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Vingt ans aux Chèques : Militer au féminin

· Cahiers du féminisme, n° 45, été 1988 · p. 23-26 · 3 581 mots

Entretien avec Gigi.

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Vingt ans aux Chèques

Militer au féminin

Comme pour le mouvement étudiant, la mémoire collective ne semble avoir retenu, des millions de grévistes de mai 1968, que des bastions masculins : Renault, Sud-Aviation... Pourtant, les entreprises de femmes ne furent pas absentes de ce grand mouvement, loin sfen faut. Gigi, qui était alors militante de base de la CFDT aux Chèques postaux, nous parie de ce que furent ces journées de mai... et des années qui ont suivi.

♦ Peux-tu rappeler quelle était la situation aux Chèques avant 1968 ?

Gigi — J’ai débuté aux Chèques postaux de Paris en 1964. Nous étions à l’époque douze mille femmes, essentiellement des jeunes provinciales, concentrées à Bourseul, dans le 15 e arrondissement. Les hommes (cinq cents environ) travaillaient la nuit, au tri. Dans les services du jour, les seuls hommes étaient des cadres.

La semaine de travail était de quarante-deux heures et demie. Pour obtenir la rentabilité maximum, l’administration avait instauré un système assez vicieux, celui des sorties anticipées : celles qui avaient terminé les premières partaient, leur travail fini. Pour les femmes ayant des enfants en bas âge, c’était la course pour gagner une demi-heure.

Malgré ces conditions de travail assez dures, l’ambiance était bonne, il y avait une réelle solidarité entre les filles, on s’entraidait, on rigolait. Dans mon service justement, il y avait une fille de la CFTC qui prônait le ralentissement des cadences et qui n’avait pas peur de répondre à la surveillante. Cela me suffisait pour être d’accord avec un syndicat. Après avoir hésité quelques temps entre la CGT et la CFTC (devenue peu après, en 1964, la CFDT), j’ai finalement opté pour cette dernière, qui était encore embryonnaire mais animée par des militantes de la JOC très dynamiques. La CGT, elle, comptait plusieurs milliers de syndiqué(e)s.

Sur le plan politique, le PCF était sans conteste la seule force, avec deux cents militantes actives, et le bastion que constituait le service masculin de la nuit. De temps à autre, le PSU sortait une feuille sur les Chèques.

Les seules actions qui avaient lieu étaient les grèves de vingt-quatre ou quarante-huit heures décidées d’en haut par les fédérations. Il ne pouvait en être autrement à une époque où le syndicalisme était hors-la-loi dans l’entreprise : il n’y avait aucun droit syndical, la collecte des cotisations n’était pas autorisée dans les services, les réunions se tenaient après le boulot, les affiches syndicales n’étaient apposées sur les panneaux qu’avec l’aval du chef de centre. Les militantes étaient des filles vraiment accrochées et, dans de telles conditions, souvent des célibataires. La revendication principale, aux Chèques, était déjà la réduction du temps de travail.

♦ Quelles ont été les réactions au début des événements de 1968 ?

G. — Personnellement, comme je rêvais de reprendre des études, j’étais très admirative devant le monde étudiant, je m’intéressais à ce qui se passait. Mais on ne se sentait pas vraiment concernés, au début, par toute cette effervescence dans les facs. Puis la grève a gagné Renault, et rapidement de nombreuses autres entreprises.

♦ Raconte nous comment cela a démarré aux Chèques.

G. — Un matin chez moi (ce jour-là j’étais de brigade d’après-midi), j’allume la radio et j’entends : « La grève s’étend dans les PTT, les Chèques postaux sont en grève ». Première nouvelle ! A toute vitesse, je file aux Chèques. Là en effet c’est le branle-bas de combat, il y a du monde partout. Je cherche mes copines de la CFDT : elles sont à l’intersyndicale, baptisée pour la circonstance « comité de grève ».

