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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Grandes dames de la littérature

Une grande méconnue : Jean Rhys

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 32 · 3 801 mots

Tout s’est ligué pour que Jean Rhys soit une méconnue. Avant même que, tardivement, son autobiographie inachevée, Souriez, s’il vous plait 1 , et sa Correspondance 2 nous apportent des renseignements précis sur sa vie, ses romans pouvaient nous faire soupçonner la raison de son obscurité : ses livres sont écrits avec cette souffrance pâle, sans relief, quotidienne, qui a tissé (qui tisse sans doute encore) la vie de femmes rejetées en marge des structures solides de la société, et elle était prévenue qu’elle « ne vendrait pas grand chose tant que [son] travail [resterait] sordide et déprimant ».

Cette écriture et ses thèmes, en fait, avaient une bonne vingtaine ou trentaine d’années d’avance sur la sensibilité des lecteurs. Jean Rhys était donc vouée à la triste vie et au dur destin littéraire qui furent les siens. Vie et œuvre se sont conditionnées mutuellement dans le creuset d’une double souffrance, tour à tour subie et consentie, pour une victoire atteinte si tard, aux portes de la mort, à quatre-vingt huit ans, un an avant la fin.

Jean Rhys est née Ella Gwendoline Rees Williams, aux Antilles, à la Dominique, en 1890. Ses îles resteront son paradis perdu, en dépit d’une mère distante, mal aimante. Quant au père... Pourquoi dit-on que les pères sont aujourd’hui absents ? Ils l’étaient bien davantage dans le passé, sinon pour les garçons, en tout cas pour les filles. Le père d’Ella aimait sa fille, mais ne savait guère le lui exprimer, et encore moins communiquer avec elle. Et puis, à seize ans, c’est le départ — quasi obligé pour une jeune créole — pour la froide et grise Angleterre originelle, avec une tante, encore plus distante que la mère, et qui ne comprendra jamais cette sauvageonne qui s’arrache tôt à la pension pour jeunes filles convenables vers une école d’art dramatique. La mort du père lointain brise net le cours de cette vie.

Une vie pour une œuvre

Le choix de l’indépendance, scandaleuse pour sa classe d’origine, pour l’époque, crée Jean Rhys, telle qu’elle ne cessera d’être : misérable et fière, forte sous la fragilité, écorchée vive et chargée d’une capacité d’amour inépuisable, misanthrope mais en attente du dépassement de quelques-uns.

Abandonnée à son sort à dix-neuf ans, la voilà chorus girl, courant l’Angleterre avec une troupe minable, dans des hôtels miteux, mal nourrie, mal payée, et souffrant du froid. Le froid, cela va être le leit-motiv, le fond de la souffrance de toute sa vie. Judicieusement, les éditeurs de la Correspondance ont terminé leur choix par ce post-scriptum d’une lettre de 1966 qui se limite à cette plainte : « Il fait si froid. » Mais c’est une plainte omniprésente dans la vie de Jean Rhys.

La chorus girl n’a été ni souple, ni résignée aux avanies du métier. Elle s’est bien vite trouvée sans travail. Et livrée, par son immense besoin d’amour, toujours insatisfait, à des liaisons inégales, éphémères, qu’elle affronte sans défense, et qui vont creuser, à côté de la souffrance physique du froid, la souffrance morale : le sentiment de solitude, véritable maladie de l’âme, que trois mariages ne guériront pas. Après la mort de son deuxième mari — lecteur d’une maison d’édition qui l’admirait — advenue trop tôt après leur rencontre, elle écrit : « J’ai essayé de m ’habituer à supporter la totale solitude, vraiment essayé (...) je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, tant penser à cette solitude m’horrifiait. Et me révoltait... » Mais même avec lui : « ces deux dernières années n ’ont pas été heureuses parce que j’avais toujours peur de ma propre solitude ».

