Une dizaine de militantes du Collectif féministe contre le viol ont organisé, l’été dernier, un voyage d’études au Québec pour rencontrer les groupes féministes qui interviennent sur la question des agressions sexuelles *. L’une d’entre elles fait ici, pour les « Cahiers du féminisme », le compte-rendu de ce voyage.
Les groupes féministes luttant contre les agressions sexuelles au Québec ont déjà une existence vieille de plus de dix ans, ce qui leur a permis de développer de réelles pratiques de solidarité pour pallier les carences de l’Etat dans ce domaine et répondre à la détresse et au désarroi des femmes agressées. Cet ancrage dans la réalité concrète leur fournit l’occasion de bénéficier d’une importante crédibilité dans la société québécoise d’aujourd’hui.
24 heures sur 24
Les groupes que nous avons rencontrés -Viol-secours à Québec, le Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALAC) de Sherbrooke et le regroupement provincial de ces centres situé au même endroit, l’Unité-viol de la Maison d’hébergement pour femmes victimes de violences de Chicoutimi -possèdent tous un service d’urgence fonctionnant 24 heures sur 24, 365 jours par an. Ce service fonctionne grâce à un télé-avertisseur que la militante de permanence porte toujours sur elle et grâce auquel elle peut être jointe par une standardiste qui la met en contact avec la femme qui appelle. La militante téléphone alors au médecin de garde (formé par les féministes à l’accueil des femmes agressées) qui se déplace très rapidement pour aller examiner la femme. L’Unité-Viol de Chicoutimi possède même sa propre salle d’examen ; le CALAC de Sherbrooke dispose, lui, d’une salle réservée à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. La militante de permanance part également retrouver la femme qui l’a appelée.
Les militantes accompagnent aussi la femme au commissariat si celle-ci désire porter plainte. Pour éviter de tomber sur un policier pour le moins incompréhensif, le CALAC de Sherbrooke a adopté une pratique intéressante : il possède une liste d’enquêteurs jugés bons ou mauvais quant à l’accueil des femmes violées. La militante téléphone au commissariat pour savoir qui est présent ce jour-là. Si l’enquêteur de permanence ne lui convient pas, la visite au commissariat sera remise au lendemain ou à plus tard.
En dehors des cas d’urgence, il est toujours possible d’avoir un entretien téléphonique avec une militante. Les différents groupes accompagnent aussi les femmes qui le demandent dans toutes les démarches de la procédure et de la préparation de leur témoignage. Elles leur apportent la force nécessaire pour supporter toutes ces épreuves.
Partant du constat du manque de réponse adéquate de la part des divers psy quant à la restructuration des femmes ayant subi une agression sexuelle (quand ce n’est pas « Vous l’avez cherché » ou « Vous y avez pris du plaisir » ou encore « vous fabulez »), les militantes féministes québécoises ont développé elles-mêmes des pratiques de suivi de ces femmes. Ce suivi se fait, selon les situations locales, soit en individuel, soit en groupe. A Viol-Secours à Québec, par exemple, la femme sera vue individuellement. On essaiera de lui permettre de s’exprimer, de faire ressortir ses grosses émotions, de clarifier les choses. On luttera contre la culpabilité qui se manifeste très fréquemment et on favorisera une démarche d’affirmation.
Nous avons également rencontré une militante qui anime des groupes d’entraide. Ces groupes ne sont pas composés uniquement de femmes violées, mais aussi d’autres femmes présentant des difficultés, ceci afin de restituer son caractère global à l’oppression des femmes. Le travail en groupe cherche aussi à combattre l’individualisme très prégnant dans nos sociétés et à rompre l’isolement que l’on ressent quand on se croit seule à avoir ce type de problèmes. Ces groupes sont ouverts, sans sélection des participantes. Ils déterminent eux-mêmes leurs règles de fonctionnement. En général, le temps de parole est réparti équitablement selon la demande de chaque femme. Les femmes exposent une à une leurs difficultés, et l’ensemble du groupe essaie de trouver une solution. Le groupe est animé par une militante féministe qui ne cache pas ses positions politiques et qui aidera à débusquer et à désamorcer les messages sociaux d’oppression, à mettre en commun ce que chacune apporte. Le groupe est tenu par la confidentialité et le secret. A la fin des réunions, on fait le bilan en essayant de mettre sur le tapis les problèmes interindividuels qui ont pu se poser.