C’étaient les gars de la nuit qui avaient décidé la grève. Au matin, ils avaient bloqué les portes et soumis leur décision au personnel du jour, réuni de ce fait en assemblée générale « forcée ». La seule copine de la CFDT présente à ce moment-là s’était jetée à l’eau pour appeler à la grève. Les portes réouvertes, beaucoup sont rentrés travailler. Moi, je me suis tout de suite située dans le mouvement. Mais surprise ! je me suis fait agresser : « Tu es folle, tu veux la guerre civile ! » Il y avait un phénomène de trouille, entretenu par les médias, autour des violences et des barricades du Quartier latin. Curieusement, je n’avais pas peur, et je ne comprenais pas ces réactions. Avec une responsable CGT, nous avons passé cette première journée à faire le tour des services pour entraîner les filles dans le mouvement, en expliquant qu’il fallait faire grève avec tous les autres travailleurs, que c’était le moment de s’y mettre pour faire avancer nos revendications, sur les salaires (très bas : à l’époque je gagnais 600 F par

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I mois et je payais 180 F de loyer dans un foyer PTT), et bien sûr aussi sur la diminution du temps de travail !

♦ Et ensuite, comment la grève s’est-elle déroulée ?

G. — Le mouvement s’est rapidement étendu. Mais de nombreuses filles, comprenant que cela allait durer longtemps, en ont profité pour rentrer chez elles en province.

Au début, les assemblées générales quotidiennes rassemblaient du monde. Puis, au fil des jours, avec le blocage progressif des transports, la participation a diminué, il est resté un noyau militant de cinq cents personnes environ qui suivaient de près l’activité. L’intersyndicale décidait et dirigeait tout, à l’époque je ne contestais pas cela.

Une semaine après le début de la grève, la CFDT a proposé et fait adopter, contre l’avis de la CGT, l’occupation des locaux. Cela reste pour moi un souvenir fantastique ! On avait pour la première fois l’impression d’être chez nous, presque de prendre le pouvoir... On entretenait les locaux, on faisait très attention de ne rien dégrader (on savait en même temps qu’on devrait les restituer un jour). C’étaient surtout les filles jeunes qui occupaient, avec les gars de la nuit. On discutait pendant des heures, de l’organisation du travail, de la hiérarchie, de la notation, etc. De nouvelles revendications apparaissaient sans arrêt à partir de ces discussions, par exemple sur l’accueil des jeunes.

Avec quelques autres filles, dans la journée, j’allais voir ce qui se passait à l’extérieur, dans les facs ; j’assistais à des débats sur la justice, sur l’ORTF... On circulait en stop ; dans la rue, partout, des discussions s’engageaient spontanément. C’était vraiment une autre vie ! On se sentait sur un pied d’égalité avec tout le monde. J’avais moins peur de tout, j’apprenais des tas de choses, c’était super... Cependant, pour moi, cela restait deux mondes séparés : la grève aux Chèques d’un côté, de l’autre la vie dans les rues de Paris, les débats dans les amphis...

Parallèlement, les étudiants venaient à la porte des Chèques nous parler de la révolution. La CGT les empêchait de rentrer. Moi, ce qu’ils disaient me plaisait, mais en même temps, je sentais que c’était en décalage par rapport aux préoccupations des filles des Chèques : pour nous, même si on discutait des grands problèmes généraux, si on parlait de changer la société, le plus important restait les salaires et la baisse du temps de travail.

♦ Les femmes ont-elles joué un rôle spécifique dans cette grève ?

G. — Vu la proportion de femmes aux Chèques (95 %), elles ont forcément joué un rôle très important. Mais c’est un homme, un militant de la CGT, qui est apparu comme le leader de la grève. Pourtant la CGT comptait nombre de militantes aguerries ! Elles ont été reléguées dans des rôles secondaires... De même, dans la répartition des tâches pendant l’occupation, comme par hasard, les femmes se sont trouvées cantonnées au ménage, à la vaisselle, etc., tandis que les hommes se réservaient les tâches plus nobles, comme l’occupation du bureau du chef de centre, par exemple. C’est ainsi qu’avec une copine, j’ai fait la plonge pour trois cents personnes pendant huit jours ! Mais à l’époque cette division des tâches ne me choquait pas, ce qui me pesait seulement c’était la pénibilité de ce boulot. Et je n’ai pas de souvenir de discussion sur ce sujet, pas plus que sur celui de la prise en charge des enfants.