Et toute sa vie, le manque d’argent : « Je mange quantité de pain parce que c’est plus simple. D’ailleurs le réchaud électrique est en panne. » (1949) La nouvelle « Faim » de son recueil de 1927 3 s’achève ainsi : « N’étant jamais restée plus de cinq jours sans manger, je ne peux pas vous en dire davantage. »

Cela se passe dans une chambre d’hôtel. Presque toute sa vie elle n’aura pas eu de logis fixe : la moitié en chambres d’hôtels ou meublés, la dernière dans une inconfortable maison froide de la froide campagne anglaise, qu’elle ressent comme hostile, entourée de voisins qui la croient sorcière, logis où elle sera bientôt seule, son troisième mari à l’hôpital (après d’ailleurs une période de prison), tous ses maux en faisceau, bloquée comme l’animal du Terrier de Kafka, avec, comme lui, des bruits qui l’inquiètent. Sont-ce des rats qui sont dans son grenier ? Sont-ce « des choses plus grosses que des souris » ? Elle a toujours eu peur des souris, des rats, qu’elle voit énormes, « de la taille d’un chaton », « d’énormes souris en énormes quantités ». Cela lui inspire la dernière nouvelle de son dernier recueil, Qui sait ce qui se passe dans le grenier ?4, imagination de sa propre mort solitaire, dans une maison pareille à la sienne, provoquée par la lutte impuissante contre des rats géants, sans doute inexistants, sous le regard féroce d’une fillette.

Du froid, de l’Angleterre qu’elle associe au froid, de la solitude et, pendant un premier temps, de la misère, la tire, à la fin de la Première Guerre mondiale, son premier mari, Jean Lenglet, demi-Hollandais, demi-Français, curieux homme, différent de tous ceux qu’elle avait rencontrés jusque-là : grave, attentif, lui apportant d’un seul coup amitié, et amour. Il reste mystérieux au travers de ce qu’elle en dit. Elle le dit poète. Chansonnier plutôt, voire journaliste, un peu romancier, mais surtout aventurier, condamné comme trafiquant de devises après la Première Guerre ; toutefois résistant héroïque et déporté pendant la Seconde. Il lui a donné deux enfants, le premier mort quelques semaines après sa naissance, le second, une fille, sans doute le plus grand amour de Jean. Lenglet eut de grands mérites pour Jean Rhys (qui lui emprunte son prénom), mérites qu’elle ne méconnut pas, même au-delà de la nécessité de rompre avec lui. Non seulement il l’arracha à l’Angleterre, lui révéla la France {« Je mettrai toujours la France en premier. C’est mon pays favori, Dieu seul sait pourquoi. »), Paris, puis Vienne..., mais surtout, le plus important pour nous, il l’« accoucha », et encore dans la souffrance, de son être le plus vrai, de sa vocation d’écrivain.

Elle aura beau dire : « Je n ’ai jamais voulu écrire. Je voulais vivre heureuse, tranquille, obscure. J’ai été traînée vers l écriture par une série de coïncidences : Mne Adam, Ford, Paris, le besoin d’argent... », elle finira par avouer dans son autobiographie : « J’ai le devoir d’écrire.

Si je cesse d’écrire, ma vie n’aura été qu’un échec atroce. » Ecrire va devenir bien vite sa vraie raison d’exister.

Elle a écrit dès l’enfance. Mais c’est au plus profond de sa solitude et de sa misère anglaise qu’elle a rempli des cahiers d’écolier de sa vie de chorus girl et de jeune femme (mal) entretenue. Cela deviendra plus tard le poignant Voyage dans les ténèbres 5. A Paris, en tentant de placer des articles de Jean Lenglet, la porte lui est ouverte pour sa propre écriture. Cela n’a rien d’une voie royale. Ses livres, il faudra qu’elle se les arrache d’elle-même. Le flair de l’écrivain et directeur littéraire Ford Madox Ford n’aura été pour elle que la brèche par où passer. Du premier de ses romans Quartet 6, elle écrit : « J’ai travaillé d’arrache-pied sur ce satané truc pendant plus d’un an. Ça a été écrit à Paris dans une petite rue assez triste. »

Refusée par son premier éditeur, elle en trouve un autre et, en même temps, l’homme qui va devenir son deuxième mari, Leslie Tilden-Smith, qui reconnaît son « génie ». Tournant dans sa vie, pour dix ans de répit, mais qui ne règle pas ses problèmes avec l’écriture.

