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En France si vous saviez

Interview de Monique Piton : Toujours l’espoir

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 9-10 · 1 867 mots

Entretien avec Monique Piton.

Monique Piton est une « ancienne » de LIP. Elle prit une part très importante dans la grande lutte des LIP en 1973 et a publié sur celle-ci un livre-document, paru en 1975 : C’est possible ! 1 . Employée par la suite comme conseillère sociale par l'Office municipal des HLM de Besançon, elle en fut licenciée en 1 985 pour avoir protesté contre les expulsions en série de locataires en difficulté. Aujourd'hui, elle vit toujours à Besançon. Les Cahiers

• Pour une non-bisontine, comme moi, LIP a représenté un espoir, une mobilisation fantastique. Je me demande ce que c’est devenu maintenant.

Monique — En 1973, la lutte de LIP a été formidable. Tu sais qu’on était 60 % de femmes. Mais la prétendue lutte de LIP en 1977-1978 et la suite, je préfère ne pas en parler, c’est trop lamentable et je tiens à dire que je ne suis pas seulement une LIP, une ancienne combattante. J’ai vécu depuis ce temps-là d’autres épopées très passionnantes aussi.

• Et maintenant, te fais-tu oublier ? Ecris-tu ?

M. -Je ne fais plus parler de moi au niveau national, mais viens voir à Besançon ! (rire) Quant à écrire, tu sais, pendant qu’on lutte sur le terrain on n’écrit pas forcément, et ce n’est pas sans doute ma vocation première. Ce qui compte pour moi c’est de faire avancer dans le meilleur sens la condition des femmes là où je peux le faire. Certaines actions, même collectives, n’ont pas la faveur des médias. Aucune importance.

• Oui, il y a eu cette lutte retentissante sur la région franc-comtoise du groupe femmes de Besançon contre les expulsions et la politique des HLM... 2

M. -Entre autres... Contre les expulsions une bonne mobilisation a été créée, un comité, des manifs et les expulsions ont été largement freinées.

• Dans cette affaire, toi tu as été licenciée en 1985 par les HLM et également lourdement condamnée.

M. — C’est vrai mais il fallait le faire. J’ai un nouvel emploi et j’ai bénéficié d’une grande solidarité, comme par exemple une magnifique soirée couscous-orches- du féminisme l'ont rencontrée.

tre-chanteuses... une grande victoire contre la mesquinerie de certains.

• Tu te dis toujours féministe ?

M. — Et comment ! Je suis féministe et aussi profondément de gauche. Deux mots souvent galvaudés, mais qui signifient encore quelque chose.

Mais je sais qu’il n’y aura pas de vrai socialisme tant que n’y sera pas intégré le féminisme et même davantage... C’est tout un système de pensée qui est à revoir.

• Cette période pré-électorale te paraît-elle un espoir pour poser les problèmes des femmes ?

M. — Chaque politicien fera allusion aux femmes, d’abord parce qu’elles représentent la moitié de l’électorat, et pour certains parce que les injustices sont vraiment criantes, mais ce sera pour beaucoup un instrument de plus pour leur ambition. On n’avancera qu’en se regroupant sur un seul grand thème à la fois, comme on l’a fait dans le passé.

• Tu ne fais pas confiance à l’un ou Vautre des candidats à la présidence ?

M. — Oh ! la la ! En ce moment tous mes potes soutiennent Pierre Juquin.

• Tu es d’accord avec son discours, ses propositions ?

M. — Je ne peux pas être contre puisqu’il est chargé, par les groupes qui se sont unis autour de sa candidature, de reprendre nos réflexions, le fruit de nos recherches et débats, il soulève les problèmes que nous évoquions, nous, groupe de la gauche autogestionnaire. Mais il semble que l’époque exige qu’on ait une star porte-parole pour se faire entendre...

• Tu le dis avec amertume...

