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SOS femmes violées

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 11-13 · 2 934 mots

Un numéro de téléphone :

05 05 95 95. L’appel est gratuit. C’est la permanence « Viol-femmes-information ». A l’autre bout de la ligne, les militantes du Collectif féministe contre le viol * répondent aux appels, écoutent, conseillent, recueillent les témoignages.

Nous les avons rencontrées pour tirer avec elles un premier bilan de cette expérience.

• Pouvez-vous nous rappeler comment s’est créé le collectif et quels étaient ses objectifs au départ ?

Suzy: Le collectif s’est créé en 1985, à la suite de cette série de viols qui avaient eu lieu en public, à quelques mois d’intervalle -dans le train Juvisy-Paris, sur le quai du RER, sur le boulevard Magenta -et chaque fois sans que les témoins présents interviennent. En tant que féministes, on ne pouvait pas laisser passer cela sans réagir, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, se regrouper. Le collectif s’est créé à l’initiative de quatre associations : la Maison des femmes de Paris, le Planning familial, Jeunes femmes et Halte-aide aux femmes battues. Au départ notre projet n’était pas d’avoir une pratique d’accueil des femmes violées : il y avait déjà eu une expérience de permanence quelques années auparavant (à l’époque des mobilisations contre le viol) et les femmes qui s’en étaient occupées s’y étaient un peu épuisées. Notre intention était plutôt de faire de la propagande et de la sensibilisation sur le viol, par des tracts, par l’organisation d’un meeting, etc. Nous avions également rédigé un manifeste contre le viol, que l’on voulait faire signer par des personnalités et publier dans la presse. La difficulté était d’élaborer des revendications concrètes, car dire « A bas le viol », oui bien sûr, mais cela ne suffit pas. Or au niveau juridique, même si la loi de 1980 ne nous satisfait pas (car elle restreint le viol à l’« acte de pénétration »), c’est quand même un progrès important par rapport à ce qui figurait dans le Code pénal de 1832; d’où la difficulté d’envisager à nouveau une lutte sur ce plan. Et puis, petit à petit, nous nous sommes aperçues que si nous voulions être crédibles, il fallait pouvoir apporter un minimum de soutien et de réponses aux femmes violées, c’est-à-dire organiser l’accueil de celles-ci. Ce souci est rentré en concordance avec les propositions d’Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme, qui voulait faire quelque chose par rapport aux violences faites aux femmes ; elle nous a proposé de subventionner un « numéro vert », c’est-à-dire une ligne téléphonique avec appel gratuit dans toute la France. Nous avons ainsi mis sur pied la permanence « Viol-femmes-information », qui a démarré le 8 mars 1986, à l’occasion de la Journée internationale des femmes. Elle fonctionne du lundi au vendredi de 10 h à 18 h. C’est nous qui assurons à tour de rôle les permanences, toujours par deux -et bien sûr toutes de façon bénévole.

Geneviève: A l’occasion du 8 mars 1987 nous avons établi et publié un premier bilan chiffré de la permanence : en un an, le téléphone avait sonné plus de quatre mille fois ! Plus de huit cents femmes nous ont appelées après un viol ! Maintenant on peut dire que l’on commence à savoir de quoi l’on parle...

• Que pouvez-vous dire aujourd’hui sur la réalité du viol ? Y a-t-il à votre avis une tendance à l’augmentation des viols ?

Suzy : C’est très difficle de répondre là-des-sus, car on ne peut établir de statistiques générales à partir de ces appels. Mais ce que l’on peut dire, c’est que malgré les luttes féministes contre le viol, et malgré le changement de la loi, les femmes sont toujours autant violées. Et cela se passe dans n’importe quelle condition : dans la rue, chez soi -le mec qui rentre par la fenêtre... Les viols collectifs sont également fréquents. Et les violeurs, c’est vraiment monsieur Tout-le-monde ! J’ai l’impression qu’il s’agit plus souvent qu’on ne le croie, d’hommes connus de la victime. Mais ce qui me sidère le plus, c’est que beaucoup de femmes nous racontent que le lendemain, le violeur les rappelle pour leur dire : « Alors, tu as joui ? On peut se revoir ? »

• Que demandent les femmes qui appellent: des informations, ou quelqu’un à qui parler ?