Du Voyage dans les ténèbres, son troisième roman, elle dira : « J’ai passé un sacré bout de temps sur ce bouquin :

un siècle » ; et déjà, alors qu’elle l’écrivait, en 1933, ses difficultés, son effort, sa sensation d’épuisement, et, quand elle l’eut achevé : « Je ne sais quoi penser de ce fichu bouquin. Pendant un moment, il m’a fait horreur (...) je ne sais pas si j’ai vraiment fini. Je ne sais pas. Il est écrit presque entièrement en mots d’une syllabe. Comme un chaton qui miaule, peut-être (...) j’essayais de décrire une fille en train de perdre la boule. »

Mais sa lutte avec la matière littéraire, c’est dans l’élaboration de son dernier roman qu’elle atteindra la plus haute tension : la Prisonnière des Sargasses1 dont elle parlait dès 1945 comme d’un roman « à moitié terminé » et qu’elle reprendra dix fois, ne consentant à le livrer à la publication qu’en 1966, plus de vingt ans après. C’est que ce roman, totalement diffèrent des quatre précédents écrits entre les deux guerres mondiales, lui tient à cœur. Ce sera celui où, à la fois, elle aura pris le plus de distance avec elle-même et où pourtant elle se mettra le plus entièrement. L’essentiel de la Correspondance publiée retrace le long combat qu’a été l’élaboration de cette œuvre : combat contre les revers de sa vie, contre la misère quotidienne, les moments de dépression, et pour le mot juste, le « dire » psychologiquement exact, la construction dramatique concise parfaite. On est loin, avec Jean Rhys, de ces pondeurs de best-sellers annuels bâclés. Cette grande artiste de l’écriture est sans cesse déchirée de doutes et de scrupules sur son travail : « Je devais être folle quand j’ai cru que ce serait facile », écrit-elle en février 1959. En novembre, elle croit le livre fini. Mais la maladie de son troisième mari, Max, l’arrête, et elle doit constater qu’il « n ’est jamais facile de se remettre dans l’état d’esprit » nécessaire à la création. La voilà pour des années en suspens : « impossible d’écrire quand on est inquiet, contrarié, distrait, je suis payée pour le savoir ». Et : « Par moment, j’y suis presque, et puis je suis interrompue et l’idée s’envole. Pour ne plus revenir. »

Elle n’est pas femme à abandonner qui l’aime. Elle n’abandonnera pas Max : « il saura que je n ’abandonne pas les gens. Je ne l’ai jamais fait et ce n’est pas maintenant que je vais commencer. » Et, plus lourd que jamais, il y a « l’éternel esclavage domestique qui détruit l’âme. Balayer, épousseter. Seigneur comme je hais cela (et comme je le fais mal !). » Elle a abandonné l’alcool comme dopant, mais reste la misère. Et elle s’accroche : « Je ne craquerai pas. Parfois j’arrive à écrire. A la mode de mes vingt ans. Et d’après aussi. »

Après la guerre, elle était si bien oubliée qu’on la croyait morte. En 1953, une comédienne et adaptatrice de radio, Selma Vaz Dias, la redécouvre. Comme avant la guerre, une petite élite d’esprits l’admire et tente de l’aider, mais ne parvient pas à débloquer sa situation. Par-ci, par-là, la vente d’une nouvelle lui accorde un ballon d’oxygène, alors qu’elle se sent « au bout du rouleau », mais aucun de ses romans ne sera réédité avant sa véritable résurrection littéraire avec la Prisonnière des Sargasses. Malgré leur confiance, leur admiration, les éditeurs qui lui ont fait un contrat pour ce roman s’impatientent des délais toujours prolongés de remise du manuscrit définitif. Cela sans compter les problèmes pratiques : elle ne sait pas taper à la machine. Elle a rêvé du magnétophone qu’elle n’aura jamais.

En 1963, elle pense que ce livre « qui m ’a tellement coûté, trop même, est presque fini. Il faut faire les révisions, c’est tout. » Mais l’année suivante, elle devait encore constater : « Je suis triste d’avoir mis si longtemps. Mais c’est un livre difficile qui a été fait dans des conditions elles aussi très difficiles. »

A la fin de 1964, une crise cardiaque l’abat pour presque une année. En novembre 1965, elle écrit: « La vie ressemble moins à un cauchemar, mais j’éprouve encore des difficultés à me concentrer sur mon livre. » Il lui faudra une dernière année pour l’achever. Et Max, son troisième mari, meurt. Est-elle vaincue ?

