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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde...

Les Brésiliennes à l’heure de la Constituante

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 30-31 · 1 567 mots

Nous avons rédigé cet article à la suite de discussions que nous avons eues, lors d’un récent voyage au Brésil, avec de nombreuses militantes de Sâo Paulo. Nous les en remercions. Nous avons pu consulter également une vaste documentation concernant la situation des femmes.

Après une phase de relance économique qui a permis au Brésil de payer en partie les intérêts de sa dette extérieure (l’une des plus importantes du monde), c’est de nouveau une crise économique très dure qui frappe la société brésilienne.

L’instauration du « Plan Cruzado », sous les pressions du FMI, a ouvert une nouvelle phase de politique d’austérité. Dans ce contexte, la situation spécifique des femmes est d’autant plus précaire : salaires toujours aussi bas, garde des enfants toujours aussi difficile faute de crèches, accès discriminatoire à la santé, violences physiques au sein même de la famille. Dans ces conditions, les femmes sont amenées à cacher systématiquement qu’elles sont mères de famille pour prétendre à un emploi et le nombre des avortements clandestins ne fait que croître.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une situation où un mouvement de femmes autonome est le moteur des luttes. Même s’il reste encore des structures indépendantes, elles sont isolées et l’absence de coordination empêche les mobilisations d’ensemble. Cependant, la participation des femmes dans les luttes reste importante et fondamentale. Ce sont elles que l’on retrouve dans les luttes de quartiers, et leur entrée massive dans l’industrie a obligé les centrales syndicales à prendre en considération leurs revendications.

Ainsi la lutte pour l’obtention de crèches à été un moment fort des dernières luttes de femmes. Actuellement, toute grande entreprise doit ouvrir une crèche, mais à Sao Bernardo, par exemple, (le grand centre industriel automobile de Sao Paulo), elles n’accueillent les enfants que jusqu’à six mois... La vigueur des luttes de femmes à Sao Paulo a également permis la création, récemment, d’une Commission femmes dans la CUT (Centrale unique des travailleurs), dans le Syndicat de la chimie où les femmes sont majoritaires. La Commission nationale femmes de la CUT existe depuis 1986 et, pour l’obtenir, les femmes ont dû se battre pendant six ans.

Mais les femmes se sont également investies dans les campagnes nationales comme celle pour des élections au suffrage universel pour les présidentielles (la campagne pour des élections directes « Direitas Jà »), campagne qui a déjà fait descendre des millions de personnes dans les rues. Elles ont pris part également aux débats pour la Constituante, moment fort de l’activité politique, puisqu’il s’agit à cette occasion de faire adopter tous les textes qui, à l’avenir

Constituinte. Alerta muhler !

vont régir la société brésilienne. C’est dans ce cadre que s’inscrit la campagne pour la légalisation de l’avortement.

L’avortement, un droit démocratique

Actuellement, l’avortement peut être pratiqué au Brésil dans trois cas : lorsqu’il y a danger pour la santé de la mère ou de l’enfant, ou lorsqu’il y a eu viol.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : ce sont près de quatre millions d’avortements clandestins par an qui sont pratiqués, soit dix mille par jour. Chaque année quatre cents mille femmes meurent des suites d’un avortement : c’est la quatrième cause de mort des femmes brésiliennes. En effet, de nombreuses femmes se retrouvent dans les hôpitaux après avoir avorté, pour des problèmes d’hémorragie, de perforation de l’utérus ou autres infections graves. Sans compter que 20 % d’entre elles deviennent stériles.

Etant donné l’ampleur du problème, comment ne pas être tenté de mettre à l’ordre du jour la question de l’avortement dans le cadre des débats pour la Constituante ? C’est ce qu’ont voulu faire certaines féministes représentatives du Mouvement autonome de femmes. Officiellement, le CNDM1 était le mieux placé pour porter une telle revendication. Malheureusement, dans la lettre qu’il a adressée aux parlementaires dans le cadre des débats pour la Constituante, il ne fait paradoxalement aucune allusion à l’avortement. Mais comment s’en étonner, puisqu’il dépend étroitement du gouvernement ? A l’inverse, le CEDF2 de Sao Paulo, lui, intègre dans la plateforme la question de l’avortement. Etant un cadre plus militant, cela explique aussi pourquoi le CEDF de Sao Pualo connaît autant de problèmes de fonctionnement et de reconnaissance de la part du gouvernement.

Il faut également dire que la droite et une partie de l’Eglise (et principalement les évangélistes), ont déclenché une véritable levée de boucliers contre l’avortement, demandant même sa criminalisation. Dans cette période de discussions pour l’élaboration de la Constituante, tous les partis ont ressorti des oubliettes leur « carte » femme, et nombreux sont ceux qui ont réaffirmé l’importance du rôle traditionnel de la femme (mère de famille, soumise, devant s’occuper principalement de l’éducation des enfants...). Ainsi les déclarations contre la légalisation se sont succédées et additonnées. Ce sont en tout 60 % des députés parlementaires qui s’opposent à la légalisation. La députée Rita Camata (PMDB)3 a proposé un amendement prévoyant que « la vie soit protégée dès la conception ».

