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En France si vous saviez

Avortement : Le RU 486, une méthode d’avenir ?

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 11-12 · 2 068 mots

Entretien avec Catherine Dubois.

♦ Dans quel contexte moral, scientifique, médical situez-vous la découverte du RU 486 ?

L’avortement existe depuis toujours, partout dans le monde et indépendamment de toute considération morale ou politique. C’est un phénomène social incontournable. Dans le milieu médical comme ailleurs, il existe différents points de vue. Chez Roussel-Uclaff nous avons trouvé toutes les positions morales et philosophiques. Mais aujourd’hui l’avortement est légal en France et nous avons agi dans le cadre de la loi.

Depuis la découverte, dans les années quatre-vingt, du RU 486, les chercheurs ont pressenti que cette molécule pourrait être utilisée dans le cadre du contrôle de la fertilité et donc de l’inter-ruption de grossesse. C’était la première fois qu’on disposait d’une molécule dont on pouvait imaginer qu’elle permettrait d’induire un avortement. Vu les problèmes posés par le contrôle de la fertilité, elle devenait un axe de recherche extrêmement intéressant.

Les expérimentations cliniques ont eu lieu dans ce sens : vérifier l’efficacité de la tolérance du RU. Le RU était défini, depuis le début, comme un abortif, proposé comme une alternative médicale à la chirurgie, aux techniques classiques. Mais à condition que la grossesse soit récente. Pour qu’il soit efficace, le RU doit être utilisé très tôt, avant la deuxième semaine de retard de règles.

♦ Les dispositions légales actuelles, les démarches obligatoires à faire et les délais à respecter, tendent à retarder l’IVG. Si la prescription du RU 486 doit être limitée, pour l’instant, à deux semaines de retard de règles, sera-t-il utilisable dans le cadre de la loi française ?

Je crois concrètement que c’est possible. D’abord parce que les exigences de la loi ont déjà été respectées dans les expérimentations cliniques. Ensuite parce qu’il faut faire confiance aux femmes et à leur rapidité de réaction pour agir.

♦ Une femme informée qui veut une IVG et qui a les moyens d’agir va bouger

Malgré un avis favorable du Comité national d'éthique, le Rü 486 n'a toujours pas obtenu l'autorisation de mise en vente. Cette molécule semble constituer un moyen d'avortement d'avenir. Nous avons voulu en savoir plus, pour cela nous avons rencontré Catherine Dubois qui est chargée chez Roussel-üclaff du développement international de la recherche sur le Rü 486.

rapidement, mais il y a un bon nombre d’entre elles qui doutent, qui ne sont pas informées, qui ne savent pas à qui s’adresser et que les multiples démarches accablent...

Oui, je suis d’accord c’est surtout un problème d’information et là il y a un grand travail à faire, je compte aussi sur vous, les Cahiers du féminisme pour cela. Mais je crois aussi à la communication de bouche à oreille qui fonctionne très bien chez les femmes. Les expérimentateurs cliniques du RU racontent qu’au début cela n’était pas évident, parce que les femmes se présentaient comme on le fait classiquement pour une IVG. A partir du moment où elles ont su que le RU était disponible dans le cadre d’une expérimentation clinique, leur venue s’est étonnament amplifiée.

Le fait de savoir qu’il y avait le choix entre une méthode médicale et une méthode chirurgicale séduisait énormément les femmes. Une autre question à soulever, c’est l’organisation de Centres d’orthogénie. Par exemple, on peut envisager de donner la priorité, dans le temps, aux rendez-vous de femmes qui désirent utiliser le RU.

♦ Si le RU est une sorte d’anti-hormone qui agit comme une anti-progestérone, que devient la progestérone secrétée par l’organisme, par les ovaires ?

L’œuf s’implante dans l’utérus, une petite partie se différencie et devient le futur placenta qui fabrique les BHCG :

d’avenir ?

leur travail est d’imposer au corps jaune de continuer pendant les deux premiers mois de grossesse à produire de la progestérone et ceci pour que la grossesse puisse exister et se maintenir. Ensuite, c’est le placenta qui fabrique la progestérone.

Le RU, tout seul, n’empêche pas la production de progestérone, il ne bloque pas la synthèse, il agit au niveau des récepteurs comme une fausse clef, il va occuper transitoirement la place de la progestérone pendant que cette dernière se promène dans le sang sans pouvoir agir puisque sa place est prise.