Une nuit, plusieurs nuits, elle rêve qu’elle va avoir un bébé, puis se réveille avec soulagement. Une autre nuit, elle regarde en rêve ce bébé dans un berceau. Elle comprend que c’est son livre qui est fini. Et c’est une sorte de gloire qui arrive, des récompenses officielles ; on va rééditer ses vieux livres ; enfin une petite aisance. Mais si tard...

A ses fidèles s’est jointe Sonia Orwell, qui lui apporte, pour ses dernières années, la même aide généreuse qu’elle avait apportée à l’auteur de 1984. Au travers des difficultés particulières que Jean Rhys a trouvées sur la voie de sa création, n’y a-t-il pas comme un condensé tragique des handicaps terribles dressés sur le chemin de l’art pour tous ceux qui ne sont pas nés favorisés par la fortune, et surtout pour les femmes doublement handicapées dans de telles conditions ?

Une œuvre pour une vie

L’œuvre réalisée dans de telles difficultés, Jean Rhys a su assez vite quel était le sens de sa vie : « Si, avec un dernier effort, je parviens à achever quelque chose, j’aurai l’impression d’avoir accompli ma tâche et je me sentirai en paix. Je ne me soucie pas beaucoup de ce qui peut arriver à la chose une fois qu ’elle sera finie. » Plus : elle sentait qu’elle n’était que le médium d’une Ecriture (c’est elle qui lui met la majuscule) qui exige de naître : « L ’Ecriture se sert de nous, puis elle nous jette quand vous n ’avez plus rien à donner. Mais pas avant que vous ne soyez bon à rien. Et en attendant, il n’y a rien d’autre à faire que de peiner ligne après ligne. A l’aide d’un verre bien sûr, toujours utile. Un ou plusieurs. »

Toutefois, écrivant l’histoire de Quartet, elle avoue qu’elle « peut seulement écrire par amour ». Et, pour cela, il lui fallait écrire pour quelqu’un. Quelques admirateurs — et elle en eut dès ses premiers écrits, peu nombreux, mais fervents — lui sont nécessaires. Quand le chaos de la guerre la fait disparaître et qu’on la croit morte, elle écrit encore, pour Leslie qui l’admire. De Max, au contraire (mais c’est après une dispute), elle dit : « il déteste ce que j’écris ». Et dans le même temps — 1946 — « Personne ne croit en moi. » C’est sans doute pour cela qu’en ces années elle n’écrit plus, ou presque plus. Constable lui a refusé le recueil de ses nouvelles, Les tigres sont plus beaux à voir%.

Retrouvée par Selma Vaz Dias, elle lui écrit : « Vous avez fait pour moi quelque chose d’énorme : vous m’avez redonné le goût d’écrire. » Mais presque aussitôt, l’affaire d’escroquerie où Max est impliqué l’accable : « La chose vraiment triste, c’est que j’avais à nouveau terriblement envie d’écrire pour la première fois depuis des années. » Neuf ans après, elle écrit encore : « Ce qui est vraiment triste c’est que dans un meilleur environnement, je pourrais gagner ma vie et même un peu plus. »

Noir constat de ce qui est peut-être une loi des plus hautes créations : c’est toute cette misère qu’elle a mise dans ses livres et qui leur donne leur force de conviction et leur pouvoir d’envoûtement. Elle s’est rebellée contre l’idée souvent exprimée que ses romans de l’entre-deux-guerres étaient autobiographiques. Cependant, elle écrit de Quartet (et du livre écrit en parallèle par Jean Lenglet) : « Ce livre, tout comme le mien sur le même sujet, est en partie fictif, en petite partie. » Elle dit aussi n’avoir pas d’imagination ; enfin, que « personne ne connait rien d’autre que soi-même. Et même cela, mal ». Alors ?