♦ Qu’avez-vous obtenu ? Comment s’est passée la reprise du travail ?

G. — Aux Chèques ce que nous avons obtenu a été très important : le paiement intégral des jours de grève (la tronche des non-grévistes !) ; trois heures et demie de réduction du temps de travail, ce qui s’est traduit immédiatement par un samedi libre sur deux ; une augmentation des salaires, en points uniformes pour la première fois ; le doublement, ou presque, de la prime de rendement ; l’amélioration de l’accueil des débutantes.

Mais dans l’euphorie de la lutte, ces acquis ne me satisfaisaient pas, j’avais le sentiment qu’on pouvait aller au-delà. Une assemblée de huit cents personnes a voté à main levée la reprise du travail. Nous étions quinze à voter contre...

La reprise du boulot, après un mois dans ce mouvement, cela a été terrible ! L’atmosphère était très tendue entre les non-grévistes et nous...

♦ Qu’est-ce que Mai 68 a changé pour toi, personnellement ?

G. — Avant, j’en avais vraiment marre de ce boulot, je cherchais à quitter les Chèques. Puis 68 est arrivé, et tout cela a été terminé : je me suis dit qu’aux Chèques aussi on pouvait faire des choses. La preuve, tout ce qu’on avait obtenu. Cependant, alors que pour le mouvement étudiant la révolution était à l’ordre du jour, pour moi, 68 c’était très bien mais je ne pensais pas que la révolution soit une chose possible. Ce que je ressentais en revanche c’était le vide politique, c’est qu’il fallait un parti. C’est comme cela que j’ai adhéré au PSU. Puis, en 1973, avec tout un groupe de militants de ce parti, je suis rentrée à la LCR.

♦ Et au niveau des Chèques, qu’est-ce que Mai 68 a changé ?

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G. — D’abord beaucoup de choses dans le climat à l’intérieur de la boîte : Mai 68 a soudé une entente très forte entre celles qui avaient fait grève, on formait désormais un bloc ; en face les non-grévistes étaient assez isolées. Tout ce qu’on avait fait pendant la grève, et les résultats qu’on avait obtenus, nous avaient donné de l’assurance, on avait moins peur des chefs, on leur répondait. Des filles ont commencé, après 68, à faire des grèves du zèle, à ralentir les cadences : des formes d’action qui supposaient une cohésion du service, une entente solide face aux chefs, mais qui n’étaient pas tellement reconnues par les syndicats.

Par ailleurs, la CFDT s’est développée sur les Chèques avec des équipes militantes, des filles qui avaient été très actives en mai. Avec quelques copines nous avons animé le syndicat ; nous nous sommes efforcées avant tout de favoriser la prise en main des actions par les filles elles-mêmes à la base, de faire en sorte que tout ne soit plus décidé et chapeauté d’en haut, que les syndicats n’apparaissent plus comme des puissances lointaines. Ainsi nous avons décidé, en 1972, de mener une action sur les congés — un problème d’autant plus important aux Chèques que beaucoup de filles venaient de province.

C’était une revendication tout à fait traditionnelle, ce qui l’était moins c’était la façon dont elle a été élaborée : par enquête directe auprès des filles, en allant les voir dans les services, en discutant avec elles de tous les aspects, des moyens d’action, etc. Nous avons obtenu cinq mille réponses, ce qui était énorme ! Cela a abouti à une manifestation très dynamique de quatre cents personnes devant le ministère des PTT, une manifestation d’un style nouveau aux Chèques, très colorée, avec des banderoles, des poèmes. Une grande première pour nous ! C’est qu’on avait su mettre les filles dans le coup d’une manière qui n’était pas habituelle : elles sentaient qu’elles maîtrisaient vraiment le problème et qu’à chaque étape elles gardaient le contrôle de la lutte. Elles faisaient ainsi l’expérience de leur force collective, l’expérience de leur capacité à s’entendre entre elles pour atteindre un objectif.