Suzy : Les deux. Les unes demandent essentiellement des informations, des conseils, sur le plan médical, sur la procédure judiciaire, sur les examens demandés, etc. D’autres veulent avant tout parler, ont surtout besoin d’une écoute. Certaines femmes qui appellent ont été violées il y a plusieurs années mais en parlent à quelqu’un pour la première fois. Elles sont rassurées par l’anonymat du téléphone.

• Encouragez-vous les femmes à porter plainte ? Le font-elles ?

Catherine : On ne les pousse pas systématiquement à porter plainte, mais on leur donne toutes les informations juridiques et on discute avec elles pour savoir si elles s’en sentent capables.

Suzy : On leur explique que le viol doit être dénoncé et qu’une des façons de le faire, c’est de porter plainte -et que par ailleurs le fait que le violeur soit dans le collimateur des flics peut éviter qu’il recommence. Mais on ne leur cache pas non plus que la procédure est longue, douloureuse, qu’il y a des confrontations avec le violeur, parfois des reconstitutions ; qu’elles auront souvent à subir également des enquêtes de moralité sur le lieu de travail ou d’habitation. Quant au débat qui traversait le mouvement des femmes, il y a quelques années, sur : faut-il ou non envoyer les violeurs en prison ? -aujourd’hui, au collectif, on n’en discute plus guère, et on ne se pose plus tellement de cas de conscience, avec tout ce que l’on entend !

Geneviève : Ce qui nous a le plus fortement questionnées, c’est le problème du viol par inceste. Sur le viol, il y avait déjà eu des luttes

-mais le viol par inceste on n’y était pas du tout préparées, on a reçu cela en pleine figure ! Surtout que cela constitue près de la moitié des appels ! C’est parti de l’émission des « Dossiers de l’écran » sur l’inceste, à la télé, en septembre 1986, où l’on a réussi à faire passer le numéro de la permanence

-pendant dix secondes seulement, mais cela a suffi: à la suite de cela, nous avons eu de très nombreux appels, y compris de femmes âgées qui parlaient pour la première fois à quelqu’un de ce qu’elles avaient subi petites, après des années et des années de silence ! On a un peu l’impression d’avoir découvert la face cachée de l’iceberg...

L’expérience de la permanence nous a fait prendre conscience que le viol par inceste était beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense, et qu’il se passe vraiment dans tous les milieux sociaux, y compris les milieux « très bien » : notables, cadres, médecins.

Suzy : Dans les cas de viols par inceste, là, en revanche, nous ne sommes pas toutes d’accord au sein du collectif sur le fait de porter plainte ou non. Certaines copines sont pour le recours systématique à la justice. Personnellement, je ne suis pas d’accord ; il faut voir cas par cas, car on risque de culpabiliser la petite fille qui peut se sentir responsable d’avoir envoyé son père en prison et détruit la famille -même si nous, on lui explique que c’est le père lui-même qui a détruit la famille. Là les choses sont beaucoup plus compliquées que dans les autres cas de viols.

Geneviève : Ce qui est terrible c’est que souvent les filles en veulent plus à leur mère qu’à leur père, elles leur reprochent de ne pas les avoir défendues, protégées. Encore une fois, ce sont les mères qui sont culpabilisées ! Certains psy disent même que quelque part, c’est la faute de la mère car elle n’a pas su satisfaire son mari ! Alors là, nous sommes toutes d’accord pour définir le viol comme un acte de domination, une volonté d’annihilation, et non comme l’expression de pulsions sexuelles irrépressibles !

Anne-Marie : Chez les femmes violées, le sentiment de mort revient très souvent : « J’ai arrêté de résister parce que j’avais peur qu’il me tue. » Et après le viol, il y a sans cesse des images du viol qui reviennent. Et la peur, la peur, même de faire des choses qui n’ont aucun rapport avec la situation du viol : peur d’aller au travail, d’aller dans la rue -même si le viol n’a pas eu lieu dans la rue ; beaucoup déménagent après un viol, même si celui-ci n’a pas eu lieu à leur domicile. Il y a aussi, chez beaucoup de femmes, l’incapacité d’avoir des relations sexuelles avec leur copain.

Suzy : Et le fait d’y penser tout le temps, tout le temps ! Cependant nous sommes contre la victimisation des femmes violées. Nous disons qu’il est possible de surmonter cela -ce qui ne veut pas dire oublier, ce qui ne signifie pas que la femme ne reste pas marquée, mais qu’elle peut surmonter cette épreuve.