M. — Pas vraiment. Je suis très critique. Juquin n’est pas tout neuf, il avoue s’être trompé souvent dans le passé et ne dit pas combien il se trompera encore ! Il est brillant, pas arrogant. J’ai assisté à une de ses conférences débats. Interpellé par une femme sur le sexisme, il a commencé par bien répondre mais plus il parlait plus il se plantait. C’est le sujet qu’il a le moins bien intégré... comme par hasard. Il réagit magnifiquement contre le racisme, s’exalte, veut convaincre, mais pour le sexisme il déplore, c’est tout. Il en était à dire que « les femmes peuvent apporter beaucoup socialement », et il nous brandit l’exemple à ne pas imiter : madame Thatcher !

C’est complètement oublier notre capacité dans la lutte de classes. Pour qui nous prend-il ? Est-ce qu’on lui a dit, nous, de ne pas ressembler à Reagan ou à Le Pen qui sont des hommes, comme lui ? Il ne tape pas du poing sur la table pour qu’on s’y mette tous afin d’élaborer une vraie égalité entre hommes et femmes, afin qu’on soit considérées comme de vraies partenaires et que la référence cesse d’être l’être humain masculin.

• A propos de madame Thatcher, tu aimes la chanson de Renaud ?

M. — En général ce que fait Renaud est plein d’humour et de tendresse. Ses chansons, je les savoure. Miss Maggie, ça me plaît terriblement, jusqu’à l’avant-dernière ligne. Je n’aime pas qu’il rêve de lui pisser dessus. C’est un réflexe de mec.

• Tout à l’heure, tu disais que pour les femmes il y avait eu une grande avancée, tu parlais comme une ancienne qui a souffert et qui trouve que maintenant les jeunes peuvent presque tout, que le chemin est tracé.

M. — Ce n’est pas aussi net que cela. Des femmes courageuses à travers les siècles et sur tous les continents ont aussi tracé le chemin pour nous. Mais je disais que grâce à nos luttes et aux progrès de la science sur la contraception et l’avortement, les femmes pouvaient mieux choisir leur vie. C’est un sacré pas en avant, c’est presque la révolution dans le destin des femmes qui permet la liberté d’agir. Dans les siècles passés, les femmes même dynamiques étaient écrasées sous le nombre des maternités. Il y a toujours eu des femmes de génie mais beaucoup ont renoncé à s’exprimer pour des raisons de maternités multiples, de mutilations suite à un avortement clandestin... C’est ainsi qu’on a tout plein de « grands hommes » et peu de « grandes femmes », pour cette raison et aussi à cause de la misogynie.

• Pour les jeunes c’est donc plus facile ?

M. — Absolument. Mais mille dangers existent encore dont elles n’ont pas conscience. L’oppression est plus diffiise et nombre de jeunes chevrettes ne se méfient plus du loup. Le dénigrement des femmes prend une autre tournure. Les publicités les montrent libres, séduisantes... Le viol existe toujours. Qu’il soit enfin reconnu comme un crime ne freine pas assez les violeurs. Le viol n’est pas un désir irrépressible du mâle, c’est la manifestation de son mépris, la domination totale, un effet des mentalités. Ce qui donne à penser que même si tu n’es jamais violée, tu es quand même considérée comme le sous-être humain à disposition de l’être humain masculin. Si tu n’acceptes pas son bon plaisir, la façon de te corriger c’est de te violer. Tu sais qu’on en arrivera à envier les immigrés : ils sont dédaignés, persiflés et parfois agressés jusqu’à la mort, comme les femmes, mais ils ont pour eux de grands mouvements antiracistes. Ils ont heureusement des défenseurs parmi les non-immigrés, nous non. On est toujours à peu près seules dans nos luttes.

• Oui, on n’a jamais vu de manifs des partis politiques contre un viol. Quelles propositions ferais-tu pour lutter contre cette oppression des femmes ?

