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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde...

Le mouvement des femmes dans l’État espagnol

· Cahiers du féminisme, n° 43, hiver 1987 · p. 25-27 · 2 275 mots

A l’occasion du dixième anniversaire des Cahiers du féminisme , nous avions tenté dans notre précédent numéro de dresser un bilan du mouvement féministe de ces dernières années, en France et dans quelques pays étrangers. Nous publions aujourd’hui, en complément, cet article de nos camarades espagnoles.

Les dernières années de lutte contre la dictature franquiste (milieu des années soixante-dix) ont vu surgir le mouvement féministe. Mouvement qui, dès sa naissance, est apparu très politisé, s’est développé au rythme de la situation politique, mais dont les luttes, les attentes, les revendications sont restées à distance de la politique des pactes, du consensus et de la complicité patriarcale qui a marqué la transition politique. C’est ainsi que toutes les organisations de femmes ont appelé au rejet de la nouvelle constitution.

Pendant cette période, le mouvement a joué un rôle important en menant une lutte constante, active et intransigeante pour les droits des femmes : dépénalisation de l’adultère, légalisation de la contraception, divorce, droit au travail... C’est à partir de ces objectifs que les organisations féministes se sont définies, qu’elles ont conquis un véritable espace politique et social et gagné leur autonomie politique et organisationnelle.

Ce ne fut pas facile dans un pays où les institutions défendant l’infériorisation des femmes, comme l’Eglise, pesaient d’un grand poids, où les valeurs patriarcales étaient la doctrine officielle et les traditions féministes inexistantes.

No a la violencia contra la mujer

Face au PSOE

L’arrivée des socialistes (PSOE) au pouvoir, il y a cinq ans, a modifié la situation politique. L’attentisme se répandit dans différents secteurs de la société. Mais ce fut peu le cas du mouvement des femmes, en raison de la gravité de la situation de l’avortement. On avait lutté depuis trop de temps et en des circonstances plus défavorables, on n’allait pas arrêter la lutte pour des déclarations de bonnes intentions du gouvernement.

Le mouvement se lança dans une importante bataille sur son terrain — la rue — pour obtenir la légalisation de l’avortement et sa gratuité, avec des manifestations massives sur des objectifs très clairs : « Nous les femmes, nous décidons ! Avortement libre et gratuit ! » L’approche possibiliste du PSOE se trouvait exclue de fait.

Le PSOE s’est trouvé confronté à un mouvement qui le gênait par son dynamisme, son caractère radical, et dont il était absent. D’où une attitude très agressive, une volonté de faire échouer les actions du mouvement, de le marginaliser, de lui fermer l’accès aux médias. Parallèlement, le PSOE a tenté de susciter un féminisme modéré avec des femmes acquises aux idées réformistes, interlocutrices acceptables pour l’Etat. La création de l’Institut de la femme (dépendant du ministère de la Culture) témoigne de cette politique. Mais l’activité de cet organisme est marquée par une double limite : des liens très étroits avec le PSOE, l’absence d’autonomie et de poids face à l’administration. Néanmoins, c’est pour le gouvernement un organe utile, qui alimente le consensus et couvre l’inègahté réelle d’un discours sur l’égalité.

La lutte pour l’avortement

Le mouvement des femmes intervient sur tous les thèmes de l’oppression. Mais c’est la lutte pour l’avortement qui a concentré ses efforts et expüque sa configuration actuelle et son espace politique. Elle joue encore un rôle important aujourd’hui.

Cette campagne qui a commencé en 1979 a permis de transformer un thème totalement tabou en problème politique, avec l’appui des forces politiques et sociales de gauche (à l’exception du PSOE et des syndicats qu’il contrôle). Elle a permis la diffusion des idées féministes, l’élévation du niveau de conscience des femmes, la remise en cause des normes sexuelles, et obligé l’Etat à tenir compte des revendications des femmes.

La loi de dépénalisation date de juillet 1985. Elle limite l’avortement aux cas de viol, malformation du fœtus et danger pour la santé de la mère. Une commission a été instituée dans les hôpitaux pour déterminer si la femme répond à l’un des critères. La clause de conscience existe pour les médecins.

Un an et demi après, on reconnait officiellement son inutilité : 0,2 % des femmes ont avorté dans le cadre de la loi, contre six cent cinquante mille avortements clandestins.

En novembre 1986, le gouvernement a pris un décret qui permet à des cliniques privées de pratiquer l’avortement. Les services de Santé publique sont donc déchargés de cette responsabilité tandis que se maintient le cadre formel de la loi : l’avortement reste un délit. C’est en vertu de cela qu’un juge de Madrid a fait arrêter trente-neuf personnes, employées ou usagères d’un centre de planification, et en a laissé neuf en prison pour pratique illégale de l’avortement.

