Loczy ou le maternage insolite: Myriam David, Geneviève Appel édition du scarabée , 171F .
Une autre conception de la garde des enfants
Depuis 25 ans, rue Loczy à Budapest une institution accueille à plein temps une cinquantaine d’enfants (de la naissance à 3 ans), leurs parents étant décédés, malades, ou dans l’incapacité de s’en occuper.
Je pense souhaitable de présenter, même succintement les objectifs et les méthodes de fonctionnement de Loczy parce que le travail qui y est effectué et le rayonnement de cette institution permettent d’interroger le système de crèches tel qu’il fonctionne en France : c’est-à-dire avec une prédominance massive du souci d’hygiène (cf. le rôle de la direction de l'infirmière, etc.), et en second lieu, bien loin derrière, un travail pédagogique confié à une éducatrice de jeunes enfants spécialisé dans la section des grands ; entre les deux : rien si ce n’est un bricolage laissé à l’intuition ou à l’instinct, qui sont réputés être féminins !
Dans des situations de ce type, deux thèses s’affrontent :
— l’une souhaite que l’enfant trouve un substitut maternel dans un contexte familial : c’est le placement, on insiste alors sur les possibilités de relations affectives stables et sur l’insertion dans un milieu qui n’est pas artificiel ;
— l’autre affirme qu’en l’absence de la mère le développement de la personnalité de l’enfant ne peut être assuré que dans une collectivité spécialement pensée, l’environnement est alors élaboré en vue du développement moteur et intellectuel de l’enfant.
A Loczy, on considère que si un jeune enfant ne peut pas être élevé par sa mère, on ne doit pas chercher à reproduire la relation maternelle, mais à offrir dans le cadre d’une collectivité une expérience de nature toute autre centrée sur la continuité des relations et l’autonomie de l’enfant.
Ce qui est mis en avant à Loczy
D’abord développer le goût de l’activité autonome de l’enfant. Dès le plus jeune âge, les jeunes enfants y ont une totale liberté de mouvement dans les situations où ils se trouvent tout en étant protégés des dangers (non pas des interdits, mais par l’organisation matérielle des lieux. Les espaces mis à la disposition de l’enfant sont un peu plus grands que ceux qu’il peut investir pour l’inciter à l’exploration mais pas trop grands pour qu’il ne s’y sente pas perdu. Le rythme des acquisitions de l’enfant est respecté, on ne lui fera jamais faire quelque chose qu’il ne soit pas spontanément capable d’effectuer (par exemple pour la mise assis), simplement il sera encouragé verbalement chaleureusement même s’il ne comprend pas encore le sens des mots.
Concilier une relation affective privilégiée et la vie en institution. En limitant le nombre de personnes qui s’occupe d’un même enfant pour assurer le maximum de continuité dans la présence auprès de lui pendant la durée de son séjour ce qui permet de créer une constance dans les activités éducatives. Les soins : repas et bains notamment sont individualisés, ils sont l’occasion d’un tête-a-tête privilégié entre l’adulte et l’enfant et un moment très gratifiant pour les deux ; en dehors de ces soins, ils restent toujours dans un rayon d’écoute et de vision mutuelle.
C’est une relation réelle chaudement investie, mais à Loczy, on se refuse à laisser se développer une trop grande demande affective qui sera toujours remise en question lors du départ de l’enfant, créant alors une détresse difficilement réparable de part et d’autre (avec tous les contre-coups ultérieurs).
Le régime alimentaire de chaque enfant est individualisé, il n’est jamais forcé de finir ce qu’il a dans son assiette, mais s’il a encore faim il pourra avoir du supplément ; la conception de l’hygiène à Loczy accorde une grande importance à la vie en pleine air : on évite de paralyser et d’étouffer l’enfant sous les vêtements, la sieste se fait à l’extérieur dès que la temperature le permet (c’est-à-dire des que le thermomètre dépasse les moins dix degrés !).
Pour que l’enfant prenne conscience de lui-même et de son environnement, il y a une large place donnée à la régularité des événements dans le temps et à la stabilité des situations dans l’espace ; c’est ainsi que lorsque l’enfant change de lieu en grandissant, le déménagement se fait avec tout son groupe, sa nurse, son lit, ses jouets, et progressivement. Y compris dans les soins donnés, il est toujours fait appel à la participation active de l’enfant (on attendra qu'il étende le poing pour faire glisser la brassière, ou qu’il se redresse pour faire changer de position.)
