La publication du manifeste des « rénovateurs » a révélé l’ampleur de la crise que traverse le Parti communiste aujourd’hui. Son enjeu nous semble décisif : les rénovateurs ne réclament pas simplement, comme d’autres avant eux dans le PC, plus de démocratie. Ils affichent leur volonté de redéfinir un projet révolutionnaire \
Dans ce texte comme dans leurs déclarations, ils insistent sur l’apport du mouvement des femmes, ce qui est une nouveauté dans l’histoire du PC ! Le débat doit également s’engager avec eux là-dessus. Il nous a semblé intéressant, dans ce contexte, de rappeler les positions du Parti communiste sur ces questions.
Le 8 Mars 1987, la salle du Zénith à Paris était comble : plusieurs milliers de femmes de la région parisienne et de province avaient répondu à l’appel du PCF pour célébrer la journée internationale des femmes. Des représentantes du Front sandiniste, de l’ANC d’Afrique du Sud, la responsable soviétique, etc. ainsi que Gisèle Moreau, membre du bureau politique, ont pris la parole ; mais l’orateur attendu, c’était papa Marchais à n’en pas douter. D’ailleurs, seule son intervention fut reproduite le lendemain dans l’Humanité. Lutte contre l’austérité, contre la droite et... le PS, appel à l’union dans l’action pour « l’égalité, l’emploi, la paix », tels fürent les thèmes de son discours. C’est lui aussi qui dénonça ceux qui ont enterré le féminisme. Il réaffirma sans complexe, comme il l’avait fait pour la première fois en novembre 1976, que le Parti communiste est « le parti de la libération de la femme ».
1976, rappelez -vous, l’année internationale de la femme venait de se clore. Lors de son XXIIe Congrès, le PCF avait invité « le peuple » à le rejoindre dans sa lutte « pour un socialisme aux couleurs de la France ». Quelques mois plus tard, lors du comité central de novembre 1976, il reconnaissait enfin la dimension historique de la lutte des femmes pour leur libération, tout en dénonçant les « petits groupes qui se déclarent féministes et qui ne doivent leur audience qu’à la complaisance des moyens officiels de diffusion et de la presse féminine ». Les femmes « sont à l’aise dans leur parti », ajoutait Madeleine Vincent dans la foulée. Pas tant que cela, si l’on se réfère à la déclaration des militantes d’Elles voient rouge en juin 1978 2, ou au témoignage récent et plein d’humour d’Yvonne Quilès 3. Malgré tout, des milliers de femmes communistes nourrissaient l’espoir à l’époque que leur parti était sur la bonne voie et comblerait progressivement son retard.
Elles voient rouge
Un retard qui vient de loin
Le retard était considérable et venait effectivement de loin. En 1956, Jeannette Vermeersch avait combattu toute libéralisation de la législation concernant les moyens anticonceptionnels dans des termes restés célèbres : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient-elles le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? 4 » Cette prise de position, bien qu’elle ait choqué à l’époque de nombreux militant(e)s communistes, s’enracinait dans le moralisme puritain importé d’URSS avec le stalinisme et sous-tendait le discours du PCF depuis le congrès de Villeurbanne de 1936, au cours duquel Maurice Thorez avait invité les travailleurs à « repeupler » la France et dénoncer la bourgeoisie « débauchée » et « malthusienne ». Le PCF s’était ainsi coupé en 1956 de toute une série de militant(e)s progressistes qui furent à l’initiative de la création du Mouvement français pour le Planning familial, ajoutant un nouveau facteur de crise dans ses rangs. N’oublions pas en effet les remous suscités par les révélations du rapport « attribué à Khrouchtchev », le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en Algérie, et bientôt les événements de Hongrie.
