Mai 68, ou l'ultime mort, dans les têtes, de la France du XIXe siècle. Tout historien sérieux vous explique que l'Europe et la France du siècle dernier ont rendu l'âme dans les charniers de la Marne ou de Verdun. A ne considérer que ies rapports de forces économiques ou géostratégiques, c'est l'évidence. Mais l'idéologie, abstraction faite de sa composante directement politique, emprunte les chemins de la longue durée. En France, où il faut généralement des révolutions pour faire aboutir des réformes, il ne fallait pas moins de dix millions de grévistes et d'une vacance de pouvoir... pour faire entrer les mentalités dans l'univers de la modernité.
Tout ancien combattant de Mai 68, qui avait à l’époque entre quinze et vingt ans, se souvient sans nostalgie particulière de son adolescence. Toute ancienne combattante est, a fortiori, portée à juger globalement négative les années qui précédèrent l’illustre printemps.
La France du seigle, de la châtaigne et de « tante Yvonne »
L’univers scolaire était celui de l’école unisexe qu’annonçaient triomphalement les frontons École de filles-Ecole de garçons. La ségrégation sexuelle commençait dès la maternelle — que l’on fréquentait peu — et ne s’achevait qu’à l’université. A l’école primaire, un grillage séparait volontiers les deux cours de récréation, et malheur à l’intrus qui se serait aventuré sur la planète adverse. De la part d’une fille, cela décelait une perversité précoce, aussitôt réprimée.
La ségrégation sociale s’encombrait de moins de retenue qu’aujourd’hui. Seule une partie des élèves du primaire accédait au cycle secondaire, le certificat d’études bornant pour tous les autres le cursus scolaire. Encore ne se mélangeait-on pas. Les familles modestes envoyaient leurs enfants au cours complémentaire, bientôt appelé CEG, d’où l’on sortait avec le BEPC. Les autres mettaient leurs bambins au lycée, où intervenait une nouvelle distinction entre les classes modernes (sans latin) et les classiques (avec latin et, éventuellement — comble du chic —, avec grec en quatrième).
Pour les filles, l’écoulement du temps était rythmé par la couleur du tablier : une semaine rose, une semaine bleue. Les internes étaient en bleu marine des pieds à la tête. Dans les provinces reculées, le port des bas était interdit, tout le monde devait arborer des chaussettes blanches. Les pantalons étaient autorisés les jours de neige.
Aucune sortie n’était possible en dehors des « heures légales », de 12 h et 16 h. Etre attendue par un garçon juché sur un vélo à l’extérieur de l’établissement était le comble de la dépravation. La « coureuse de garçons », réprouvée par ses compagnes, était menacée des foudres de la direction. Si elle « tombait enceinte », elle prenait la porte.
Or « tomber enceinte » ne pouvait s’éviter que par la chasteté. La légalisation de la pilule n’intervient qu’en 1967, après une bataille d’opinion qui avait été engagée par le Planning familial. Le vote de la loi déchaîne les passions : la droite prophétise l’effondrement moral du pays. D’avortement, il n’est point question, ouvertement du moins. Dans la clandestinité, des dizaines de milliers de femmes avortent ; quelques-unes en meurent.
Qu’importe, l’ordre moral règne. Chaque soir, la France du Général, qui se remet lentement de la guerre d’Algérie, regarde fascinée l’unique chaîne de télévision, où Michel Droit présente le journal. C’est la voix de la France. Guy Lux et Zitrone sont déjà là. Mais les « films roses » du samedi soir attendront encore longtemps. Un enlacement entre deux acteurs habillés, dans la pénombre, et le film porte le carré blanc qui enjoint aux parents — qui s’y soumettent dans leur écrasante majorité — d’envoyer au lit leurs chères têtes blondes. L’adaptation de la Religieuse, de Diderot, auteur pornographique bien connu, est interdite pour cause d’irreligion et d’érotisme. La chanson de Michel Polnareff, Je veux faire l’amour avec toi, bleuette de patronage, est censurée.
C’est la France du seigle et de la châtaigne — selon le mot de Maurice Duverger pour désigner l’importance poütique des départements et notables ruraux — qui conserve et impose ses valeurs. C’est la France de madame de Gaulle, baptisée « tante Yvonne » par le Canard enchaîné. Cette bourgeoise du Nord — qui ne manque ni de courage ni de dignité — a sur les mœurs la largeur d’esprit d’une catholique du XIXe siècle pour laquelle le péché, c’est d’abord et avant tout le n i”""! 1 1-?
sexe. La situation qui vient d’être décrite explique peut-être que Mai 68 ait d’abord porté une exigence de libéralisation des moeurs, la dimension féministe passant totalement inaperçue. Particulièrement révélateur est le point de départ de la mobilisation à Nanterre en 1967 : la revendication de mixité de la cité universitaire.
