Intelligente, féministe et... indépendante1 !
Nous avons pour ce dossier interviewé Muriel. Elle a quarante ans et est assistante à l’université. Elle nous semble représentative de cette génération de femmes qui ont participé activement au mouvement féministe, qui mènent une vie indépendante et ne partagent pas leurs jours quotidiennement avec un homme. Mais ce témoignage, bien entendu, ne prétend pas avoir valeur générale.
♦ A quel âge as-tu fait l’amour pour la première fois ?
C’était en 1966, j’avait dix-huit ans — peu avant 1968, donc. Ma virginité me pesait, je voulais m’en débarrasser. Je trouvais un peu « honteux » d’être encore vierge à cet âge. Mais j’étais terrorisée à l’idée d’avoir un enfant. A cette époque, une fille de dix-huit ans n’allait pas chez la gynéco, et les contraceptifs étaient très peu développés. Du coup, la première fois où j’ai fait l’amour, cela n’avait rien de spontané : j’avais calculé à quel moment du cycle cela devait se faire, sans d’ailleurs en parler à mon copain. Par la suite, Pierre, qui est le père de mon fils, a utilisé des préservatifs, sur ma demande.
Une fois, j’ai cru être enceinte. J’ai alors absorbé une forte dose de quinine, dont j’avais entendu dire qu’elle faisait avorter... J’ai passé une journée atroce, avec plein de troubles, je n’entendais plus rien. J’ai appris par la suite que la quinine peut rendre sourd, et j’ai eu très peur rétrospectivement !
Pendant ma première année de relation avec Pierre, je n’ai pas connu d’autres garçons. Mais c’était clair qu’il n’y avait pas de « serment de fidélité » entre nous. Au contraire, je revendiquais la possibilité d’avoir plusieurs relations. J’ai eu ensuite des relations avec d’autres garçons, mais il y avait toujours la crainte d’être enceinte. Et cette peur freinait énormément les rencontres.
En 1970, j’ai eu mon fils Yannick. Puis je me suis à nouveau trouvée enceinte en 1973. Je suis allée me faire avorter en Angleterre, puisqu’en France, c’était interdit. Et c’est à ce moment-là seulement qu’on m’a donné la pilule. Alors, je n’ai plus hésité à mettre en pratique mes idées sur le fait d’avoir plusieurs relations en même temps ! D’ailleurs, au début des années soixante-dix, est-ce la morale qui a changé, ou la contraception qui a permis de mettre en pratique une morale qui était déjà dans l’air ?
♦ L’éducation que tu as reçue a-t-elle été un obstacle à ton épanouissement sexuel ?
Non, bien que j’aie eu une éducation extrêmement puritaine dont je garde beaucoup de séquelles, je n’en ai gardé aucune trace sur le plan de ma vie sexuelle. De ce point de vue, mes parents ont complètement raté mon éducation ! J’ai eu la chance d’être en pension quand j’ai eu mes règles. Et là, ce n’était absolument pas quelque chose de honteux entre nous, au contraire. Les filles qui avaient leurs règles étaient auréolées d’un certain prestige auprès des autres.
A l’adolescence, quand je ressentais un désir, je me masturbais, ça ne m’a jamais posé de problème. Ensuite, comme je couchais dans le même lit que ma sœur, c’est venu comme ça, naturellement, nous faisions l’amour de temps en temps. Mais nous n’en avons jamais parlé ensemble. Je n’ai jamais éprouvé le moindre sentiment de culpabilité. Je ne l’ai pas du tout vécu comme une relation incestueuse et homosexuelle. J’avais donc découvert mon clitoris bien avant de découvrir le mouvement féministe ! Ceci dit, l’éducation de mes parents a quand même pesé quand j’étais adolescente, dans la mesure où j’avais du mal à faire le lien entre le sentiment d’amour qui, pour moi, ne pouvait être que platonique et le désir sexuel que j’éprouvais pour d’autres garçons que je n’aimais pas. Petite, je pensais que la sexualité était quelque chose de très désagréable pour les femmes, qu’elles ne faisaient l’amour qu’une fois de temps en temps, avec résignation, pour avoir un enfant. Pour moi, la sexualité était dissociée et du plaisir et de l’amour. Et j’ai été étonnée, la première fois que j’ai fait l’amour, de constater que cela pouvait être aussi agréable que la masturbation.
♦ Ton idée de la fidélité a-t-elle changé ?