Une politique de prévention
Indépendamment de leurs activités d’accueil et de suivi, les militantes féministes développent aussi une politique de prévention contre les agressions sexuelles. Celle-ci s’est adressée dernièrement surtout aux enfants, compte tenu du dévoilement du viol par inceste et des mauvais traitements que subissent beaucoup d’enfants.
Le regroupement des CALACs se sert dans ce but d’un programme d’intervention mis au point dans l’état américain de l’Ohio, intitulé CAP (Child Assault Prevention programme) -« Espace » en québécois. Ce programme, destiné aux six-douze ans, vise à réduire la vulnérabilité des enfants face aux agressions sexuelles et physiques. Il implique toute la communauté en cherchant à favoriser l’émergence d’un réseau d’adultes en qui les enfants peuvent avoir confiance. Il se compose de trois ateliers s’adressant respectivement aux enfants, aux parents, et au personnel de l’école où se passent ces séances. L’approche féministe est annoncée clairement. L’atelier pour enfants les invite, par le biais de saynètes jouées avec des marionnettes, à réagir à des situations d’agression. On demande aux enfants ce qu’ils auraient pu faire dans telle ou telle situation. On leur apprend des gestes d’autodéfense faciles et on les incite à la solidarité entre eux. Puis on rejoue la scène en insistant sur la force, la sécurité, la liberté et le droit de dire non.
A la fin de l’atelier, on invite les enfants à venir rencontrer les animatrices individuellement. On dépiste alors en moyenne trois enfants agressés par classe de trente. Beaucoup d’agressions qui ont lieu dans le cadre familial sont ainsi dévoilées. L’atelier des parents draine en général beaucoup de monde. Il s’agit d’informer et de sensibiliser les adultes à intervenir ou prévenir les situations de violences commises envers les enfants.
Au CALAC de Sherbrooke, l’équipe Espace, composée de quinze animatrices, est intervenue entre le 1er avril 1986 et le 31 mars 1987 dans dix-huit écoles élémentaires de la région. 1 080 adultes et 4 590 enfants ont été touchés. 372 enfants vivant des agressions de différents types ont été dépistés, soit 8 % du total. Depuis 1985, année de démarrage d’Espace, le regroupement des CA-LACs a ainsi visité 32 936 enfants et 9 000 adultes dans toute la province.
Le regroupement des CALACs utilise aussi pour la prévention auprès des adolescentes une vidéo, réalisée par le CALAC de Trois-Rivières, qui aborde différentes situations d’agressions sexuelles. Il impulse aussi des groupes de discussion d’adolescentes.
Une mobilisation exemplaire
Les groupes luttant contre les agressions sexuelles au Québec ne se contentent pas, en général, d’offrir uniquement des « services ». Certains tombent cependant dans ce travers, mais d’autres sont tout à fait conscients de la nécessité de développer des activités de sensibilisation de l’opinion publique contre les agressions sexuelles et contre l’oppression des femmes en général. C’est d’ailleurs le seul moyen de ne pas tomber dans un « assista-nat » féministe qui, bien qu’aidant à la prise de conscience générale des femmes qui en bénéficient, ne dérange somme toute pas beaucoup l’organisation patriarcale et bourgeoise de la société. Il ne s’agit pas de « gérer » les agressions sexuelles au jour le jour pour arrondir les angles, mais de faire reconnaître le viol et les autres agressions comme un aspect extrême de la domination des femmes par les hommes.
Le CALAC de Sherbrooke, par exemple, articule constamment lutte politique et services offerts aux femmes. Il mène depuis le milieu de l’an dernier une lutte politique de solidarité exemplaire : Dominique a été violée par trois hommes en mai 1986. Après une procédure judiciaire pénible, les trois agresseurs sont condamnés, en janvier 1987, à cinq ans d’emprisonnement et incarcérés. Les avocats de la défense font appel et contre toute attente les trois hommes sont immédiatement libérés. Le CALAC, sous l’impulsion de Dominique, réagit très vite : conférence de presse (qui donnera lieu à des articles de journaux et des émissions de radio et de télé), pétition au juge pour la remise en prison des violeurs, signée par vingt-trois mille personnes, lettres, télégrammes de protestation, information de 520 groupes grâce à un dossier accompagné de suggestions d’actions et de matériel de sensibilisation, journée de réflexion à Montréal sur le système judiciaire face aux agressions sexuelles et l’élaboration de ripostes extra-judiciaires, manifestation au cours de cette journée devant le Palais de justice pour remettre les pétitions, etc. Quand nous avons quitté le Québec, aucune décision juridique nouvelle n’avait été prise, mais les militantes se tenaient prêtes à riposter à toute décision négative de la Cour d’appel.