M. — Trop vaste question pour moi. Beaucoup de changements ou d’améliorations sont nécessaires sur les lieux de travail, dans les textes, dans les livres d’école, dans les assemblées... Un truc qui fait tilt à tous les coups, oui tous les coups, c’est par exemple quand certains présentateurs à la télé s’adressent à trois sexes : « mesdames, mesdemoiselles, messieurs » ! C’est fou çà ! Rayer du vocabulaire le mademoiselle me paraît indispensable pour que cesse cette incursion dans la vie privée des femmes. Cette distinction entre les vierges et les autres, les mariées et les « toutes neuves », enfin

Extrait de Hors-la-loi de Palente par Wiaz et Piotr, 1974

Extrait de les Hors-la-loi de Palente par Wiaz et Piotr, 1974.

bon, qu’est-ce que ça veut dire ? Dans les formulaires je ne coche jamais la case Mme ou Mlie. Et ceci aussi, qui me rend malade, c’est de voir dans les avis de décès : « madame Pierre Duchenok décédée », et en fine écriture dessous « née Colette Machin ». Le pire c’est que c’est parfois libellé « madame veuve Pierre Duchenok », Pierre étant mort depuis belle lurette ! Pauvres femmes qui n’ont même plus de prénom !

On ne dira jamais assez que les femmes, même mariées, n’ont pas l’obligation de porter le nom de leur mari. Des réformes importantes sont à faire sur ce point. Si elle a été mariée, la femme verra toute sa vie ressurgir son nom marital, comme si elle restait imprégnée de ce nom même après trente ans de divorce. L’homme, lui, ne supporte pas cet inconvénient. Il est lui. Il a une identité que rien jamais ne vient modifier.

• Tu penses que c’est important ?

M. — Très important. C’est une injustice. Etre autonome c’est d’abord avoir une identité propre, ne pas être assujettie à quelqu’un et bien entendu être indépendante financièrement autant que possible.

• Tu es conseillère municipale dans un village, qu’est-ce que cela t’a apporté ?

M. — J’avais surtout envie d’apporter quelque chose. C’est un tout petit village, mon village natal. Etant la seule femme élue au conseil, je suis très déçue, je n’ai pas été entendue, j’ai un sentiment d’échec. S’il y avait plusieurs femmes, je suppose que les orientations seraient différentes -, concernant la qualité de la vie, les femmes ont une approche meilleure, pas systématiquement mais souvent, et même celles qui ne se savent pas féministes. Les quotas imposés à 50 % ne seraient que justice.

• Beaucoup de femmes ont l’impression que les quotas ne résoudraient pas les problèmes, et qu’elles seraient des potiches.

M. — Certes, mais crois-tu que les hommes inscrits sur les listes sont tous compétents ? Certains sont des potiches.

% On a constaté que les femmes élues se voient toujours confier l’école, la santé...

M. — Justement ! S’il y avait davantage de femmes il y en aurait forcément dans tous les domaines. Les quotas ne sont pas une panacée, mais une avancée.

• Tu avais écrit un livre intitulé C’est possible !. Tu crois encore que c’est possible ? Et peut-on encore se procurer ce livre ?

M. — Oui, j’ai toujours l’espoir que tout est possible mais il faut sans cesse lutter. Ce bouquin est toujours disponible, il en reste six mille selon la maison d’édition.

• Tu veux ajouter quelque chose ?

M. — J’ai l’impression de n’avoir rien dit, ou pas l’essentiel. Oui, je voudrais ajouter que je lance un appel aux femmes pour qu’elles s’organisent partout, dès maintenant, afin de préparer quelque chose de chouette pour que, lors des fetes du bicentenaire de la Révolution, ne soit pas oubliée ou minimisée la formidable participation des femmes en 1789.

Propos recueillis par Josiane, correspondante Besançon

Le grand méchant Marquiset...

Notes

  1. 1. Monique Piton, C'est possible !, Editions des femmes, 1975.
  2. 2. Nous y reviendrons dans un prochain numéro des Cahiers du féminisme.

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