A la grande époque du mouvement féministe, en 1976, j’ai eu une relation passionnelle avec un homme. Mais j’avais décidé d’avoir plusieurs relations. Alors, je faisais du volontarisme, et je lui jouais des tours penda- blés ! Mais lorsqu’il faisait lui aussi la même chose, je le supportais mal. En fait, je ne suis pas jalouse d’une relation sexuelle ponctuelle, je sais par expérience que ça ne remet rien en cause. Par contre, je suis plus jalouse d’une amitié durable.
Mon comportement, comme celui d’autres femmes, traduisait notre volonté de remettre en cause l’idée selon laquelle une personne pourrait appartenir à une autre et cela se justifiait dans ce sens. Il est d’ailleurs effectivement tout à fait possible d’avoir
Photographie de Henri Cartier-Bresson.
plusieurs relations sexuelles en même temps. Mais on a voulu se convaincre qu’on pouvait être amoureuse de plusieurs hommes en même temps. Et cela me paraît fou ! En gros, l’axiome de départ était juste, mais la traduction pratique que nous en faisions était folle ! Et puis, le volontarisme n’a jamais rien réglé dans le domaine de la jalousie.
♦ Pourquoi t’es-tu séparée de ton mari ?
C’est un peu compliqué, parce qu’il n’y avait pas de raison particulière. Disons que nous n’avions plus les mêmes intérêts, nous nous retrouvions au lit sans avoir d’autre relation que celle-là. Pourtant, Pierre était « un mec bien », il partageait les tâches matérielles et s’occupait bien de Yannick. Quand je suis partie, je me suis sentie un peu coupable, je n’avais rien à lui reprocher ! Mais nous n’avions plus grand-chose à nous dire !
♦ Tu vis seule avec ton fils, sans avoir de relation permanente avec un homme. Comment vis-tu ta situation ?
Je me débrouille très bien toute seule ! En dehors du père de Yannick, j’ai eu deux autres relations longues (trois et cinq ans) avec des hommes. Sinon, j’ai des relations irrégulières, peut-être une fois seulement. Dans ce cas, ce n’est pas très satisfaisant physiquement, mais ça arrive assez fréquemment. Sinon, j’ai des « vieux amants » que je vois épisodiquement depuis des années.
♦ Tu as souvent des relations avec des hommes plus jeunes que toi ?
Oui, je crois que c’est de plus en plus fréquent que des femmes d’une quarantaine d’années sortent avec des hommes d’environ trente ans. Dans mes trois relations longues, les deux derniers étaient plus jeunes que moi, de sept et dix ans. C’est dû au fait, je crois, que les hommes de notre génération ne sont pas sur la même planète. Pour avoir des relations sexuelles, c’est plus facile avec la génération qui n’a pas vécu la période 1968-1978. Et puis, c’est assez flatteur, en général, ils sont plein d’admiration pour les femmes de notre genre, et en plus, ils sont plein de tendresse ! Mais il y a un décalage malgré tout : souvent, ils sont étudiants ou font des petits boulots, ils ne sont pas autonomes financièrement. Alors, paradoxalement, on se retrouve dans l’ancien rôle. C’est nous qui représentons la sécurité. Eux sont mignons, beaux, tendres, mais c’est tout ! Au bout du compte, j’ai l’impression d’élever deux enfants, l’un qui grandit, l’autre qui reste dépendant.
♦ La présence de ton enfant a-t-elle changé ton mode de relation avec les hommes ?
Je prends en compte sa présence ! Je ne lui présente donc pas tous les hommes avec qui je sors, mais seulement ceux avec qui j’ai une relation longue, ou mes « vieux amants ». En général, il n’y a pas de problème, tant qu’ils ne s’occupent pas de lui. En même temps, je fais attention qu’il ne se méprenne pas : je ne suis pas seulement sa mère, j’ai aussi une vie sexuelle. Je ne veux pas qu’il ait l’impression qu’il y a les saintes d’un côté, et les putes de l’autre, ni qu’il pense que l’enfant est la seule préoccupation d’une mère. Ainsi, les hommes servent aussi à faire la coupure entre Yannick et moi.
♦ As-tu l’impression que le féminisme a eu un impact sur les hommes qui ont une relation avec toi ?