Geneviève : Nous essayons de les aider à se reconstruire, nous leur disons : « il ne faut pas que le violeur gâche toute votre vie ; il a voulu vous détruire, il ne faut pas le laisser gagner encore ».

• Les femmes qui téléphonent à la permanence manifestent-elles toujours ce même sentiment de culpabilité qu’il y a quelques années , quand le viol était encore un sujet complètement tabou ?

Suzy : Oui, toutes, vraiment toutes. C’est très présent dans tous les coups de fils : « c’est de ma faute, j’ai accepté qu’il me raccompagne », ou « qu ’est-ce que je faisais dans la rue à cette heure-là ? », ou « j’avais une jupe trop courte ». Nous passons beaucoup de temps à essayer de les déculpabiliser, de les convaincre que c’est le violeur qui est responsable, quelles ont le droit de vivre comme elles l’entendent, de s’habiller comme elles veulent. Chez toutes ou presque, on rencontre ce mélange de culpabilité et de honte : la culpabilité d’avoir été là à ce moment là, et la honte de ce qui est arrivé : « j’ai honte, il m'a fait ceci, ou cela... »

• Ainsi, même si au niveau des médias, les discours ont un peu évolué, finalement, pour les femmes elles-mêmes, les choses n’ont pas tellement changé ?

Viol-Secours 692-2252

Geneviève : Non, et cela n’a pas beaucoup changé non plus dans la tête des avocats des violeurs, des médecins, des jurés d’assises pour qui, encore très souvent, « elle n 'avait qu’à ne pas être là ». Il y a eu cependant, il faut le dire aussi, une certaine évolution au niveau de la justice et de l’opinion publique.

Anne-Marie : Aujourd’hui ce n’est plus tellement la loi qui est un obstacle, mais ce qu’il faut, c’est changer les mentalités, et déjà faire appliquer la loi : encore aujourd’hui, certains viols sont déclassés en attentats à la pudeur et passent donc en correctionnelle. Et d’après les études faites par certaines chercheuses, on constate que plus une fille est jeune, moins on la croit, en revanche plus le violeur est jeune plus il a de circonstances atténuantes. De même l’alcool est une circonstance aggravante pour la femme et, pour l’homme, une circonstance atténuante.

Suzy : Il faut également parler de la responsabilité des psy. C’est aussi quelque chose que nous avons découvert grâce à la permanence, et dont nous avons beaucoup débattu au collectif : de nombreuses femmes en effet, nous ont raconté qu’après leur viol, elles étaient allées voir un psy -c’est une réaction assez fréquente : elles ont été meurtries, elles pensent que cela peut les aider à se reconstruire. Or, beaucoup nous disent quelles sont restées des années sur le divan sans parler de leur viol -ou, lorsqu’elles en ont parlé, qu’elles se sont fait renvoyer leurs propres désirs à la figure, qu’elles se sont entendu répondre que c’étaient leurs fantasmes, qu’elles avaient joui ou qu’elles racontaient n’importe quoi. Il faut préciser, bien sûr, que tous les psy ne raisonnent pas ainsi, que certains ont été touchés par des idées plus progressistes mais il s’agit d’une minorité.

Geneviève : En ce qui concerne les viols par inceste, certains psy parlent de « famille incestueuse » -comme il y a des familles tuberculeuses -et avancent l’idée d’une « thérapie familiale », comme si tout le monde était responsable, alors qu’en fait c’est l’un des membres de la famille seulement qui est l’agresseur !

Marianne : En fait, c’est toute l’orientation des psy qui est en cause : ils s’intéressent à ce qui se passe dans la tête des gens et non à ce qui se passe dans la réalité ; le contexte social ce n’est pas leur propos. C’est comme s’ils vivaient en dehors du temps ! Si une femme leur dit : « J’ai été violée », ils pensent aussitôt : « Qu’est-ce que cette femme a dans la tête pour dire cela ? »

Suzy : Notre conclusion c’est que la psychanalyse n’est vraiment pas la réponse adéquate. Le problème aujourd’hui c’est qu’on n’a pas en France de réelle alternative. Nous avons, quant à nous, essayé de mettre sur pied -de façon très pragmatique, sans avoir de théorie préétablie -deux groupes (un pour les viols par inceste, un pour les autres viols), qui reprennent d’une certaine façon le fonctionnement des groupes de conscience

Quand je dis non c'est non ! Le viol est un crime

et veulent essayer de faire émerger la parole des femmes. Je trouve cela très subversif. Au niveau du mouvement des femmes, c’est la première fois que l’on réunit des femmes qui ont été violées, c’est une démarche féministe de regrouper ces femmes entre elles. Quelques-unes ensuite s’associent aux activités du collectif, participent aux permanences. Mais ce n’est pas du tout obligatoire. Je comprends très bien qu’une femme qui a été violée ne veuille pas militer sur cette question.

