Pour des raisons multiples, nous avons très rarement parié des luttes de femmes et du mouvement féministe en Allemagne dans les Cahiers du féminisme. Nous avons saisi V occasion de la sortie de notre dossier sur les femmes et la politique aujourd’hui pour commencer à rattraper (modestement) notre retard sur le su jet. Christine est allée à Bonn pour rencontrer Rita et Regina, permanentes féministes des Grünen (les Verts). Nous avons aussi discuté avec Eva, une des fondatrices de ce parti, de passage à Paris pour participer à la première coordination nationale des comités de soutien à la candidature de Pierre Juquin. C’était au début du mois de janvier. Rendre compte de l’expérience tout à fait originale des femmes et des féministes au sein du Mouvement des verts, sera notre manière de fêter l’« amitié franco-allemande »... Nous les remercions toutes trois pour leur amicale collaboration.
Aujourd’hui les Verts rassemblent quarante mille personnes parmi lesquelles 30 % de femmes. Ils viennent d’horizons très différents et ont une pratique très diversifiée : écologistes, syndicalistes, pacifistes, militants pour le tiers monde, féministes. Régina, par exemple, avant d’entrer chez les Verts, en 1983, était comme beaucoup d’autres femmes membre d’un groupe autonome mais, dit-elle, « nous en avions assez de l'absence de pratique politique commune entre tous les groupes et nous avons pensé qu’il nous serait possible de changer la condition des femmes en travaillant avec les Verts ». De son côté, Rita faisait partie du Mouvement pacifiste avant de rejoindre les Verts en 1984. quant à Eva, elle fut candidate des Verts dès 1979, avec Petra Kelly, lors de la première campagne pour les élections européennes.
Le parti-mouvement des Verts n’est pas homogène politiquement, mais, selon Regina, tous les Verts adhèrent à quatre principes de base qu’elle résume ainsi : « défense des droits démocratiques fondamentaux (droits d’expression entre autres); non-violence ; écologie ; justice sociale (développer la solidarité, diminuer les inégalités entre classes sociales). » Un programme minimum, donc. Par ailleurs, le programme éconmique des Vert n’est pas très clair : « Nous pensons qu ’il faut stopper la croissance éconmique dans les pays industrialisés et mettre en place des plans de production en rapport avec les besoins de la population. Nous sommes contre la loi du profit, de la concurrence capitaliste, contre l’exploitation de l’homme et son aliénation, contre la destruction de la nature. » Les revendications sont beaucoup plus précises : « Par exemple, concrètement aujourd’hui, nous sommes pour la semaine de trente-cinq heures sans diminution de salaire. Nous luttons contre toutes les formes d’oppression, qu’elles soient sexistes ou racistes, par exemple contre les discriminations dont sont victimes les Tziganes et les immigrés. » Ce qui caractérise l’organisation des Verts, c’est son fonctionnement très décentralisé que Rita nous décrit ainsi : « Le parti des Verts est composé de onze groupes qui correspondent aux onze régions de la RFA, Berlin-Ouest compris. Le siège national est à Bonn, mais chaque groupe est autonome. Il a son programme, ses initiatives propres dans les limites du cadre fixé par les directives nationales. Chaque année, se tient un rassemblement national composé des délégués de chaque groupe régional. Les verts sont d’ailleurs représentés aujourd’hui dans cinq parlements régionaux (Hambourg, Brème, Berlin Ouest, Hesse, Bade-Wurtemberg). »
En 1983, « au sommet de la vague pacifiste », comme le rappelle Eva, les Verts ont fait élire vingt-huit députés dont 45 % de femmes. Aux dernières élections législatives, ce sont quarante-quatre députés verts qui ont été élus au Parlement parmi lesquels vingt-cinq femmes (plus de 50 % des députés verts !). C’est évidemment le parti qui a le plus de femmes députées. Mais ce n’est pas tout, la direction du groupe parlementaire est majoritairement et a même été une année, exclusivement féminine. « Vous ne pouvez pas imaginer les remous que cela a provoqué partout jusque dans les syndicats et au SPD (Parti social-démocrate). Il fallait lire les gros titres des journaux sur la prise de pouvoir par les féministes et l’arrivée du matriarcat ! ». (Eva) Actuellement, à la direction nationale des Verts, il y a cinq hommes et six femmes ; un homme et deux femmes (dont Regina) sont les porte-parole du parti.
Une situation privilégiée pour les femmes et pour le moins exceptionnelle aujourd’hui. Comment l’expliquer ? Eva refuse de tracer un tableau à l’eau de rose des Verts allemands. « D’abord, il y avait peu de féministes dans le Mouvement des Verts à ses débuts. » Pour Regina, c’est dans le débat interne que « certaines ont découvert les discriminations infligées au femmes. Progressivement, elles se sont radicalisées, politisées et sont devenues féministes. Mais l’histoire montre qu’il n’est pas si facile pour les femmes de devenir féministes et que cela ne se fait pas si rapidement ». Par ailleurs, d’après Eva, les femmes ne se bousculaient pas pour se faire élire et les hommes doutaient volontiers de leurs capacités politiques.