C’est vrai que le genre macho « provoquant », qui ne se préoccupe que de lui, a tendance à disparaître. Mais avoir le souci du plaisir de la femme, cela peut être aussi tout à fait macho ! Maintenant, plus la femme éprouve du plaisir, plus cela flatte l’égo de l’homme ! C’est peut-être dû à la récupération du féminisme par les hommes. Ceci dit, tant mieux, j’y trouve plus mon compte que si c’était l’inverse ! Le féminisme a certainement changé les relations entre hommes et femmes. Et, de ce point de vue, je trouve les hommes très en retard sur nous. Quand tu as couché une fois avec un homme, il est presque impossible de le rappeler, comme ça, pour le revoir ponctuellement, parce que c’était bien. Eux s’imaginent tout de suite que, si tu les rappelles, c’est pour « t’accrocher » à eux, pour t’engager
Photographie de Henri Cartier-Bresson
avec eux. Ils n’imaginent pas que tu Le décalage dont je viens de parler puisses les appeler pour autre chose, y est sans doute pour quelque chose. Mais moi, j’ai un gosse, j’ai un appar-Les hommes pensent que nous atten-tement, un travail. Les hommes sont dons d’eux la même chose que ce un peu un « luxe » dans ma vie, je n’en qu’en attendaient les femmes de l’âge ai pas « besoin ». Les hommes sont de leur mère. Leur sexualité est plus des « éclopés affectifs », ils n’ont pas proche de celle de nos parents que de vu passer l’histoire. A force d’avoir la nôtre. C’est comme si nous ne peur d’être tout, ils ne sont rien. faisions pas partie de la même généra-Moi, je n’ai pas du tout envie d’un tion. Remarque, c’est normal qu’ils ne homme à la maison, qui se mêlerait de se posent pas de questions, car s’ils l’éducation de mon fils ou paierait le remettaient les choses en cause, ils loyer. Ce serait une punition pour auraient plus à perdre que nous ! moi ! Mais ça, les hommes ne le comprennent pas. Ils ne comprennent ♦ En dehors de ta sœur, as-tu eu pas notre demande. Moi, j’aimerais d’autres relations homosexuelles ? avoir une relation qui tienne debout, qu’on se voie peut-être deux fois par Oui, j’ai eu quatre ou cinq relations semaine seulement, mais qu’on puisse homosexuelles, à la grande époque du compter l’un sur l’autre. Aujourd’hui, mouvement des femmes. Le fémi-ce n’est pas le cas. nisme a fait tomber bien des barrières et des tabous à ce sujet. Maintenant, ♦ D’après les statistiques, il y aurait cela fait un moment que ça ne m’est une augmentation de femmes comme pas arrivé. Mais je sais que c’est possi-toi, qui ont des relations épisodiques ble, et que je peux en éprouver du et vivent plutôt entre copines. A quoi plaisir. Je n’ai jamais vécu de grande est-ce dû, à ton avis ? passion avec une femme, mais plutôt de grandes amitiés. D’autre part, j’ai peur du « ghetto homo ». Je fréquente déjà beaucoup plus de femmes que d’hommes, ça m’ennuierait de ne plus rencontrer d’hommes du tout !
♦ La diffusion du Sida modifie-t-elle ton mode de relations ?
Ça n’a encore rien changé, mais j’y songe. Ce serait trop bête de mourir comme ça ! Je vais sans doute me mettre à acheter des préservatifs. Si c’est pour les donner à quelqu’un que je connais déjà, l’idée ne me dérange pas. Par contre, demander à un inconnu d’en mettre, ça me gêne. J’utilisais les préservatifs au début de ma vie sexuelle. Mais c’était pour ne pas avoir d’enfant. Là, ça signifie davantage « tu es potentiellement malade, je me préserve »... Mais je pense que cela va passer dans les moeurs.
♦ Penses-tu que l’approche de la sexualité se pose différemment pour les adolescents d’aujourd’hui ?
Je pense qu’ils n’ont plus peur par rapport à leurs parents, tout au moins dans nos milieux. Il est fréquent que les relations sexuelles aient lieu à la maison, avec l’assentiment des parents. Pour le reste, je ne sais pas trop, mon fils en parle très peu. Il y a le fossé naturel qui existe entre parents et enfants, mais aussi, je pense, le fait que je sois une femme. Yannick refuse toujours d’en discuter, il semble gêné quand j’aborde le sujet. Je sais qu’il a une copine, mais c’est la mère de cette dernière qui m’a dit qu’ils faisaient l’amour ensemble. Sa copine avait d’ailleurs planifié les choses puisqu’elle a pris la pilule un mois avant... En fait, elle a fait ce que moi aussi j’avais fait, il y a vingt ans, mais en employant des moyens plus modernes, c’est tout !
Propos recueillis par Josette Desbois
Notes
- 1 . Pastiche du titre d’un livre récent : Belles, intelligentes... mais seules. Laffont.