Notre dossier sur la séparation et la garde des enfants (Cahiers du féminisme n° 38) nous a valu cette fois un courrier important que faute de place, nous ne pouvons publier dans son intégralité. Nous reproduisons ici de larges extraits d’une lettre de lecteurs du Havre qui nous semble poser des questions essentielles.
C’est avec étonnement, voire colère, que nous avons lu votre dossier sur la garde des enfants en cas de séparation.
Si vous êtes persuadées, comme l’avocate interrogée, que « 20 % seulement des hommes séparés réclament la garde de leurs enfants » et que « sur ces 20 %, la moitié l’obtient », il est sûr que vous ne devez pas comprendre les problèmes de certains hommes, baptisés « nouveaux pères » par les médias. Non, camarades, soyez sérieuses : une telle affirmation erronée fait basculer tout le dossier (...).
Nous sommes bien sûr d’accord pour dire que, dans notre société, l’éducation et l’entretien des enfants reviennent trop systématiquement aux femmes ; qu’avant comme après la séparation, une majorité d’hommes refusent encore d’assumer une telle responsabilité. Nous partageons aussi le début de votre analyse sur l’émergence du phénomène « nouveaux pères », comme l’un des produits de la lutte des femmes de ces vingt dernières années. La suite en revanche pose problème : cette nouvelle conception de la paternité ne représentant (selon vous) qu’une minorité d’hommes, il faudrait maintenir un statu quo frileux en ce qui concerne l’attribution de la garde des enfants (les femmes gardant les « prérogatives familiales » bien suspectes au regard de nos idées révolutionnaires...) Et comme pour mieux écarter toute éventualité de changement dans ce domaine, on revient sur ces nouveaux pères en nous expliquant que ceux-ci ont une conception toute particulière du partage des tâches — donc circulez, y a rien à voir (...) Ce phénomène des « nouveaux pères » est récent : il est le résultat de nos bagarres quotidiennes depuis plusieurs années. L’heure n’est pas aux amalgames (nouveaux pères = MCP = rapts d’enfants), aux jugements à la va-vite (dynamique rétrograde, voire réactionnaire de toutes les associations regroupant des hommes). Si l’on veut éviter la dérive machiste (« revancharde » comme vous le dites) de ce type de mouvements, le mouvement des femmes doit avoir des positions claires et ouvertes en direction de cette minorité de pères qui réclament, à juste titre, le droit de vivre avec leurs gosses. Exigeons la reconnaissance de l’équilibre des responsabilités parentales envers et pour l’enfant (en particulier l’autorité parentale conjointe). A défaut d’une telle démarche, vous risquez, comme vous avez commencé à le faire dans ce dossier, de caresser dans le sens du poil le « mythe maternel » et ainsi, de déraper vers le sexisme que nous condamnons par ailleurs chez d’autres mouvements féministes. Salutations révolutionnaires et féministes.
Josy et Maurice M. (Le Havre)
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Selon nos correspondants du Havre, notre argumentation s’appuierait sur des statistiques fausses. Malheureusement, ils ne citent pas de statistiques sur lesquelles eux-mêmes s ’appuient pour affirmer cela. Un autre lecteur, qui se présente comme « divorcé et membre de base du Mouvement pour l’égalité parentale (ME P) », affirme, par contre, dans sa lettre, que « ce chiffre de 20 % [ lui) semble élevé », car il voit plutôt autour de lui « des hommes qui ne savent même pas qu’ils peuvent demander la garde : les habitudes de la société... »
Pour notre part, précisons que les chiffres donnés par l’avocate dans son interview correspondent à tous ceux que nous avons pu trouver sur la question. Précisons également que, contrairement à ce que peut laisser croire l'écho donné par divers mouvements de pères (MCP, ME P...) et par les médias à quelques « cas » dramatiques, les conflits sur la garde des enfants ne concernent que 5 % des divorces — soit beaucoup moins que les conflits portant sur des questions d’argent (chiffres cités par Sylvaine Courcelle et Claude Prévost, juges aux affaires matrimoniales, dans un rapport daté du 16 décembre 1986): c’est-à-dire qu aujourd’hui encore, la grande majorité des pères se contente fort bien de ce rôle de « papa du dimanche » — rôle plus facile et plus « gratifiant » que de s’occuper au quotidien des couches, de la vaisselle et des lessives...
Dire ceci, est-ce, comme nous le reprochent Josy et Maurice, « ne pas comprendre les problèmes des nouveaux pères ? » Relisez notre dossier : nous y disons très clairement que nous nous réjouissons de cette nouvelle conception de la paternité, de cette évolution qui remet en cause les rôles traditionnels. Mais ce que nous avons voulu expliquer, c ’est que le phénomène des « nouveaux pères » nous semble largement gonflé par les médias et que dans la réalité, malheureusement, le partage des tâches n’a pas évolué autant qu'on voudrait nous le faire croire... Ajoutons qu’à notre avis, les militants de ces associations, qui, aujourd’hui, revendiquent haut et fort la garde des enfants par les pères, n'ont souvent pas grand-chose à voir avec ces « nouveaux pères » — et que si « amalgame » il y a, il ne vient pas de nous, mais bien de ceux qui, comme le MCP, tentent de justifier au nom de l'amour paternel leurs méthodes de gangsters. Le cas d’Hervé Lair, le père kidnappeur de la petite Amandine qui, inculpé en France « d’enlèvement de mineure », réclame le statut de réfugié politique en Turquie (!) et la protection de l’ONU — et dont le MCP cherche à faire un martyr et un exemple — en est une tragique illustration : avant d’enlever sa fllle pour la première fois en 1984, il n’avait jamais réclamé de droit de garde ni même de droit de visite...
Par contre, quand il s’agit de pères qui assument réellement, durant la vie commune, le partage des tâches, on constate généralement qu 'en cas de séparation, un modus vivendi s'établit assez facilement au sujet des enfants — garde conjointe, garde alternée... — et que point n’est besoin alors de recourir à la justice. Mais ce qui peut marcher dans ces cas-là nous sémble difficile, disons même impossible, à imposer quand les parents se déchirent : la garde conjointe ne peut alors que raviver les conflits (en ce qui concerne la nouvelle loi sur l’autorité parentale, voir en page 10).
Dire qu ’il n’y a pas de solution miracle ne signifie pas pour autant, quoi qu'en pensent Josy et Maurice, vouloir « maintenir le statu quo ». Nous sommes pour l’égalité parentale, oui, mais cela signifie, pour nous, une transformation profonde des rapports hommes-femmes qui ne se limite pas à « l’après séparation », cela signifie une volonté de changement qui concerne tous les moments de la vie de parent. Cela ne semble pas être aujourd’hui la préoccupation du MCP pas plus que du ME P... Est-ce entretenir le « mythe maternel » que de rappeler que nous vivons encore, hélas, dans une société, où les rapports de domination des hommes sur les femmes n 'ont pas disparu et se manifestent toujours dans le cadre de la famille, malgré des évolutions réelles ???