La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Viol : Solidarité

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 9-10 · 1 872 mots

Il y a deux ans, rappelez-vous: Fabienne, Isabelle, Marie-Claude... Successivement, en l’espace de quelques mois, trois femmes violées en public, trois viols collectifs, devant des témoins sans réaction... L’opinion publique était bouleversée. Le viol fut un moment à la une de l’actualité. Puis ce furent à nouveau le silence, l’indifférence, plus ou moins complices.

Les Cahiers du féminisme ont décidé d’ouvrir à nouveau le dossier des violences sexuelles contre les femmes1 : où en est-on aujourd’hui, comment les choses ont-elles évolué, comment pouvons-nous intervenir sur ce terrain ?

Aujourd’hui, tous les jours, d’autres Fabienne, . Isabelle, Marie-Claude..., sont agressées, violées, parfois torturées. Mais l’émotion soulevée par cette « série » sinistre de viols est depuis longtemps retombée. Les agressions sexuelles contre les femmes sont à nouveau reléguées à la rubrique des faits divers, à nouveau banalisées : « viol dans une colonie de vacances », « viol à l’hôpital », « viols en série », « voyage au bout de l’horreur de deux auto-stoppeuses », « un policier violeur laissé en liberté »... Litanie sordide, semblable de jour en jour, déroulée souvent avec cynisme et complaisance...

Aujourd’hui le mouvement féministe, affaibli, éclaté, n’est plus en mesure de faire peser la pression collective des femmes. La bonne conscience et les idées reçues ne sont plus guère dérangées par ces milliers de femmes qui, il y a dix ans, criaient dans la rue leur colère : « Quand une femmme dit non, c ’est non ! Ras le viol ! »

Cependant, on trouve encore de temps en temps, dans la presse féministe à grand tirage, des articles abordant la question du viol de manière approfondie, avec un réel souci de sensibilisation et d’information -, preuve que quand même, du côté des femmes, la bataille féministe a laissé quelques traces. Ainsi le mensuel Prima (plus d’un million de lectrices) expliquait-il récemment : « En cas d’agression sexuelle, il faut absolument porter plainte (...) Il faut tordre le cou au vieux mythe de la femme qui a été violée parce qu ’elle l’a bien voulu. Et pour ce faire, il est très important que la femme agressée soit publiquement reconnue comme victime et uniquement comme victime. »

C’est sans doute cet objectif qui, aujourd’hui encore, pousse un certain nombre de femmes — pas du tout militantes — à porter plainte, en dehors de tout cadre collectif et malgré toutes les épreuves que cela représente (on se rappelle que le nombre des viols déclarés avait fortement augmenté entre 1975 et

1985 —de 76 % — ce qui traduisait certainement plus un changement d’attitude des femmes violées dû aux campagnes féministes qu’une recrudescence des agressions. Ces dernières années, malgré l’absence de mobilisations, les chiffres restent stables : 2 937 viols déclarés en 19862.

On ne saurait oublier cependant que, encore aujourd’hui, la majorité des femmes ne porte pas plainte (de manière générale, on estime que le chiffre des viols est au moins dix fois supérieur à celui des viols déclarés) et que beaucoup n’osent même pas en parler à leur entourage : le poids de la culpabilisation reste très fort, comme l’ont constaté, au travers de leur permanence téléphonique, les militantes du Collectif féministe contre le viol dont on pourra lire le témoignage dans les pages suivantes.