Ses quatre premiers romans et la plupart de ses nouvelles ne sont pas autobiographiques, soit ! Ils sont les transpositions et le parallèle des faits de sa vie, ce que confirme son autobiographie Souriez, s ’il vous plaît, et la Correspondance. Mais ce qui fait leur vérité, et qui est beaucoup plus que les événements d’une existence, et beaucoup plus difficile à saisir et à rendre, ce sont les sensations, les émotions, les pulsations qui, elles, sont arrachées toutes vives à son vécu. Et cela qu’elle a réussi à dire n’avait jamais été dit. Ce qu’elle est parvenue à nous transmettre, c’est comme l’essence d’une situation existentielle, subtile autant qu’un parfum, et captée aux rêts de la forme intrinsèque qu’il lui a fallu secréter avec exigence, austérité.

Jean Rhys a participé à une situation féminine historique datée : celle de femmes de petite bourgeoisie ruinée qui devaient travailler et n’avaient aucune formation professionnelle, aucune préparation à leur sort, étaient vouées de ce fait aux métiers de prestige trompeur, frôlant de près la prostitution et inclinant, de par leur précarité, à la retombée sous la dépendance des hommes, mais désormais hors des garanties de la « légalité ». Indépendance aléatoire, insécurité totale, inquiète irresponsabilité aveuglée par l’alcool, angoisse des jours sans lendemains prévisibles,, panique du vieillissement prématuré, balancement entre le besoin d’amour et la peur de n’être que proie éphémère, c’est cette vie de froid, de tremblement, de nausée, de sensation de vide, de courtes joies et de pesantes grisailles que Jean Rhys a tant ressentie, dont elle a été tant obsédée qu’il lui a fallu s’en délivrer par l’écriture.

Si l’on replace ses romans dans l’ordre des événements de sa vie dont ils s’inspirent, il faut commencer par le Voyage dans les ténèbres des jeunes chorus girl en tournées, puis de la solitaire des hôtels des quartiers pauvres de Londres. Des trois romans « parisiens », il est difficile de dire quel est le plus tragique : Quartet, avec sa dérive de la femme-objet, femme-poupée, consciente, mais incapable d’échapper à ce qui a pour elle la force d’un destin, ou le Quai des Grands Augustins 9 et son attente nocturne, humiliante, oscillant entre dépendance et déchéance ? Peut-être est-ce le dernier de la série, ce Bonjour minuit 10 où le même type de femme solitaire, non plus désargentée, mais vieillissante, est la triste perdante du jeu de pile ou face entre désir et rouerie. La perte des illusions que gardait encore la jeune femme, fut-ce sous la forme la plus fragile, ne se révèle pas une force mais au contraire comme une fêlure, une plaie ouverte.

Livres en général mal accueillis ! Du dernier, on lui écrivait des Etats-Unis : « Chère miss Rhys, je suis désolé, mais votre roman rate totalement son objec-

Correspondance 1931-1966

(if, » Et d’Angleterre : « Ce n’est pas un jj roman, c’est une étude d’un cas clini-\ que. »

! • « Us disent tous que j’écris des livres répugnants, que je mérite ce qui m ’arrive et encore bien d’autres choses », raconte-i t-elle. Mais elle sait, au fond, ce qu’elle vaut, ce qu’elle est. « J’appartiens à un âge passé ou futur. Pas à celui-ci. »

Mot profond. Elle a autopsié un type de femme historique avec une écriture d’un futur qui est notre présent, et où nous déchiffrons des états psychologi-! ques parallèles d’aujourd’hui, d’autres solitudes et désarrois féminins, d’autres souffrances et d’autres dérives.

Les nouvelles, qu’appelaient la densité de son style, son dépouillement, la ! concision de ses thèmes, qui ouvrent et ferment son œuvre, son autobiographie inachevée et posthume, suivent aussi l’expérience de sa vie et en comblent les f trous laissés par les romans, de la Dominique à la campagne anglaise du Devon, complètent l’étonnante unité de l’œuvre que l’on peut lire comme une continuité où les souvenirs sont tressés avec la fiction qui transpose le vrai sans l’altérer.