♦ Mais justement, cette altération du fonctionnement de la progestérone ne provoquera-t-elle pas des perturbations hormonales ?

Non, pas du tout. Par exemple si on donne le RU au tout début du cycle juste après l’ovulation, la femme va se mettre à saigner deux ou trois jours, mais la progestérone est toujours-là dans le sang au même taux, elle n’a pas changé. En fin de cycle, elle tombe comme d’habitude, c’est la mort du corps jaune et à nouveau la femme a ses règles.

♦ La presse parle du RU 486 comme d’une possible « pilule de fin de cycle ». Les femmes vont-elles le préférer à l’astreignante pilule contraceptive ? Qu’en pensez-vous ?

Je suis contre l’utilisation du mot pilule pour le RU 486. Il est défini comme une méthode médicale d’avortement. Les résultats que nous avons obtenus ne sont absolument pas suffisants pour parler de son utilisation comme contraceptif.

♦ Aujourd’hui, pouvez-vous prédire les effets secondaires qui apparaîtront dans le futur ? Quel devenir pour les enfants nés de mères ayant pris le RU 486 pendant une longue période ?

Les résultats que nous avons présentés ont été obtenus à partir d’études faites sur un nombre de femmes extrêmement important. Ils nous permettent d’annoncer de façon bien précise ce qu’on peut attendre en termes d’efficacité et de tolérance du RU 486.

Nous ne pouvons pas le comparer avec des médicaments pris tout au long d’une grossesse, pour éviter des fausses couches par exemple. Il faut savoir que le RU est une molécule abortive, qu’il s’agit d’une seule prise pour une femme enceinte qui veut interrompre sa grossesse. Cela veut dire que si la méthode médicale n’est pas efficace, le médecin conseille alors très vivement l’interruption de grossesse par un moyen mécanique. Car il n’est pas possible d’affirmer que si cette grossesse va jusqu’à son terme, après prise du RU 486, il n’y aura pas de problèmes.

♦ Les expérimentations faites chez l’animal pour voir si la molécule est tératogène (c’est-à-dire si son action sur l’embryon peut produire des anomalies) sont difficiles à interpréter. Chez les rats, souris, singes, il n’y pas eu de problèmes, mais il en y a eu chez les lapins. Peut-on extrapoler les résultats obtenus pour les espèces animales à l’espèce humaine ?

Vous posez la question sur le devenir. C’est toujours le même problème... à nouveau nous avons fait des études chez l’animal. Cette fois-ci nous avons donné du RU en fin de gestation pour provoquer la mise bas des petits, on les a suivis et nous n’avons pas trouvé de problèmes en termes de fécondité ou de comportement sexuel. Toutes les précautions sont prises chez l’animal. Bien entendu chez la femme, on ne peut absolument rien dire, pas encore. Ce qu’on sait c’est qu’il n’y a aucune raison de penser, en théorie, qu’une prise unique, en début de grossesse, puisse altérer la fécondité ultérieurement. J’insiste sur la prise unique, moins on prend de médicaments, moins on a d’ennuis. Une femme, dans la vie, l’utilisera deux, trois ou quatre fois, pas plus. Le suivi à long terme reste à faire.

♦ Connaissez-vous la « résistance » de ce médicament, du RU 486 ?

Bien sûr, on sait au bout de combien de temps il disparaît de l’organisme. Si vous prenez 600 mg (dose conseillée pour l’avortement), qu’une heure après on vous fait une prise de sang, on peut alors mesurer le RU qu’il y a dans le sang. Dix-huit heures après, la concentration initiale va diminuer de 50 % et au bout d’une semaine nous ne trouvons plus aucune trace du RU dans l’organisme. Mais tant que nous n’aurons pas un recul de dix-quinze ans, nous ne pourrons pas affirmer les choses. En revanche, on a assez d’arguments concrets, logiques : une molécule qui est éliminée en moins d’une semaine est vraiment rassurante.

Parlons maintenant de la fiabilité et des risques du RU 486. Si le RU est administré seul à moins de deux semaines de retard de règles : 80 % de succès. Le RU avec la prostaglandine permet d’ajouter une semaine de délai et nous avons 95 % de succès. Un succès qui n’est pas à 100 % rend le contrôle médical indispensable.