Mai 68 et les avatars de la révolution sexuelle
En 1968 arrive à l’âge de l’adolescence et de la jeunesse la génération du « baby boom ». Celle-ci ne prise ni la morale pétainiste qui se survit sous de Gaulle ni la morale stalinienne qui se prolonge sous Thorez et Waldeck-Rochet. Quand elle n’écoute pas les Beatles, elle lit Reich — davantage que Marx, Lénine ou Trotsky, ou même Mao, best-seller du moment. La Révolution sexuelle se vend comme des petits pains, se prête discrètement dans la cour des lycées, se commente dans les couloirs de fac. L’idée que chacun en tire est que le capitalisme fonctionne sur une morale sexuelle répressive qui canalise l’énergie des individus vers le travail ou la violence au détriment du principe de plaisir. En corollaire, la libération sexuelle devient une composante de la révolution. Théorie séduisante qui allie Freud et Marx, le sexe et la subversion : « Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution! », slogan de Mai.
Ces thèmes traverseront tout le printemps 1968, et bien au-delà. Avec l’absence de nuances propre aux néophytes. On voit se créer des « communes », groupes de dix à vingt personnes habitant plus ou moins ensemble et censées partager « tout », la jalousie bourgeoise ayant été abolie par décret. On voit des zélotes zélés expliquer que le degré de ferveur révolutionnaire se mesure aux performances amoureuses — dire la baise, c’est plus élégant —, voire en faire un critère de recrutement pour les partis révolutionnaires en construction. On voit, en 1970, s’ébaucher un Sex pol, organisation sur le modèle reichien, pour promouvoir la libération sexuelle.
Ce séisme dans les mœurs et les mentalités déculpabilise brutalement la sexualité. Il enterre, du moins pour la jeunesse, le péché et la honte de la tradition chrétienne. Il permet la revendication homosexuelle.
La thèse de la révolution sexuelle, appuyée sur Reich, a toutefois deux petits défauts : elle est déjà obsolète ; elle postule que les deux sexes ont le même statut dans la société.
Théorie obsolète quand elle tire un trait d’égalité entre capitalisme et répression sexuelle. La modernité des années soixante-dix, c’est le fric gagné avec l’érotisme et la pornographie ; ce n’est pas la répression mais la canalisation de la sexualité vers des valeurs marchandes ou des espaces de liberté bien balisés.
Théorie dangereuse quand elle nie l’existence de conflits de sexe. La libération sexuelle, telle que pratiquée en 1968, fait dans le quantitatif. Il faut plus de sexe. Que les rapports sexuels puissent être qualitativement différents, ainsi que les relations entre les sexes, est une idée qui n’est pas naturelle à l’esprit masculin.
Pour certaines femmes, cette période a pu être vécue comme un surcroît d’oppression : si tout est permis, pourquoi pas la drague agressive, pourquoi pas le viol, les femmes n’ayant qu’à se « libérer » ?
Le féminisme est né, entre autres, de ces effets pervers de la libération sexuelle. Celles qui commençaient à prendre la pilule, celles qui n’avaient pas encore le droit à l’avortement, celles qui avaient envie de choisir et qui n’avaient pas envie d’être choisies et jetées, celles-là se sont retrouvées dans les premiers groupes femmes.
Vivre. Jouir sans entraves
Vingt ans après
Certains écrivent que Mai 68 ne fut que la mise à l’heure des pendules culturelles sur l’infrastructure économique. Des mentalités arrêtées en 1930 quand l’économie se met à fabriquer des ordinateurs, c’est contre-productif. Mai 68 aurait fabriqué une société civile moderne que notre bourgeoisie, toujours en retard de trois métros, était incapable de faire émerger.
Peut-être. Reste que des avancées gagnées par des luttes laissent dans la mémoire collective une autre trace que des grignotages insensibles.
Certains disent qu’à l’heure du consensus national sur la famille, voire des militants rangés, la « révolution sexuelle » fut un échec. C’est ne pas voir que la famille dont on parle n’est plus la même, avec un taux de nuptialité qui s’effondre et des relations entre les composants du noyau familial bien différentes. Sans parler de l’éducation des jeunes et du regard porté sur la sexualité.
C’est surtout ne pas voir tout ce que les femmes ont gagné en liberté personnelle, avec/malgré ce que Mai 68 appelait la « révolution sexuelle ». Triomphe rassurant de la dialectique...
Frédérique Vinteuil