Le gouvernement, qui avait d’abord accusé les médecins de rendre la loi inapplicable par une interprétation restrictive, s’en prend aujourd’hui aux juges. Mais les uns et les autres ne font qu’appüquer le texte voté par le PSOE.

Les 13 et 14 décembre 1986, s’est tenu à Madrid un tribunal de dénonciation des entraves au droit de choisir. Il était organisé par la coordination des organisations féministes et a rassemblé trois mille femmes de toutes les régions. Il était formé de onze féministes qui ont entendu le témoignage de neuf femmes ayant entre dix-sept et soixante ans. Le tribunal a conclu à la culpabilité du gouvernement, responsable depuis le vote de la loi, de la mort de neuf femmes victimes d’un avortement clandestin. Le gouvernement est reconnu coupable d’avoir cédé aux pressions des professionnels de la médecine qui refusent aux femmes l’information sur la contraception et mettent en avant la clause de conscience dans les hôpitaux publics pour mieux pratiquer l’avortement dans les cliniques privées. Le tribunal a « condamné » le ministre de la Justice, l’ensemble du gouvernement, les administrations publiques, l’Association des médecins, les membres des forces de l’ordre, etc. à subir les mêmes humiliations et les mêmes risques qu’une femme décidant d’avorter, ainsi qu’à être traduits devant un tribunal où un juge donnerait lecture de leur dossier médical et dévoilerait leur vie sexuelle.

Il reste beaucoup à faire pour que l’avortement soit libre et gratuit. Avec les cliniques privées, la pression sociale diminue. Les commissions du mouvement des femmes dénoncent la réalité : les milliers de femmes qui vont à l’étranger, le manque d’information qui fait dépasser les délais, le faible nombre d’avortements dans les hôpitaux publics, les coûts du privé (de 30 000 pesetas soit 1 500 F à 100 000 ou 200 000 pesetas soit 5 000 F à 10 000 F). Les jeunes femmes sont les plus vulnérables.

La difficile défense du droit au travail

Depuis le début, le mouvement a mis en avant des revendications sur le travail salarié, mais n’a pas réussi, à la différence de l’avortement, à faire du droit au travail un thème politique central. On rencontre, en fait, trois problèmes essentiels : la situation du marché du travail, l’attitude des directions syndicales, les questions de l’organisation des femmes.

Dans l’Etat espagnol, pour des raisons politiques et sociales, l’entrée des femmes dans le salariat s’est faite plus tard qu’ailleurs, et la crise est intervenue à un stade prématuré du processus. Aussi les femmes ont-elles été frappées durement et expulsées du marché du travail. Mais récemment, on a assisté à une embauche plus importante des femmes par rapport aux hommes... dans les emplois au noir. Sur les sept cent mille travailleurs à domicile, 70 % sont des femmes. 25 % de celles-ci ont moins de vingt-cinq ans et 44 % sont des mères de famille. Le travail précaire touche particulièrement les femmes. Dans les branches féminisées, une grande partie de la production relève de l’économie parallèle. Dans la chaussure, 35 % de la production s’effectue à domicile et dans des ateliers clandestins. Dans le textile de Catalogne, le pourcentage se situe entre 30 % et 40 %.

Il en résulte une augmentation sauvage de l’exploitation, les patrons ne payant pas tout ou partie des charges sociales. Les travailleuses perdent leur droit à un poste de travail avec salaire fixe et conquêtes sociales, réservés aux emplois légaux. En outre, la famille patriarcale et la division sexuelle du travail s’en trouvent renforcées.

La dispersion et l’atomisation de ces femmes freinent leur organisation et leurs luttes. Les rassembler, trouver des objectifs unifiants par branches est le but des secrétariats féminins des Commissions ouvrières '.

Mais ce n’est pas le seul problème. Aux journées organisées par les secrétariats féminins des CO est apparue la nécessité de clarifier les positions du syndicat, de changer de politique, et de reconnaître que la situation actuelle est le produit des pactes et du consensus. On ne peut pas, d’un côté, se déclarer opposé à la précarité et au travail au noir, et de l’autre négocier et accepter les restructurations, les fermetures d’entreprises, les baisses volontaires de salaires, le salaire familial, les pressions sur les femmes. C’est tout cela qui a grossi les rangs des travailleuses à domicile et les ateliers clandestins. s La direction syndicale, non seulement n’a pas défendu des femmes mais, dans les conflits, s’est portée au secours des privilèges masculins. Ce fut le cas lors de la lutte des femmes-mineurs de Hunosa, entreprise publique. Les femmes avaient présenté une demande pour travailler au fond de la mine, avaient passé les examens techniques et médicaux requis. Quatorze d’entre elles avaient réuni toutes les conditions nécessaires ; aucune n’obtint d’emploi. Elles réclamèrent d’occuper leur poste de travail, et une campagne commença, largement répercutée par les médias. Elles eurent à supporter des pressions très fortes, des insultes (« la mine n ’est pas pour les femmes », « elles vont perdre leur féminité », « elles vont susciter des querelles entre mineurs »). Les mineurs rejetèrent la présence des femmes.