Seul le PT4 a adopté en avril une position claire en défense du droit à l’avortement. Mais cela n’empêche pas que le poids de l’Eglise à l’intérieur du PT reste important ainsi que la pression des courants réformistes. C’est pourquoi on a vu une députée du PT de Rio refuser de signer Y Emenda Popular 5 proposé par des groupes femmes de cinq Etats du Brésil (Rio, Sao Paulo, Rio Grande do Sul, Pernambuco et Minas Gérais). Cette Emenda Popular demande la légalisation de l’avortement dans un délai de quatre-vingt-dix jours et dans le cadre d’une assitance médicale publique. Mais pour que ce texte soit porté au débat pour la Constituante, étant donné qu’il n’est pas repris en charge par un groupe parlementaire, il doit recueillir trente mille signatures d’électeurs et ensuite passer le barrage de la Commission de systématisation qui décide préalablement si le texte doit ou non être soumis à l’Assemblée.

A Rio, le groupe Alerta Familia para a Constituinte (Alerte famille pour la Constitution) a révélé que 60 % de la population était favorable à la légalisation de l’avortement. Malgré cela, nous sommes dans une situation de danger où le risque est de revenir en arrière car, si les textes qui demandent la criminalisation de l’avortement passent, plus aucune possibilité d’avortement au Brésil ne sera tolérée.

Raquel de Sousa

Les violences sexistes en voie de reconnaissance

Sous la pression des luttes des années quatre-vingt, le gouvernement brésilien a été forcé d’entrendre la voix des femmes. Aussi, il a créé le Conselho Nacional dos Direitos da Mulher (CNM), qui comprend dans chaque Etat du Brésil les Conselhos Estaudais da Condiçao Femina (CDF). Les trois axes d’action du CNDM ont été la création de crèches, la santé et la violence. L’importance du phénomène de la violence subie par les femmes a réellement été dénoncé au cours des mobilisations des années quatre-vingt. Il existait des associations telles que SOS-Violence, mais le manque de moyens ne leur permettait pas de créer des structures solides autonomes, comme des maisons de femmes battues.

Il est vrai que la création du CNDM a permis d’engager des études sur le problème et de dévoiler de manière médiatique la violence subie par les femmes. En 1 985, à la demande du CNDM, le gouvernement ouvre des « Délégacias de Defesa da Muhler » 1 dans la plupart des grands Etats. A l’heure actuelle, il en existe vingt-huit dont cinq à Sao Paulo. Le CNDM a publié un guide de défense des femmes contre la violence expliquant les démarches à suivre et les différents recours.

A Sao Pualo, les « délégacias » ont déjà reçu soixante-dix mille femmes : 70 % pour des agressions physiques subies au sein de la famille (par le mari, le père ou le frère), 30 % pour des crimes sexuels et essentiellement des viols. Chaque jour, elles reçoivent entre cent et cent cinquante femmes.

En septembre 1986, les représentantes des différentes « délégacias », procédant à un premier bilan, recensaient 14 182 plaintes dont 8 863 cas d’agressions physiques, 3 651 menaces de morts et 952 viols.

Mais ces données ne peuvent être qu’inexactes et bien en deçà de la réalité même si dès la création des « Délégacias » la fréquentation a été très importante. Il n’en reste pas moins qu’encore une majorité de femmes ne fait pas la démarche de se présenter, d’autant que les « Délégacias » n’existent que dans les grands centres urbains et les capitales des Etats. De plus, l’action engagée est d’ordre strictement juridique : on constate, on dépose plainte... et cela reste moralement très difficilement assumable pour un grand nombre de femmes souvent illètrées. Pour la plupart d’entre elles, ce n’est pas la première agression qu’elles subissent ou ce n’est pas la première fois qu’elles se présentent, mais de là à mettre en route la machine judiciaire... Et même si elles font le pas, en attendant, elles se retrouvent confrontées à la réalité, celle de continuer à vivre aux côtés de l’homme qui les bat.

De fait, un des plus gros problèmes actuellement est celui de donner aux femmes ayant subi des violences un cadre d’accueil qui les protège et rompe avec leur environnement quotidien.

* « Délégacias de Defesa da Mulher » : postes de police pour l’accueil des femmes victimes de violences. Celles-ci sont accueilies par un personnel féminin, qui établit un constat et les oriente vers les différents organismes médicaux, juridiques... dans l’éventualité d’engager une procédure juridique. Ces postes sont ouverts 24 heures sur 24.

Notes

  1. 1 . CNDM : Conseil national des droits de la femmes, créé en 1982 par le gouvernement sous la pression des luttes de femmes.
  2. 2. CEDF : Conseil d’Etat de la condition féminine, antenne des CNDM dans chaque Etat du Brésil.
  3. 3. PMDB : parti bourgeois d’opposition, majoritaire à l’Assemblée constituante.
  4. 4. PT : Parti des travailleurs.
  5. 5. «Emenda Popular » : Amendement populaire, dans le cadre des débats pour la Constituante, présenté dans la mesure où il recueille trente mille signatures d’électeurs.

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