Le PCF avait bien dû réajuster ses positions en 1965 sur la question de la contraception, à l’occasion de son soutien à la candidature aux élections présidentielles de Mitterrand, mais sa coupure avec la nouvelle génération féministe de 1970 n’en fut pas moins profonde. Reconnaissant dans le mouvement féministe l’héritier du mouvement étudiant de Mai 68, le PCF le dénigra avec la même vigueur. Ce mouvement heurtait en effet l’orientation du PCF sur quatre plans au moins : d’abord, il s’opposait à son moralisme. L’amour libre était déjà assimilé à de la « licence sexuelle », signe de « décadence de la société 5 » et la lutte des jeunes pour la liberté sexuelle dénoncée comme un thème « appartenant directement à l’arsenal de la bourgeoisie 6 ». Comment le PCF pouvait-il alors reconnaître l’importance de la lutte des femmes « pour disposer librement de leur corps » ? Deuxièmement, ce mouvement ébranlait son dogmatisme théorique : pour le PCF, l’oppression était née seulement avec la société de classes et il suffisait de supprimer la propriété privée pour tout résoudre ; l’URSS paraît-il en fournissait un bon exemple. Parler de contradictions de sexes, c’était donc, selon le PCF, alimenter la propagande bourgeoise. En troisième lieu, le mouvement féministe n’était pas non plus très res-pecteux de la légalité parlementaire chère à la direction du PCF : au mépris des lois, des femmes et des médecins déclaraient publiquement avoir avorté ou aidé à avorter de nombreuses femmes 7 . Aux manifestations de masse succédaient les avortements « sauvages » organisés par le MLAC 8. Enfin, et surtout, le mouvement féministe revendiquait haut et fort son « autonomie » par rapport à tous les partis, discréditant ainsi les rapports de subordination existant entre l’Union des femmes françaises et le PCF et toute sa pratique stalinienne de mainmise sur les organisations de masse. Pour toutes ces raisons, le PCF était profondément hostile au mouvement féministe, mais plusieurs facteurs le contraignirent à modifier progressivement ses positions.
Des réajustements inévitables
D’abord, le dynamisme du mouvement féministe lui-même et le caractère massif des manifestations organisées sur la question de l’avortement et de la contraception jusqu’au vote de la loi restrictive de 1975 et à nouveau en 1979. Face à cela, les pétitions traditionnelles du PCF paraissaient franchement dérisoires. Ensuite, ses positions timorées le faisaient paraître comme aussi conservateur que le gouvernement. En 197 1 par exemple, le PCF déposa un projet de loi autorisant l’avortement et son remboursement mais sous conditions, la femme et le couple devant comparaître devant des « commissions compétentes » chargées de les « aider ». Ce n’est qu’en 1973 que ces commissions devinrent dans le projet « consultatives ». Amendé ou pas, ce projet ne reconnaissait pas un droit comme le demandait le mouvement féministe ; les femmes n’étaient pas considérées comme pleinement majeures puisque c’est la loi qui devait définir les cas où ce « recours ultime » était possible.
Enfin, la concurrence de l’extrême gauche et du PS (avec lequel il avait signé le programme commun en 1972) sur le terrain de la lutte des femmes, mais aussi et surtout la contestation dans ses propres rangs, contraignirent le PC à une révision plus profonde de ses positions.
On trouve les traces de cette critique, dès 1970, dans France nouvelle notamment, sous la plume embarrassée d’Yvonne Quilès qui, à coup de petites phrases, tantôt met en cause « cette aliénation qui oblige encore la femme, dans la famille, à s ’effacer devant la mère et devant l’épouse » ou rend un hommage bien timide à la Déclaration des 343, sans même la nommer 9. Dans le courrier, des militant(e)s posent souvent des questions de manière beaucoup plus directe, comme ces lecteurs sensibles en 1974 à l’action concrète de mouvements comme le MLAC ou Choisir, qui invitent aussi leur parti à plus d’audace sur des thèmes comme celui de l’épanouissement sexuel10. En 1974, la philosophe Christine Buci-Glücksmann, répondant à des journalistes, met en cause quant à elle Y « économisme » du parti, qui a posé le problème de « l’infériorité de la femme uniquement par rapport à sa surexploitation économique et sa place dans le travail », et revendique pour les femmes le « droit à une sexualité consciente » comme « le droit à l’appropriation théorique du monde 11 ». Fin 1974, début 1975, ce sont des responsables comme Louisette Blanquart ou Madeleine Colin qui, tout en dénonçant respectivement « la révolte stérile » ou « les outrances et le ridicule » des groupes féministes, ne s’en déclarent pas moins féministes 12. Ce n’est pas à titre officiel qu’elles le font. Il faudra attendre décembre 1977 en effet pour que le PCF se déclare officiellement féministe par la bouche de Georges Marchais, à l’occasion de son discours au Palais des congrès. En 1975, cependant, Maurice Godelier, anthropologue de renom, membre à l’époque du PC, fait le constat, dans son intervention à la Semaine de la pensée marxiste, que « la domination masculine, la ségrégation des femmes sont des réalités et des contradictions plus vieilles que celle des classes 13 ». Rude coup à la lecture bien dogmatique du vieil Engels qui servait de référence jusque-là.