De son côté, comment la justice a-t-elle évoluée sur la question du viol, maintenant que les mobilisations féministes ne pèsent plus sur elle ? Le mouvement des femmes, dans les années soixante-dix, s’était battu pour que le viol, au tribunal, soit reconnu comme tel — donc jugé aux Assises — et non plus disqualifié en délit de « coups et blessures », comme cela était bien souvent le cas jusque-là. L’avocate Colette Auger, qui fut partie prenante de toutes ces batailles, estimait dans l’interview qu’elle nous avait accordée, il y a deux ans, que le loi était désormais assez bien appliquée : « Il n’y a plus besoin de faire de grands discours théoriques devant les magistrats, ni de se battre pour obtenir la qualification comme viol et aller aux Assises. Dans l’ensemble on peut dire que le débat de fond que nous avions soulevé est largement passé. »

C’est à une conclusion diamétralement opposée qu’est parvenu un groupe de chercheurs du CNRS, à partir de l’analyse des plaintes déposées pour viol entre 1976 et 1984 auprès du parquet de Nantes3 ; ils constatent une tendance à l’augmentation, depuis 1980 (date du vote de la nouvelle loi), du nombre de viols déqualifés en « attentat à la pudeur », en « violences et voies de fait », en « coups et blessures » ou encore en « outrage public à la pudeur » — ces affaires passant alors en correctionnelle au lieu des Assises. Ils notent également une augmentation des affaires classées « sans suite » ou des non-lieux pour cause d’« infraction insuffisamment caractérisée ». Ces constats les amènent à parler des « illusions » qu’aurait fait naître le vote de la loi de 1980 : illusions sur le fait que le viol serait « enfin reconnu comme un crime ».

De même, ajoutent-ils, les féministes avaient-elles salué positivement l’extension, dans la loi de 1980, de la notion de viol à « tout acte de pénétration de quelque nature que ce soit sur la personne d’autrui » (auparavant, selon la jurisprudence, « tout autre acte que le coït ne saurait constituer le crime »). Mais ils constatent que « les tribunaux semblent avoir quelque réticence à admettre la fellation ou l’introduction d’objets comme constituvives de crimes de viol » : pour les juges cela relève plutôt, comme autrefois, de l’« attentat à la pudeur avec violence »...

En fait concluent-ils, « l’expérience montre que la loi de 1980 n ’a pas fondamentalement inversé le cours d’une pratique judiciaire empirique transformant en simple délit une partie des crimes sexuels. Une telle situation illustre de manière irréfutable que la banalisation du viol reste un phénomène non enrayé (ou beaucoup trop partiellement). »

Bien sûr, on ne saurait généraliser à partir de l’exemple de Nantes : la pratique judiciaire peut varier d’un tribunal à l’autre. Mais il n’y a pas de raison non plus de croire qu’il ne s’agit que d’un cas isolé, et cela doit, à tout le moins, nuancer le jugement que formulait Colette Auger.

La question de la justice, cependant, n’est plus aujourd’hui au cœur des débats féministes sur le viol comme elle le fut il y a une dizaine d’années. A l’époque, il fallait briser le mur du silence qui entourait encore le viol, qui le légitimait. Il fallait faire sortir le viol du domaine du privé. L’heure était à la dénonciation, il fallait dire, expliquer que le viol n’avait rien à voir avec le besoin sexuel, que ce n’était pas le résultat de la misère sexuelle des hommes mais l’expression d’un rapport de domination, un moyen pour les hommes d’affirmer leur pouvoir sur les femmes. Il fallait faire reconnaître publiquement que le viol était un crime contre les femmes. C’est dans ce cadre que se situait la bataille des féministes sur le terrain judiciaire — non pour obtenir « la peine la plus lourde pour les violeurs », mais parce que, comme le rappelait Colette Auger dans l’interview déjà cité : « la sanction est la mesure de la réprobation sociale, et l’ignominie de l’acte doit être mesurée d'une manière ou d’une autre. Symboliquement, la recherche de la culpabilité de l’autre est très importante. »