A l’époque, je ne faisais aucun rapport entre ce type d’action et le féminisme. Mais plus tard, nous en avons rediscuté et nous avons analysé cela autrement : nous nous sommes rendu compte que nous avions fait là quelque chose qui n’était pas calqué sur le modèle masculin, qui correspondait bien à ce milieu de femmes. Ce n’était pas du féminisme, mais nous avions essayé de prendre en compte la réalité de notre milieu.

De même, dans notre travail de construction du syndicat, nous nous sommes toujours efforcées de permettre au maximum de filles d’y participer. Ainsi, lors de la mise en place des droits syndicaux obtenus grâce à 68, nous avons décidé de répartir les heures de décharge entre tous les adhérents et les adhérentes, sur la base du raisonnement suivant : faire en sorte que participer à l’activité syndicale ne soit pas pour les femmes une charge supplémentaire. On peut dire que nous avons tenté de pratiquer, aux Chèques, un syndicalisme un peu diffèrent, qui n’a jamais été vraiment reconnu au niveau des structures CFDT-PTT : pour eux, la référence, c’étaient les centres de tri. Nos grèves du zèle, à leurs yeux, ce n’étaient pas de vraies grèves...

♦ En fait, vous faisiez du féminisme sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose ... Mais à partir de quand a-t-on commencé aux Chèques à parler plus précisément de féminisme ?

G. — Surtout à partir des mobilisations massives pour le droit à l’avortement, quand des questions considérées jusque-là comme « privées » — la contraception, l’avortement — ont commencé à être discutées publiquement, à être abordées dans les journaux, à la télé, etc. Du coup, dans les services, on en a parlé... Mais au départ ce n’était pas évident : je me souviens que vers 1969 (avant le MLAC donc), j’avais un jour distribué à l’entrée des Chèques un tract du Planning familial qui parlait de la sexualité. Cela avait provoqué des réactions d’une agressivité ! : « Mais de quoi tu t’occupes ! »

Par la suite, quand les mobilisations sur l’avortement ont pris de l’ampleur, c’est devenu beaucoup plus facile de discuter de tout cela. Avec le groupe MLAC de quartier, nous avons organisé une vente sur les Chèques de la brochure « Oui, nous avortons », qui a été très bien accueillie. Mais au début les discussions sur l’avortement et la contraception ne débouchaient pas forcément sur une remise en cause de la division des rôles hommes/femmes. Cela, c’est venu plus tard.

♦ A quelle occasion ?

G. — Nos premiers contacts avec le mouvement féministe ont eu lieu par l’intermédiaire des « établies » : dans les années 1972-1974 en effet, un certain nombre de militantes d’extrême gauche (de la Ligue, de l’OCT, des maos...) se sont embauchées aux Chèques. La plupart étaient des étudiantes. Elles arrivaient là pleines d’espoir, avec certainement l’idée que les choses allaient changer très vite, qu’il suffisait de faire de bonnes propositions pour que de nouveau tout explose et que cette fois-ci, ça réussirait. La plupart ne se rendaient pas très bien compte du milieu dans lequel elles se retrouvaient, du niveau des préoccupations. Aussi, quand elles ont commencé à parler de féminisme, moi j’étais assez bloquée — d’autant qu’elles avançaient tout de suite des positions très radicales du style « il faut foutre la famille en l’air »... J’avais souvent le sentiment qu’il existait un fossé entre elles et nous. Mais en même temps, les discussions individuelles que j’avais avec certaines d’entre elles me passionnaient, je lisais avidement les revues féministes qui commençaient à se multiplier.

