A l’occasion de son passage à Paris en juin 1987, les Cahiers du féminisme ont pu rencontrer Berta Castro, représentante de la Coordination nationale des femmes de prisonniers politiques au Chili.
De retour à Santiago, Berta a poursuivi son combat ; mais le 10 octobre, alors que nous étions en train de fêter les dix ans des Cahiers , nous avons appris son arrestation par la police de la dictature.
Berta est un symbole de la résistance des femmes contre le gouvernement de Pinochet. Emprisonnée parce que solidaire de tous les emprisonnés, Berta ne restera pas isolée : à l’annonce de son arrestation une campagne internationale de solidarité a démarré. Rapidement, Berta est sortie de prison. Depuis elle y est retournée plusieurs fois, à chaque manifestation de la coordination, à chaque grève pour les prisonniers. Dehors elle est dangereuse pour la dictature, en prison elle est trop connue, trop dangereuse aussi.
D’où ces allers et retours forcés, imposés par le gouvernement de Pinochet.
Comme toutes celles et tous ceux qui peuplent les prisons chiliennes, Berta doit être réellement libérée.
• Quel est le but de ton voyage en Europe ?
Nous avons besoin de soutiens politiques et matériels. C’est pourquoi je vais rencontrer toutes les forces politiques, en France le PC, le PS et les organisations non gouvernementales, et je me rends au Parlement européen ainsi qu’en Suède, en Belgique où je fus à l’origine invitée par un comité de solidarité, en Grande-Bretagne, en Hollande et au Danemark. Mon objectif principal est de dénoncer la situation des prisonniers politiques, notamment des condamnés à mort, sans recours de grâce. S’ils ne sont pas à l’heure actuelle exécutés, c’est à cause de l’isolement politique de la dictature de Pinochet. Mais la situation de ces prisonniers reste précaire, seule la pression internationale peut empêcher les exécutions.
Les procès des prisonniers politiques sont instruits indéfiniment, pendant quatre, cinq ou six ans, alors que la loi prévoit un maximum de six mois. Le procès de mon fils dure depuis quatre ans, sans aucun aboutissement. Pourquoi ? Quel est l’objectif de cette lenteur infinie ? En prolongeant l’instruction, le pouvoir évite d’appliquer le décret 504 de la loi 1080 qui prescrit la possibilité d’échanger les années de détention en années d’exil. Par contre, le pouvoir fait preuve de beaucoup de rapidité quand les prisonniers concernés sont pressentis pour être condamnés à mort. Il semble que dans ce domaine Pinochet veuille « déblayer le terrain » avant 1989, date prévue pour son plébiscite. Il s’agit de liquider l’opposition la plus dure, les militantes et les militants les plus déterminés ; l’assassinat récent de douze opposants fait partie de ce processus.
La Coordination a donc trois objectifs majeurs : arrêter l’application des peines de mort et éviter les exécutions ; libérer tous les prisonniers politiques ; obtenir la reconnaissance du statut de prisonnier politique. En effet, le gouvernement a toujours refusé l’attribution de ce statut. Dans les prisons, les prisonniers nommés « délinquants subversifs » sont mêlés aux prisonniers de droit commun ; mais ils souffrent en fait de conditions de détention plus difficiles. Des mesures ont été prises pour disperser ces prisonniers dans diverses prisons, sans respecter les dispositions légales selon lesquelles les déplacements des prisonniers loin de leur famille ne sont tolérés que dans la mesure où la gendarmerie communique à la famille le déplacement effectué dans les quarante-huit heures. Très souvent, les prisonniers politiques sont séquestrés, enlevés vers une destination inconnue. La loi interdit les transferts loin de la juridiction saisie, mais elle n’est pas respectée, car les déplacements sont constants et sur des distances énormes. Le but du pouvoir est d’isoler les prisonniers et d’éviter que ceux-ci, s’organisant à l’intérieur des prisons,
Pour les libertés et le droit de vivre au Chili
donnent un but au développement de la lutte à l’extérieur.
• Quels sont les militants qui sont actuellement en prison ?
La plupart sont des militants du Front patriotique Manuel Rodriguez, arrêtés à partir d’aout 1986. 18 % viennent du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) ; ce sont les plus anciens prisonniers politiques et, parmi eux, certains sont déjà condamnés à mort. Il y a aussi un camarade du PC, douze camarades du PS (XXIVe Congrès), deux camarades de Poder Popular et un camarade du Mapu-Chili. L’avant-garde chilienne doit sans cesse davantage utiliser les méthodes de la lutte armée face à la dictature. On peut certainement établir une comparaison entre votre Résistance face à l’occupation allemande et la lutte actuelle de la résistance chilienne face à la dictature et à l’armée chiliennes. Toutes les formes de lutte sont dans ce contexte légitimes.
• Comment est organisée votre Coordination ?