De plus le RU provoque l’équivalent d’une fausse couche spontanée. La femme va se mettre à saigner quelques jours après la prise du RU, et dans la majorité des cas, avorter. Le cycle suivant elle redevient fécondable. Mais il faut savoir que si les fausses couches spontanées, dans la grande majorité des cas se passent très bien, il existe parfois des saignements importants qui nécessitent une intervention (curetages, transfusions). Même chose pour l’utilisation du RU 486. C’est la raison pour laquelle nous insistons sur le contrôle médical. Cela ne veut pas dire que les femmes doivent être hospitalisées, mais elles ne doivent pas non plus partir faire une marche de quinze jours à la montagne, par exemple. Il faut pouvoir accéder à un centre médical en cas de besoin.

Dans le dossier présenté au ministère de la Santé pour le RU 486 seul, nous avons exposé nos résultats cliniques sur mille quatre cents femmes. Sur ces 1 400, nous avons été obligés de faire six transfusions sanguines, et nous avons dû procéder à une aspiration dans quatorze cas.

♦ La prostaglandine augmente les possibilités de réussite d’un avortement. Le nouveau dossier présenté au ministère de la Santé rend compte de l’association prostaglandine + RU 486. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit et les avantages de cette association ?

La prostaglandine est essentiellement utilisée dans les avortements thérapeutiques, elle induit les contractions utérines. Pour pouvoir déclencher les avortements, il faut utiliser des doses très fortes, cela implique des effets secondaire gastro-intestinaux (vomissements, diarrhés, nausées) et de fortes contractions très douloureuses. Ces deux désavantages la rendent dans la pratique inutilisable.

L’intérêt de l’association RU 486 et prostaglandine est d’abord d’améliorer la tolérance. Le fait d’avoir le RU permet d’utiliser une toute petite dose de prostaglandine. Ensuite de mieux connaître dans le temps le moment où survient l’avortement. Quand on avorte avec le RU 486 seul, la date de l’expulsion proprement dite n’est pas très bien connue, les saignements s’étalant sur plusieurs jours. Avec la prostaglandine, l’expulsion arrive le jour même de la prise.

♦ Roussel-Uclaff est le détenteur de la découverte de la molécule RU 486 et vous avez fait des expérimentations cliniques assez nombreuses. Où se sont-elles passées ? Dans les pays du tiers monde ? sur des femmes noires ? sur des populations marginales ? sur des populations dites « indésirables » comme les expérimentations de la pilule contraceptive?

Elles ont été faites dans des pays avec une structure médicale correcte et où l’avortement est légalisé (nous avons toujours annoncé que le RU 486 est un moyen abortif et non un contraceptif) : la Hollande, les pays nordiques, ou un pays comme la Chine. Ce dernier a même contribué dès le début à la recherche en menant des essais cliniques dans plusieurs villes du pays. Actuellement le problème majeur ce sont les Etats-unis. Louise Tyrer, présidente du Planning familial américain le disait : les Américaines sont tellement « protégées » qu’elles n’ont plus de contraception. Aujourd’hui se développent là-bas de nombreux mouvements de boycott des contraceptifs. L’opposition à l’avortement grandit, les procès se multiplient, ce sont les mouvements « pro-life » qui se renforcent. Pour l’instant, aux Etats-Unis, il n’est pas question du RU 486.

En France nos expérimentateurs sont des gens qui travaillent dans les centres d’orthogénie. Nos relations de travail sont fondées sur le respect mutuel et la transparence professionnelle. Depuis le début les centres d’orthogénie ont été nos meilleurs alliés. Notre travail actuel est de rendre la méthode complètement fiable et sûre, de la rendre légère, simple.

♦ Pensez-vous que grâce à cette méthode l’avortement chirurgical tendra à disparaître ?

Non, je ne crois pas. Il y aura toujours des femmes qui préféreront avorter sous anesthésie générale, fermer les yeux et se réveiller quand tout est fini. C’est leur droit. Il y a des avantages et des inconvénients dans chaque méthode. Le plus important est de donner le choix aux femmes. Je crois qu’il y aura la place pour les deux techniques, en sachant que le RU ne peut être utilisé aussi tard que l’aspiration.

Propos recueillis par Louise Briceno

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