Aujourd’hui donc, elles ont imposé qu’il y ait 50 % de femmes dans toutes les instances de direction des Verts et sur toutes leurs listes électorales. Tout le monde reconnaît qu’aujourd’hui cela va pratiquement de soi. Mais cela n’a pas été obtenu sans mal : « Dès le début, insiste Eva, les féministes ont impulsé un débat sur les quotas et ont revendiqué au moins cinq femmes au comité exécutif des Verts. Il a fallu faire un long travail de conviction auprès des femmes pour les motiver et pas moins de six ans pour obtenir que les statuts intègrent le principe des quotas. » C’est en septembre 1986 qu’une résolution en ce sens fut adoptée au congrès national. « Mais la bataille des quotas ne s ’ arrête pas là. Il faut aussi les imposer lorsqu’on constitue des délégations pour les voyages, lorsqu’on embauche des permanents... » Au-delà de cette mesure spectaculaire des quotas qui impressionne tant le candidat P. Juquin, le travail féministe des Verts repose sur une structuration interne des femmes très systématique, comme nous l’explique Eva : « A tous les niveaux existent des structures non mixtes chargées des campagnes féministes du mouvement ; dans chaque région, il y a une permanente pour le travail femmes. Par ailleurs une commission nationale femmes, composée de déléguées des différentes régions, se réunit cinq à sept fois par an. »
Le tableau serait incomplet si l’on oubliait les « détails » du fonctionnement du Mouvement au quotidien qui pour Eva sont aussi importants que le reste. De ce point de vue, sous l’impulsion des féministes, les Verts ont fait des efforts remarquables : « Par exemple, le parti prend systématiquement en charge les frais de garde et organise même des crèches pour les réunions importantes comme les congrès ou les conférences. Dans les débats, on a imposé deux listes d’inscription séparées pour faciliter la prise de parole des femmes ; même le langage utilisé est passé au crible... »
Des batailles féministes
Mais toutes ces mesures n’auraient pas de sens si elles ne s’inscrivaient pas dans une logique de mobilisation des femmes sur des objectifs politiques féministes discutés dans le cadre de « congrès » spécifiques des femmes vertes ouverts à toutes les femmes du parti. Le premier eut lieu en 1985, le second en 1987. Pour Eva, ces rencontres sont irremplaçables car c’est l’occasion d’un échange d’expériences particulièrement riches. Il faut se rappeler que de nombreuses militantes vertes sont aujourd’hui conseillères municipales et qu’il y a besoin de discuter de tout ce « travail invisible » qu’elles réalisent au quotidien.
C’est aussi dans le cadre de ce congrès des femmes des Grünen, en 1985, que fut mis au point un projet de loi anti-discrimination défendu par les Verts au Parlement. Eva nous rappelle l’histoire de cette loi : « Au départ, l’idée de ce projet revient au mouvement des femmes en 1975. Il fut soutenu également par des femmes du SPD et quelques “ libérales ". Nous l’avons repris à notre compte et nous avons travaillé dessus et aujourd’hui il se présente comme un gros recueil de propositions pour combattre toutes les discriminations dont sont victimes les femmes à tous les niveaux, à l’école comme au travail, dans la famille, etc. »
Mais attention, ce projet, elles ne l’ont pas élaboré seules, à l’écart du Mouvement des femmes. « Nous nous sommes réunies régulièrement avec les groupes autonomes de femmes et toutes les associations féministes diverses qui peuvent exister puis nous avons organisé avec elles deux plénums du mouvement féministe (le premier au printemps 1986) qui ont discuté, amendé, complété nos propositions contre les discriminations. Aujourd’hui ce projet de loi est celui de tout le mouvement des femmes. » (Regina). En revanche, le SPD qui le juge « trop avancé » hésite à le soutenir.
En fait, ce projet de loi anti-discriminations est la somme d’une multitude de projets de loi spécifiques qui correspondent aux axes de lutte nouveaux ou plus anciens des féministes. Ainsi, cela fait plus de dix ans qu’elles se battent pour l’avortement libre et remboursé sans restriction. La loi actuelle, votée en 1975, n’autorise l’avortement que jusqu’à douze semaines, et au-delà seulement dans des cas très précis : le viol, s’il y a danger pour la vie de la mère ou de l’enfant, s’il y a situation de détresse sociale ou économique. Encore faut-il, en toute circonstance, un « entretien prélimaire » avec un médecin. Elles exigent également (et tout récemment encore au Parlement) la reconnaissance du viol conjugal et plus généralement l’extension de la notion de viol qui se réduit aujourd’hui à la pénétration vaginale. La sodomie ou la fellation par exemple sont cataloguées comme « atteintes à la pudeur ». « Pour nous, insiste Regina, doit être considéré comme viol tout acte sexuel imposé à une femme contre sa volonté. »
Elles remettent en cause également le recours systématique aux nouvelles techniques de reproduction dans la mesure où, disent-elles, « elles sont néfastes pour la santé des femmes et réduisent les femmes à un instrument de reproduction ».