En pratique : l'enfant n'est jamais traité en objet
il ne doit pas être manipulé au gré des commodité de l’adulte et la dtuceur des gestes des personnes qui s’en occupent doivent témoigner de ce que l’on reconnaît la sensibilité de l’enfant. Tenir oompte de la coopération active de l’enfant engendre une harmonie entre ce dernier et l’adulte et n’augmente pas la durée des soins car cela élimine tous les mohents où l’enfant s’oppose aux manipulations de l’adulte et les conflits qui en résultent.
L’enfant est une personne .-cela implique qu’on lui parle volontiers, qu’on lui nomme les objets, qu’on lui décrive les activités auxquelles il participe (la parole joue un rôle fondamental dans les relations humaines. Une personne qui agit (c’est-à-dire qu’on ne doit pas agir à sa place), mais mettre à sa disposition des objets qui soient prétexte à activité (object usuels ou jeux) mais ne pas l’isoler dans quelques jeux labellisés éducatifs, ni le noyer dans une surabondance d’objets qui ne lui permette pas de mener à bien son activité.
L'enfant ne doit pas être enfermé dans un carcan d’interdits.
L'espace qui lui sera proposé (ici, pièce, puis terrasses, puis jardin et parc) sera pour lui l’occasion de découvrir et de maîtriser des situations sans danger, ce qui le met à l’abri des accidents mais surtout des interdits actifs de l’adulte qui inhiberait ou freinerait son mouvement spontané vers l’action et l’expérimentation.
Très tôt, dès qu’il marche, l’enfant fera des promenades en petit groupe hors de l'établissement, dans la rue ou vers un but décidé en commun , ainsi s’élargirons les limites de son univers et ses questions. Lors de ces sorties, il n’est pas obligé de donner la main, on lui demande simplement d’attendre pour traverser avec l'adulte qui accompagne (ce n’est que rarement la nurse).
Un maternage insolite
Cest dans ce cadre qu’il faut comprendre la relation qui se construit entre la nurse et l’enfant.
Il y a trois nurses qui se succèdent par roulement par un groupe de 9 enfants sur deux tranches horaires, 6 h -13 h et 13 h-20 h. Dans la mesure du possible ce seront les trois mêmes pendant les 3 ans que l’enfant passera dans l’institution. En cas de changement de personnel, la transition est toujours organisée avec beaucoup de tact et de soin. Ce sont donc les mêmes personnes qui interviennent constamment auprès de l’enfant : le bain et le repas sont le temps d’un tête-à-tête privilégié avec l’adulte, le reste du temps la nurse est disponible, observatrice attentive et attentionnée, mais en aucun cas l’enfant n’est caressé, serré dans les bras, bercé, ce qui ne manque pas de surprendre le visiteur.
Si l’enfant s’ennuit ou s’il se bat, la nurse lui propose d’autres activités ; lui parle où lui offre de rejoindre son lit, ce qui n’est pas vécu comme une exclusion puisque les enfants ont toujours leurs lits dans l’endroit où ils jouent (intérieur comme l’extérieur).
Mais, cette relation autre, centrée sur la stabilité des lieux des temps et des personnes ainsi que sur la confiance dans le développement de l’enfant suppose une organisation très minutieuse et somme toute assez contraignante pour le personnel. Or cette organisation est élaborée par l’ensemble du personnel qui a une activité de chercheur : observant l’enfant et notant ses progrès, ses attitudes et ses besoins, il ne s’agit pas d’enregistrer ou de comparer des performances mais de sensibiliser à l’évolution de l’enfant : attente suscitatrice dans sa patience et dans sa bienveillance.
La gratification du personnel ne vient pas d’échanges affectifs compul-sionnels avec l’enfant, mais dans le travail de création du milieu proposé à l’enfant, non pas une fois pour toute, mais à chaque instant pour chaque enfant.
Dans la polémique qui oppose le mode de garde familial à la crèche : il ne faut pas oublier que ce qui est nécés-saire à l’enfant ce n’est pas tant tel ou tel type de mode de garde mais que celui choisi soit et reste stable, au moins pendant les premières années et sur cette, stabilité Loczy offre un éclairage très intéressant.
Frédéric Rousseau