La Coordination des femmes de prisonniers politiques est née en 1978 et elle regroupe les familles directes des prisonniers. Toutefois, quand toute la famille d’un prisonnier est en exil ou bien quand elle ne veut pas assumer politiquement la situation, des représentants peuvent être désignés pour ce prisonnier, mais ils ne peuvent pas avoir alors de responsabilités dans l’association. La Coordination se développe à l’occasion de contacts établis au moment des visites de prisonniers et elle organise des assemblées, des commissions de travail, des publications, des conférences de presse et des manifestations, grâce au temps bénévole de ses membres et grâce à des collectes. Evidemment, le gouvernement du général Pinochet ne reconnaît pas l’existence de cette association ; mais tous les partis, toutes les organisations politiques qui ont des camarades emprisonnés ainsi que la Commission des droits de l’homme reconnaissent notre Coordination des femmes.
• Des femmes. Sur les documents, les photographies des manifestations que tu as apportés, on ne voit que des femmes. Pourquoi une coordination des femmes ?
C’est vrai. Les hommes sont en prison, travaillent ou bien... ont peur. Si je prends mon cas personnel, c’est mon fils qui est en prison et mon mari qui est parti. Ma fille et moi militons dans la Coordination. En fait il y a eu beaucoup de changements pour les femmes du Chili. Si on compare notre situation à celle d’un pays européen, on caractérisera notre peuple comme très arriéré, primitif en ce qui concerne son attitude à l’égard des femmes. L’héritage est lourd, d’un esclavage qui lie la femme à son foyer et à toutes les tâches domestiques. Cependant, dans les années soixante, l’usine a fait appel aux femmes, et par ailleurs les universités se sont féminisées. Les femmes sont sorties de leur ghetto.
Dans les quatorze dernières années, c’est la situation faite par la dictature à toute la société qui a porté les femmes au devant de la scène. Les hommes mis au chômage ont souvent éprouvé un sentiment d’humilation. Les femmes par contre restaient les responsables du foyer, de l’alimentation des enfants. Le travail féminin a donc poursuivi son expansion. Les femmes sont descendues dans la rue, luttant sur le front des droits de l’homme et aussi dans des groupes de femmes, des groupes sur la santé, des organisations qui n’ont pas seulement comme objet la couture ou l’artisanat (pour survivre) mais qui couvrent d’autres terrains. Les femmes des milieux populaires ont la volonté d’apprendre, de comprendre et de participer davantage. Les 8 Mars et 1er Mai derniers, c’est une grande majorité de femmes qui est descendue dans la rue. Parmi elles, il semble plus aisé de résoudre les questions de l’unité. Notre combat en défense de tous les prisonniers politiques sans aucune exclusive en est un exemple. Mais il n’y a que cinq hommes dans notre association !
Les mentalités des hommes sont décidément « arriérées ». Je peux donner l’exemple du textile dans lequel je travaillais. Les syndicats avaient été paralysés à cause de la dictature, jusqu’à ce qu’une loi autorise à nouveau l’organisation des ouvriers. Mais aucun candidat à la direction de cette organisation ne s’est révélé. Pour surmonter ce défaut de candidat, on a décidé de voter directement en écrivant les noms de ceux qui sont considérés comme les meilleurs candidats, et en décidant de respecter ceux qui allaient ainsi être élus. Pour les trois postes à pourvoir, ce sont trois femmes qui ont été élues ! (une majorité d’hommes travaillent dans cette usine). Les femmes ont demandé des explications aux hommes sur ce vote surprenant : ils ont répondu que la répression serait moins dure pour elles. Même dans ce cas-là, l’élection n’a pas eu lieu selon les capacités des femmes à diriger. Néanmoins, nous avons été réélues trois fois, et nous avons très bien dirigé le syndicat.
# Y a-t-il des femmes militantes en prison ?
Oui, actuellement il y a soixante prisonnières politiques dont deux condamnées à mort : Miriam Ortega Araya, arrêtée le 31 janvier 1981, torturée pendant dix-huit jours, maintenue isolée pendant deux ans de la population pénale ; Cecilia Radrigan Plaza, arrêtée le 23 octobre 1981, torturée pendant vingt jours, ne pouvant pratiquement plus marcher, ensuite placée dans une maternité. Six ans après, leur condamnation n’est toujours pas prononcée.
Le rapport d’Amnesty International de 1986 dénonçait entre autres les abus sexuels : « Les femmes détenues à la disposition des forces de sécurité sont tout particulièrement victimes d’abus sexuels : plusieurs affirment dans leurs témoignages avoir été tripotées et menacées de viol. Des agents de la CNI ont tenté de violer Belinda Zubicueta, arrêtée le 28 avril 1986. Dans son témoignage, Susana Burgueno, enceinte de deux mois quand elle a été arrêtée, raconte qu’on lui a appliqué des décharges d’électricité dans le vagin. Ses tortionnaires savaient quelle était enceinte et lui disaient que son enfant allait naître mort-né. »
Tels sont les exemples de la situation des prisonnières au Chili. Il est urgent de nous aider, pour obtenir satisfaction de nos revendications, en faisant reculer la dictature. Plus de gens dans le monde seront informés, plus de gens, de femmes et d’hommes se mobiliseront contre les assassinats, contre les tortures, pour la libération de tous les prisonniers politiques au Chili, plus la dictature alors sera isolée et devra céder du terrain. Notre combat a besoin de votre solidarité. Aidez-nous.
Propos recueillis par Natacha Brink