Dans un tout autre domaine, celui de l’emploi, elles demandent que dans toutes les entreprises, publiques ou privées, 50 % des emplois soient réservés aux femmes sous peine d’amende et à Marburg, elles ont concrétisé cet axe revendicatif à l’échelle locale en exigeant que les femmes soient embauchées à égalité dans l’administration locale. C’est le « conseil » de Marburg (structure féministe unitaire locale) qui a mené cette bataille.
Elles réclament aussi davantage de congé pour enfants malades, et, ce qui est plus discutable, un congé parental rémunéré pour le père ou la mère, de dix-huit mois à partir de la naissance de l’enfant. Dans le même temps, elle revendiquent plus de crèches et des aides financières pour les mères ou les pères ayant seul(e)s la charge de l’enfant.
En ce qui concerne les femmes immigrées, qui sont 1,5 million aujourd’hui en RFA, elles les soutiennent en demandant avec elles un statut autonome qui leur permette de rester en RFA même si elles sont séparées de leur mari, à la suite d’un décès ou d’un divorce par exemple. C’est aussi une condition pour qu’elles puissent trouver un travail. Les mêmes problèmes qu’en France, on le voit.
Regina résume ainsi sa philosophie : « Nous voulons bien sûr être indépendantes financièrement mais également participer à la vie culturelle et politique. Il faut que nous ayons le libre choix de vivre seules si cela nous convient ou avec un homme ou avec une femme. Or dans la société patriarcale actuelle les femmes doivent toujours se définir par rapport à leur mari et leurs enfants... »
Mais dans leur travail spécifique, les femmetM f0nt la POlitiqU' a,“ kS vertes ne sont-elles pas isolées, arri-Chez nous, ce sont les femmes qui font vent-elles à nouer des contacts avec les de la politique. autres organisations du mouvement ou-
Les autres font de la politique avec les femmes. Chez nous, ce sont les femmes qui font de la politique
vrier? Ponctuellement, oui, d’après Regina. « Ainsi récemment, en collaboration avec les syndicats, nous avons réussi à empêcher le vote d’un projet de loi visant à prolonger l'ouverture des magasins une heure plus tard le soir sous prétexte d’aider les femmes à faire leur course ! Mais il faut bien reconnaître qu 'il y a un problème avec les syndicats qui ne veulent pas prendre en compte la dimension féministe dans leurs luttes. En outre, peu de femmes sont syndiquées. Mais nous devrons bientôt nous remobiliser ensemble contre la levée de l’interdiction du travail de nuit pour les femmes. »
Des liens étroits avec les groupes femmes
Et avec les autres féministes des groupes femmes, n’y a-t-il pas de conflit ? Eva admet que parfois « il y a des tensions avec certaines féministes qui craignent la récupération ». Mais en général, la coopération avec les groupes féministes au niveau local se fait sans problème. Les groupes ont ouvert des maisons pour femmes battues, des librairies, des cafés. Ils tiennent des permanences spécifiques pour les femmes enceintes, les femmes divorcées, sur la santé, etc. et par exemple les vertes les aident à obtenir des subventions pour mettre sur pied tous ces projets.
Par ailleurs pour Régina, au niveau national « le dernier "congrès” des féministes a fait naître l’espoir d’un large rassemblement des féministes en se fixant comme objectif de réunir régulièrement au niveau régional toutes les associations et groupes qui existent ». Cela n’empêche pas certaines divergences. Ainsi, par exemple, pour Rita, « certaines féministes ont trop tendance à faire confiance à la ministre (CDU) responsable tout à la fois de la famille, de la santé et de la condition féminine, et à se démobiliser ».
Mais il y a aussi des divergences au sein des Verts qui ont évidemment des répercussions sur la question des femmes. La question de fond qui est posée au Verts est de savoir quels compromis ils sont disposés à accepter pour gouverner régionalement en alliance avec le SPD. Rita essaie de nous faire une présentation simplifiée des débats qui traversent le mouvement des Verts aujourd’hui. « Il existe en fait deux courants : l’un veut surtout cohabiter avec le SPD et du coup considère que la question des femmes n ’est pas importante, ce qui pose de nombreux problèmes lorsqu’on veut présenter des projets de lois radicaux au Parlement. L ’autre courant veut utiliser le Parlement comme tribune et refuse toute cohabitation avec d’autres partis si les divergences sont trop importantes. Les divergences entre courants vont assez loin puisque les femmes du premier courant vont jusqu a affirmer que la lutte des femmes est dépassée... »
Quant aux trois militantes responsables que nous avons rencontrées, elles sont plus que jamais convaincues de la nécessité du combat féministe et pour elles, il n’y a pas d’opposition entre leur adhésion au parti des Verts et leur soutien au mouvement autonome des femmes : « Je pense, dit Régina, que militer chez les Verts est actuellement le meilleur moyen de populariser la lutte des femmes. Si j’ai quitté le mouvement autonome, c ’est parce qu ’il n ’avait pas un poids politique suffisant. »
Rita est du même avis. Quant à Eva, elle réaffirme la nécessité du mouvement autonome des femmes...
Prochaine échéance pour les Vertes : le congrès des Vertes féministes en mai 1988.
Dossier réalisé par Christine Novella, Anne-Marie Granger et Claire Bataille.