On est bien loin avec ce type de mobilisation de toute « gestion de la pénurie » et de l’assistanat social plus ou moins féministe.
Le changement de loi de 1983
Les féministes québécoises ont dès le début des années soixante-dix mené des luttes remettant en question la législation sur le viol. Celle-ci, à l’époque, définissait le viol en termes de rapports sexuels avec pénétration sans consentement de la femme, et revenait quasiment à accorder le droit au mari de violer sa conjointe. La nouvelle loi enfin adoptée en 1983 définit le viol comme une agression sexuelle, qu’il y ait ou non pénétration. Ce qui fonde la gravité du crime, c’est la violence subie et ses conséquences sur la femme (agression sexuelle simple, armée ou grave). Le viol conjugal est dûment reconnu et nommé : « Un conjoint peut être inculpé pour une infraction contre l'autre conjoint. » De plus, la nouvelle loi interdit de poser, lors de la procédure, des questions sur le comportement sexuel antérieur de la victime (ce qui se passe fréquemment chez nous).
La question des agressions sexuelles au sein du couple a été jusqu’à maintenant très peu dévoilée en France. Les féministes québécoises ont voulu briser le silence. Il y a peu de temps, le Regroupement provincial des Maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violences a élaboré un questionnaire sur les violences sexuelles au sein du couple. 264 femmes, hébergées ou anciennement hébergées dans 38 maisons, y ont répondu. 219 d’entre elles (83 %) ont déclaré avoir été violentées sexuellement par leur conjoint. Les agressions vont du harcèlement à l’intimidation, à la manipulation, à la brutalité, au viol. 75 % des femmes ont témoigné que leur conjoint manifestait le désir de rapports sexuels après les avoir battues ou injuriées. Dans ces mêmes conditions, 53 % des femmes étaient prises de force, violées par leur conjoint.
La consommation de matériel pornographique s’avère fort répandue chez les conjoints de l’ensemble des répondantes (63,7 %). De façon significative, 60,5 % des hommes (conjoints ou partenaires des répondantes) qui maltraitent sexuellement leur conjointe alimentent leurs fantasmes sexuels d’images ou de pratiques véhiculées par la pornographie. Autant de pistes qui traduisent une réalité aliénée que le discours pornographique exploite au maximum. Evidemment, le Regroupement a mené une campagne politique et médiatique pour populariser au maximum ces résultats.
Il est évident que pour assurer cette présence constante sur le terrain, les groupes luttant contre les agressions sexuelles ont besoin de permanentes. Celles-ci sont rémunérées grâce aux subventions que reçoivent ces groupes, qui proviennent essentiellement du ministère de la Santé et des Services sociaux. L’obtention de ces subventions donne d’ailleurs lieu chaque fois à un véritable « bras-de-fer » entre les groupes et les ministères concernés, ce qui demande beaucoup de temps et d’énergie. De plus, ces subventions sont insuffisantes : l’activité des groupes repose aussi en partie sur le bénévolat. Mais le recrutement de militantes bénévoles se fait de plus en plus dur par les temps qui courent...
L’étude que nous avons menée ne l’a été que dans des villes de moyenne importance. Peut-être l’implantation est-elle plus difficile à Montréal, ville de plus de deux millions d’habitants. Le militantisme n’est donc pas forcément aisé, mais ces groupes ont le mérite d’exister et de fonctionner sur une base féministe. Ils nous donnent des pistes pour nos activités en France...
Suzy Rojtman
Notes
- * Le Collectif tient à remercier l’Office franco-québécois pour la jeunesse, qui a subventionné ce voyage et a grandement facilité toutes les démarches de préparation et le séjour du groupe.