• Comment analysez-vous le fait que beaucoup de journaux parlent de votre permanence ? C’est quand même rare de voir les journaux mentionner des initiatives militantes !

Suzy : Je ne sais pas si l’on nous présente toujours comme quelque chose de militant, c’est là le problème ! En général, les journaux ne parlent que du Collectif Viol-femmes-information, cela fait plus neutre que Collectif féministe contre le viol. Ou alors ils transforment cela en collectif « féminin »... La raison de cet écho relativement large ? C’est simple, à part nous, il n’y a rien d’autre...

Catherine : Avant son départ du ministère, Roudy avait fait passer dans tous les commissariats et les préfectures une circulaire annonçant la création de notre permanence. Nous avons alors reçu beaucoup de coups de téléphone de mairies, de gendarmeries, etc. qui se renseignaient pour savoir ce qu’était cette permanence. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins d’appels de ce genre, car on commence à être pas mal connues.

Suzy : Il faut dire aussi que cela coûte beaucoup moins cher à l’Etat de nous donner une subvention de vingt-sept ou vingt-huit millions de centimes que d’ouvrir lui-même un service d’accueil avec des fonctionnaires dûment rémunérées.

• Quelles sont vos revendications à ce sujet ?

Suzy : C’est une question dont nous discutons actuellement au sein du collectif, nous n’avons pas encore défini de position tranchée : si l’on réclame des centres où les femmes puissent trouver un accueil de secours et où elles puissent être hébergées, le problème est de savoir qui gère ces structures, qui les assume, comment les contrôler ? S’agit-il de personnel fonctionnaire directement nommé par l’Etat, ou est-ce que c’est nous qui devenons permanentes dans ces centres ? Et comment éviter les ghettos ? Tout cela est encore en débat...

• Et dans l’immédiat, quelles sont vos perspectives ?

Béatrice : Nous essayons de développer un réseau au niveau national. Il existe déjà des permanences téléphoniques (mais payantes celles-là) à Marseille, Besançon, Dijon, Nantes, Pau, Figeac, Grenoble et nous organisons régulièrement des rencontres nationales pour discuter ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontées, analyser notre pratique, approfondir notre formation sur tous les plans.

Marianne : Nous cherchons également à sensibiliser les personnels qui peuvent être confrontés, dans le cadre de leur travail, au problème du viol : les travailleurs sociaux, les personnels de santé, les enseignants, la police. Nous essayons d’expliquer ce que représente le viol pour une femme. Nous ne prétendons pas être des spécialistes, mais nous entendons ce que les femmes disent au téléphone et nous tâchons de nous en faire l’écho. Et au-delà, nous voudrions faire réfléchir les gens sur les rôles masculins et féminins dans la société, pour faire tomber les stéréotypes. Pour ce travail de sensibilisation et de formation, nous essayons de passer par les ministères, de façon que ce soit eux qui l’organisent.

Suzy : Mais le plus important, à mon avis, c’est que le collectif réussisse à mener, parallèlement à la permanence, une campagne politique, d’un point de vue féministe. Sinon on devient simplement une structure d’assis-tanat, sur laquelle l’Etat se décharge de ses responsabilités. Pour cette campagne, nous discutons actuellement d’un projet de vidéo sur le viol -nous avons déjà fait une série d’affiches (que nous avons pu faire coller dans le métro et les gares grâce à un accord avec la RATP et la SNCF) et des autocollants. Nous essayons de multiplier les relations avec les médias. Nous aimerions également, pour relancer la campagne politique, nous porter partie civile dans un procès, faire un procès « exemplaire » -mais, pour le moment, le cas ne s’est pas encore présenté.

Propos recueillis par

Anne-Marie Granger et Sabine Jersey

Notes

  1. * Collectif féministe contre le viol, c/o MFPF, 4 square St-Irénée, 7501 1 Paris.

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