A la veille des élections de mars 1978, au moment où tous les partis redoublent leur offensive de charme à l’égard de l’électorat féminin, le PCF n’hésite plus à reconnaître la nécessité de mener une lutte idéologique contre les « mentalités retardataires », à poser la question de la répartition des tâches ménagères au sein de la famille, à réaffirmer le droit de chacun(e) de vivre sa vie comme il/elle l’entend sans se référer à un « modèle » de vie — en particulier celui du couple hétérosexuel stable, mieux encore, marié, norme longtemps en vigueur 14 — à reprendre aussi à son compte la lutte contre les violences sexuelles. Le PCF concrétisa cette nouvelle orientation dans un projet de loi « tendant à instaurer pour les femmes la promotion, l’égalité, la liberté dans le travail, la famille, la société » (projet déposé en juin 1977, complété en mai 1978) et dans un autre projet de loi, en juin 1978, contre le viol.
Dans le même temps, au sein de la CGT, les débats allaient bon train : après le 1er Mai 1977, au cours duquel les féministes regroupèrent 5 000 femmes derrière leurs propres banderoles, lors de la sixième conférence sur les femmes salariées, la direction de la CGT fit elle aussi (avant même celle du PCF) un grand nettoyage de sa plate-forme pour répondre aux aspirations des travailleuses : lors de cette conférence en effet, de nombreuses déléguées insistèrent sur l’importance pour la CGT de lutter non seulement contre la surexploitation au travail, mais aussi contre la double journée de travail, pour l’épanouissement de la sexualité, etc., mettant en cause de manière virulente les blocages sexistes rencontrés dans la CGT pour aborder toutes ces questions l5.
La mémoire d'Antoinette
La déstalinisation en panne
Cette évolution suscita de nombreux espoirs chez des milliers de militantes. Certaines prirent au pied de la lettre le nouvel engagement féministe du PCF et de la CGT, impulsant commissions femmes et collectifs féminins. Mais les déceptions furent tout aussi grandes. Après la rupture de l’Union de la gauche et son échec en mars 1978, la division politique et syndicale gagna une ampleur considérable, sectarisme et fonctionnement bureaucratique se combinant pour étouffer la voix de tous ceux et toutes celles qui ne se reconnaissaient pas dans ce nouveau tournant.
On ne peut que rappeler ici l’exemple tragique de Georgette Vacher, OS à Calor, militante du PCF et de la CGT, dans le département du Rhône. Elue en 1978 au bureau de l’union départementale de la CGT pour le secteur féminin, elle fut démise de ses fonctions en septembre 1981, par la commission exécutive, qui lui reprocha d’avoir fait du secteur féminin « un Etat dans l’Etat ». Elle en avait fait tout simplement, selon les témoignages 16, un secteur vivant, fonctionnant collectivement et démocratiquement, un secteur à l’écoute des femmes, notamment des plus exploitées.
Georgette Vacher se suicida en octobre
1981.
La rédaction d'Antoinette, le mensuel féminin de la CGT, fut elle aussi victime d’une épuration radicale, au printemps
1982. Elle fut accusée d'« abandonner la lutte des classes, de plaire aux gauchistes et cédétistes recentrés, de maintenir l’activité spécifique [des femmes] dans la marginalité », et même de ne pas défendre les orientations de la CGT (sur la Pologne) pour avoir seulement publié un courrier contradictoire sur la question dans son numéro de mars 1982 17 !
Le sectarisme fut tout aussi virulent du côté du PCF. En juin 1978, par exemple, le BP se lança dans une violente diatribe contre les groupes femmes « manipulés par le PS et la Ligue communiste ». En 1979 encore, alors que se développait une nouvelle mobilisation de masse unitaire en faveur du droit à l’avortement sans restriction, le PCF refusa de participer aux collectifs unitaires qui surgirent pendant quelques mois et de soutenir l’une ou l’autre des manifestations qui eurent lieu le 6 octobre, puis le 24 novembre, et qui furent un immense succès. Scandalisées par le sectarisme de leur parti, plus de cent femmes du PC ressentirent le besoin de rédiger un appel à la manifestation du 6 octobre 18.