Accueillir les femmes

Dans ce domaine, il reste encore bien du chemin à faire, l’exemple de Nantes l’a montré ! Par ailleurs, les débats qui traversaient (et parfois divisaient) le mouvement féministe il y a quelques années — sur le type de sanctions à réclamer : prison, sursis avec mise à l’épreuve, dommages et intérêts..., sur les moyens de lutte extra-judiciaires, etc. — ne sont certes pas clos. Mais d’autres préoccupations sont maintenant apparues, nées de la pratique des groupes qui ont continué à militer sur la question du viol : aux grandes manifs de nuit, aux procès exemplaires, a succédé dans plusieurs villes une pratique d’accueil des femmes violées, avec la mise en place de permanences téléphoniques ou « en chair et en os ». Les militantes qui assurent ces permanences se sont trouvées confrontées, plus ou moins brusquement, à une série de problèmes nouveaux et concrets : quel type de solidarité peut-on offrir aux femmes violées, au-delà d’une aide dans les démarches juridiques ? Comment les aider à dépasser le stade de la culpabilisation, à vaincre la peur, à ne pas s’enfermer dans une mentalité de « victime à vie », comment les aider à vivre et assurer « l’après-viol » : « suivi » individuel, groupe de conscience, psychanalyse, etc. ? Faut-il demander à l’Etat de prendre en charge l’accueil des femmes violées, ou cela doit-il rester de la responsabilité des militantes ? Quelle action de prévention peut-on mener? Autant de questions actuellement débattues dans les divers collectifs contre le viol, et sur lesquelles l’expérience des féministes québécoises, comme on pourra le voir plus loin, apporte un éclairage riche d’enseignements.

C’est également au travers de cette pratique d’accueil que se trouvent aujourd’hui posées au grand jour des questions jusque-là complètement taboues, ou qui n’avaient été évoquées que de façon « théorique » : la question du viol par inceste, en particulier, dont la réalité et l’ampleur ont été brusquement révélées, à la suite d’une émission de télévision, par le nombre d’appels reçus à la permanence téléphonique du Collectif contre le viol. Comme autrefois sur le viol, la parole des femmes se libère, les témoignages se multiplient, les idées reçues sur l’existence de « familles à problèmes » sont bousculées, de nouvelles questions apparaissent : pourquoi ces viols ? Comment les arrêter ?

Autres réalités qui commencent à émerger, mais plus difficilement : le harcèlement sexuel au travail, en particulier le chantage sexuel à l’emploi ; le viol conjugal — essentiellement à partir des témoignages de femmes réfugiées dans les foyers de femmes battues, comme l’explique dans ce dossier la responsable d’un de ces (trop rares) foyers. Là aussi l’exemple de certains pays étrangers, où les choses bougent plus vite, peut aider à faire progresser le débat. Au Québec, par exemple, le viol conjugal est explicitement reconnu dans la législation. En RFA, sous la pression des féministes et des Vertes, le Bundestag discute actuellement d’une modification du Code pénal qui irait dans ce sens, tandis qu’en Grande-Bretagne un tribunal, en août dernier, a pour la première fois condamné un homme pour viol conjugal : l’homme avait attaqué et violé sa femme sous la menace d’un couteau après avoir forcé la porte de sa chambre fermée à clé, en criant : « Tu es toujours ma femme et je ferai ce que je veux. »

Dans une situation de crise aggravée, de chômage, de racisme, certains seront peut-être tentés de nous reprocher de consacrer un nouveau dossier à ces questions. Nous sommes convaincues au contraire que cela est tout à fait actuel : le défoulement violent contre les femmes a toujours été un exutoire à la misère sociale. Le combat contre la banalisation de ces violences n’est pas prêt de se terminer et doit rester une préoccupation permanente.

Anne-Marie Granger

Notes

  1. 1 . Voir notre précédent dossier sur les violences, publié dans le numéro 33 des Cahiers du féminisme (automne 1985) : «A corps et à cris ».
  2. 2. Les chiffres de la Préfecture de police s’entendent tous sexes confondus. Mais on considère que 90 % des personnes violées sont des femmes.
  3. 3. Compte-rendu de cette recherche paru dans la revue Actes : «Quels droits pour les femmes » (n° 57/58, hiver 86/87).

Une erreur sur cette page ?