Le secrétariat femmes des CO, le groupe femmes de Mieres et l’Association féministe des Asturies se sont lancés dans une grande campagne sur le droit au travail et ont exigé des syndicats le soutien à leurs revendications. Mais l’UGT 2 a fait une déclaration hostile à l’incorporation des femmes dans les mines et a distribué des tracts non signés pour inciter les hommes chômeurs de la région à interdire aux femmes l’accès à la mine dès le premier jour. Les femmes mineurs ont gagné et avec elles les autres femmes puisqu’elles ont réussi à faire accepter par l’entreprise que les employées qui ne descendent pas au fond soient comptées comme membres du personnel.

Une grande vitalité et un rajeunissement

Outre ces deux thèmes, le mouvement a des activités très diversifiées qui lui ont permis de passer le cap de la campagne avortement.

L’année prochaine, il y aura une campagne contre les agressions sexuelles, avec le slogan : « Aucune agression sans riposte ». Le mouvement va l’aborder sous deux angles distincts : des thèmes qui permettent des objectifs de mobilisation comme les femmes battues et le viol, des thèmes qui exigent un niveau d’explication plus élevé comme la pornographie ou la prostitution. Le but essentiel est que les femmes acquièrent confiance en elles, ce qui leur permettra de réagir face aux agressions. Cela suppose la dénonciation de tout ce qui représente une agression contre les femmes : dans les médias, les publications, dans les revues à contenu sexiste subventionnées par l’Etat. Mais, cela signifie aussi réclamer des réalisations concrètes : maisons d’accueil prises en charge par les pouvoirs publics, modification de la loi sur le divorce... Les institutions d’Etat doivent reconnaître notre droit à ne pas être agressées, mais il n’est pas question d’entretenir la confiance en elles ni dans les lois.

De nombreux collectifs existent sur d’autres thèmes comme la sexualité, la santé, l’éducation. Dans les petites villes et les villages, c’est l’ensemble du groupe qui traite toutes les questions selon les priorités qu’il a établies. Dans les grandes villes existent des commissions sur chaque thème et une coordination chargée de déterminer les campagnes, de traiter les questions générales et d’organiser des débats. Cette diversité a permis de rassembler davantage de femmes, d’établir des liens plus étroits avec d’autres secteurs sociaux et d’élargir l’audience du mouvement. Une coordination des organisations féministes au niveau de toute l’Espagne qui fonctionne, avec quelques aléas, depuis dix ans, a permis d’unifier les objectifs et les rythmes.

En outre, depuis deux ans, le mouvement a intégré de très jeunes femmes, et on a vu des groupes de jeunes femmes dans les lycées et les quartiers. Au pays basque et en Catalogne, ce sont des Journées-rencontres de jeunes femmes qui ont donné l’élan. Les groupes jeunes ont cherché à se coordonner et à recruter. Ils ont organisé des manifestations de rue et des débats dans les lycées contre les agressions sexuelles. Le référendum sur l’OTAN 3 a provoqué des manifestations contre des usines d’armement et des débats sur l’anti-milita-risme. Les luttes récentes 4 de la jeunesse scolarisée ont élargi les thèmes d’intervention des groupes.

Ceux-ci ont parfois plus de deux ans d’existence, d’autres se construisent à peine. L’objectif actuel est de maintenir la spécificité « jeunes » avec des coordinations particulières mais aussi des liens avec le reste du mouvement. « Il nous serait difficile de nous fondre dans le mouvement car notre expérience, nos débats sont différents » disent les jeunes « mais nous savons que notre lutte est commune et que nous représentons un apport pour le mouvement. » Le mouvement des femmes espagnol est confronté à une situation difficile en raison des conditions politiques générales. Mais pour affronter le fiitur, il dispose d’une expérience importante et de groupes solides, animés d’une grande volonté de lutte. Les limites existent, mais l’envie de gagner de nouvelles femmes est un bon point de départ pour les aborder. Et comme disaient les jeunes : « Les filles, c’est peut-être le début d’une histoire incroyable. Ne ratez pas le coche ! »

Notes

  1. Justa (militante de la LCR espagnole)
  2. 1 . Les Commissions ouvrières sont le principal syndicat espagnol, à l’origine très lié au PCE (Parti communiste).
  3. 2. UGT : syndicat à majorité socialiste.
  4. 3. Le référendum sur le maintien de l’Espagne dans l’OTAN s’est tenu en mars 1986. Une majorité d’Espagnols s’est prononcée en faveur du maintien dans l’Alliance Atlantique comme les y invitaient le PSOE et la droite (NDLT).
  5. 4. Les manifestations de la jeunesse scolarisée espagnole sont rigoureusement contemporaines des mobilisations françaises, soit fin 1986 (NDLT).

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