Depuis, la gauche est allée au gouvernement. Pendant près de deux ans, le PCF n’a pas cessé de chanter les louanges de la nouvelle politique, oubliant même de dénoncer la loi sur le temps partiel de décembre 1981, qui pourtant ouvrait la voie à la précarisation, aujourd’hui tant décriée, à juste titre, oubliant même de se mobiliser dans la rue commme l’ont fait des milliers de femmes en octobre 1982, pour réclamer le remboursement de l’avortement. Après ce cours opportuniste, le PCF s’est lancé dans un nouveau cours sectaire, auquel les femmes sont aujourd’hui conviées à donner toute leur caution. On comprend dans ces conditions que des milliers de femmes se soient découragées, quittant pour certaines leur parti silencieusement, ou que d’autres se reconnaissent dans les questions posées par les rénovateurs.
En vingt ans, on l’a vu, le PCF a dû modifier qualitativement son analyse de l’oppression des femmes et enrichir, théoriquement du moins, ses objectifs de lutte. Mais il a toujours refusé de reconnaître la nécessité d’un mouvement de femmes autonome. Gisèle Moreau a bien parlé dans son livre Libres et Egales du « mouvement en avant » des femmes, mais il s’agissait seulement d’enregistrer l’entrée en lutte de millions de femmes. Il n’était pas question de reconnaître l’importance d’une organisation collective des femmes contre leur oppression, unitaire, indépendante des partis 19.
Pour cela, il aurait fallu que le PCF procède à une réelle déstalinisation théorique et pratique, ce qu’il n’a pas fait.
Josette Desbois
Meeting de G. Marchais, le 7 mars 1981.
Meeting de G. Marchais, le 7 mars 1981
Notes
- l.Voir «PCF, les enjeux d’une crise», in Critique communiste n° 61, mars 1987.
- 2. Cf le Monde des 11 et 12 juin 1978. Membre du PCF, ces militantes défendaient au sein de leur parti une polique «féministe et marxiste ». Elles ont publié entre 1978 et 1982 plusieurs numéros d’une revue intitulée Elles voient rouge.
- 3. Cf sa contribution «Liliane, fais les valises » in «La culture des camarades », Autrement n°78, mars 1986. Yvonne Quilès a été journaliste à France nouvelle jusqu’en 1979.
- 4. Supplément à France nouvelle n°543, 12 mai 1956. Le PCF était néanmoins contre la
- répression des femmes ayant avorté. (Pour mieux connaître la politique du PCF sur ces questions, des années trente aux années cinquante, cf «Les communistes français et la sexualité [1932-1938]» in le Mouvement social n° 91, avril-juin 1975, et les Femmes rouges de Renée Rousseau, chez Albin Michel.)
- 5. Les communistes et la femme d’Yvonne Dumont, Editions sociales, 1970.
- 6. Bernard Muldword, l’Humanité, septembre 1970.
- 7. Manifeste des 343 femmes qui déclarent avoir avorté, dans le Nouvel Observateur du 5 avril 1971.
- 8. Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, créé en avril 1973, de manière unitaire.
- 9. France nouvelle n° 1276, 22 avril 1970, et n° 1327, 20-26 avril 1971.
- 10. France nouvelle (26 fëvrier-4 mars 1974), n° 1476 et n° 1481 (2-8 avril 1974).
- 1 1. Voyage à l’intérieur du Parti communiste d’André Harris et Alain Sédouy, Le Seuil, 1974.
- 12. Femmes, l’âge politique de Louisette Blanquart, Editions sociales, 1974, et Ce n ’est pas d’aujourd’hui de Madeleine Colin, Editions sociales, 1975.
- 13. Les femmes, aujourd’hui/demain, Semaine de la pensée marxiste, 29 janvier-4 février 1975, Editions sociales, 1975.
- 14. En même temps, Marc Croissant était exclu en 1978 pour homosexualité (cf. Y. Quilès, art. cité).
- 15. Les questions qui font bouger, CGT, 1978.
- 16. Ecrits de Georgette Vacher, imprimerie spéciale G. Vacher, 1981, et «Que s’est-il passé à Lyon ? », Cahiers du féminisme n° 18, décembre 1981 -janvier 1982.
- 11. La Mémoire �Antoinette, Contribution au débat démocratique du XXXXT Congrès, édité par le collectif des licenciées de la rédaction, 1982.
- 18. Archives Louise Blanquart.
- 19. Libres et égales, Gisèle Moreau, Editions sociales, 1982.