrait reconnaître leur absence. Mieux, il n'y a pas un traître mot sur le problème de la garde des enfants dans le programme de Blois. Le programme du RPR mentionne la question pour encourager « les crèches familiales a domicile » avec des assistantes maternelles qui ont, pour le RPR le double avantage d'être proches du domicile des parents et de permettre les liens affectifs entre l'enfant et sa nourrice. Une loi de 1977 accorde d'ailleurs un statut -à ces assistantes qui seront désormais contrôlées par la PMI. Plusieurs hebdomadaires féminins ont récemment prodigués dans leurs colonnes des conseils que l'ont peut résumer ainsi comment bien choisir sa nourrice ?
Autre ment dit, pas de crèches, c'est trop cher et ça a des allures collectivistes. Les assistantes mater-* nelles atomisées, sans possibilité de luttes collectives contre l'administration de la PMI, payées par les parents. Ainsi, si conflit il y a, il se déroule entre les nourrices et les dérisoires patrons que sont les parents-travailleurs. Cela fera toujours des emplois pour quelques femmes que l'on formera en six mois aux règles de l'hygiène et aux mystères de la psychologie infantile, revus et corrigés par le ministère de la Santé.
Ne nous y trompons pas, cette politique fondamentalement réactionnaire est lourde de dangers. Pas seulement parce que la défense de la famille est le thème le plus éculé de la droite française. Parce que cette politique est habile, séduisante, même pour une masse de femmes ; abandonner un travail abrutissant pour élever ses enfants pendant deux ans, choisir une nourrice plus proche de son domicile, plus accessible psychologiquement que l'institution crèche, cela correspond aux vœux de bien des femmes.
Aussi, notre lutte ne peut se contenter de choisir un aspect ou un autre de cette politique et de porter sur le seul problème des équipements collectifs. C'est l'ensemble du statut social des femmes qui se trouve posé avec ses deux aspects inséparables : travail-famille. Comme on vient de le voir, les équipements sociaux renvoient d'emblée au problème de l'emploi des femmes. Il faut démontrer que les solutions du gouvernement n'en sont pas, car il n'y a pas d'indépendance possible pour les femmes sns indépendance économique et distance prise par rapport au statut de mère de famille. Il faut démontrer que le travail à domicile est une nouvelle forme d'exploitation particulièrement honteuse et des nourrices et des parents : il faut lutter pour d'autres crèches et non pas l'institution aseptisées actuelle. C'est la tâche des syndicats comme du mouvement de femmes dans les entreprises et les quartiers.