Son dernier roman, beaucoup plus distancié, seul s’en dégage. Il semble bien être né, au départ, d’une réaction instinctive de l’Antillaise, étemelle exilée, à la lecture de Jane Eyre. Dans ce l roman, Charlotte Brontë a donné pour [ femme cachée à son héros, M. Roches-p ter, une créole, comme Jean Rhys, qui I est folle. Choquée par le traitement de ce J personnage, peint en arrière plan de façon purement négative, Jean Rhys a | voulu en retrouver la vérité qu’elle a I cherchée à la fois dans l’expérience de sa « déportation » en Angleterre et dans une méditation sur une arrière-grand-mère perdue dans le vague des souvenirs familiaux. Les difficultés se rassemblent là en faisceau : il faut écrire un roman « romantique » qui ne soit pas fadement sentimental, il faut se « mettre dans la peau » d’une créole de 1840, réinventer les Antilles de ce temps et l’Antillaise épousée sans amour, pour sa dot de fille riche, par un mari européen avec lequel va se nouer une relation de malentendus tragiques ; expliquer, montrer la nais-î sance et le cheminement de la folie que | Charlotte n’avait fait que poser. Pari | difficile. Il lui faudra d’abord se dépêtrer f du poids de Jane Eyre, des sœurs Brontë qu’elle respecte : « Par moment, j’y suis presque, et puis je suis interrompue et l’idée s’envole. Pour ne pas revenir. » ; « Ce roman parait démoniaque et me hante en permanence. »

On a vu qu’il lui aura fallu vingt ans pour en venir à bout. Mais, avec celui-là, elle est sortie du camaïeu gris, elle a mis les couleurs des Tropiques avant les brumes de l’Angleterre et, pour terminer : le feu. Elle a rendu au jour les « Antilles enfouies de [son] enfance. Il me semble que rien ne s ’impose plus, car rien n’a jamais été si oublié, ni si beau. »

« Si j’arrive à finir mon livre, écrivait-elle en mai 1961, je serai prête à m’allonger pour mourir — mais pas avant, croyez-moi. » Promesse tenue. Jamais personne ne se sera plus justement comparé à la petite chèvre de Monsieur Seguin. Elle a tenu jusqu’au bout de la nuit.

A soixante-dix ans, elle a pris conscience que sa tristesse, son mal de vivre étaient le « prix à payer pour pouvoir ressentir quoi que ce soit, vivre, jouer, ou même simplement être vous-même. Cette noire mélancolie, c’est pour ainsi dire l’ombre de la lumière. Ou l’inverse ? »

Et tout à coup, cette vieille femme, qui semble renaître plus forte des traverses et souffrances qui la consument, découvre une vérité des plus neuves : « Tout le monde doit mourir, mais dans de nombreux cas on pourrait se passer de la vieillesse. Un jour on comprendra cela. »

C’est peut-être dans une telle pensée qu’il faut voir le secret de la victoire finale de Jean Rhys.

Michel Lequenne

Notes

  1. 1. Souriez, s’il vous plait : une autobiographie inachevée, trad. Jacques Tournier, avec la
  2. collaboration de Robert Fouques Duparc ; préface de Diana Athill, éd. Denoël.
  3. 2. Correspondance, 1931-1966, choisie et annotée par Francis Wyndham et Diana Melly, trad. Claire Fargeot, éd. Denoël (parue cette année seulement en français, en 1984 en Angleterre).
  4. 3. Rive gauche, trad. Jacques Tournier, Mercure de France et «l’Imaginaire », Gallimard.
  5. 4. Il ne faut pas tirer les oiseaux au repos, trad. Maude Perrein, éd. Denoël.
  6. 5. Voyage dans les ténèbres, trad. René Dail-lie, éd. Denoël et collection Folio.
  7. 6. Quartet (paru d’abord en France sous le titre de Quatuor), trad. Viviane Forrester, éd. Denoël et collection Folio. On sait que ce roman a eu une adaptation cinématographique de James Ivory, avec Isabelle Adjani.
  8. 7. La Prisonnière des Sargasses, traduction d’Yvonne Davet, éd. Denoël et collection Folio.
  9. 8. Les tigres sont plus beaux à voir, trad. Pierre Leyris, éd. Mercure de France, et «l’Imaginaire », Gallimard. Ce recueil rassemble des nouvelles de 1927 non reprises dans Rive gauche, et les nouvelles de 1963.
  10. 9. Quai des Grands-Augustins, trad. Jacques Tournier, éd. Denoël et collection Folio.
  11. 10. Bonjour minuit, trad. Jacqueline Bernard, éd. Denoël et collection Folio.

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