Vers 1973, un groupe femmes s’est mis sur pied aux Chèques. La plupart des filles de ce groupe étaient des « établies », qui militaient par ailleurs dans le mouvement des femmes, qui allaient aux coordinations, aux assemblées générales, etc. Moi, j’assistais à ces réunions, je n’osais rien dire, mais c’était quelque chose de formidable : entendre ces femmes — qui me semblaient tellement à l’aise, « libérées » — parler de leurs problèmes, aborder des sujets qui pour moi étaient tabou mais recoupaient mes préoccupations, dire des choses que je ressentais depuis longtemps mais dont je n’avais jamais osé parler à personne, c’était une véritable libération pour moi ! Cela m’a aidée à évoluer, à dépasser certains blocages.

♦ Comment étaient-elles perçues par les autres employées des Chèques ?

G. — Les gens ne comprenaient pas ce qu’elles venaient faire ici : comment, quand tu peux être ailleurs, y venir exprès ? Et puis elles n’étaient pas dans le « moule Chèques », elles n’avaient pas la même vie que nous : chez elles l’union libre était déjà beaucoup plus largement répandue, elles vivaient autrement, quelques unes par exemple habitaient en communauté. Et quand elles parlaient des femmes, des rapports avec les mecs, comme elles le faisaient, je suis sûre qu’elles en choquaient plus d’une dans les services. Cependant, les idées qu’elles ont développées ont fait peu à peu leur chemin... Mais elles ont quitté les Chèques, la plupart après la grève de 1974.

♦ Cette grève, c’est la grande grève des PTT d’octobre-novembre 1974 ? Comment s’est-elle passée aux Chèques, quelles sont les différences avec 1968 ? Et quelle place les femmes y ont-elles prise ?

G. — Personnellement je l’ai vécue très différemment, car j’étais beaucoup plus impliquée dans le syndicat qu’en 1968. Et puis ce n’était pas du tout le même type de mouvement : c’était beaucoup plus « syndical », et il n’y a pas eu d’occupation des locaux. La grève portait sur les salaires ; aux Chèques, bien entendu, nous avions également mis en avant la réduction du temps de travail (une revendication rarement avancée dans les autres secteurs des PTT, où les hommes sont majoritaires...). Il y a eu beaucoup plus de femmes grévistes qu’en 68 — et ce coup-ci elles ne sont pas parties en province. Tous les midis nous étions un millier de femmes environ aux assemblées générales. Les piquets de grève étaient très massifs. Dans les manifs avec les autres grévistes des Postes, nous nous regroupions derrière une grande banderole verte, qui nous distinguait : « Les femmes aussi ce n’est qu’un début, nous ne nous tairons plus ! »

Certaines femmes, à l’occasion de cette grève, se sont opposées à leur mari, qui ne voulaient pas qu’elles fassent grève, ou qui le toléraient à condition qu’elles ne participent pas aux assemblées générales. Elles ont fait grève « contre » leur mari. Elles n’en ont pas parlé sur le moment, c’est après coup qu’elles l’ont dit. Elles ont dû vivre des situations assez dures.

Dans les faits, par cette grève, nous sortions de notre rôle traditionnel : des femmes — prétendument peu combatives, dont on dit volontiers que leur travail est secondaire et constitue un salaire d’appoint — se battaient pour leur travail, s’intéressaient aux revendications, s’exprimaient à plusieurs milliers dans la rue. Et en 1974, on commençait à sentir que, sur la question des femmes, des idées nouvelles gagnaient du terrain. Par exemple, le fait que ce soit un homme qui prenne toujours la parole au nom de la CGT posait problème, était assez largement contesté. Des discussions ont également eu lieu autour de la proposition d’organiser une crèche pendant la grève. Mais les femmes n’osaient pas amener leurs enfants dans un endroit « non homologué », l’aspect « crèche sauvage » les gênait.

Pendant la grève, la CFDT a organisé un débat avec le Planning familial sur l’avortement et la contraception. Trois cents personnes y ont participé. Au début c’étaient plutôt les hommes qui prenaient la parole, puis dans le feu du débat tout le monde s’y est mis.

C’est à la même époque, environ, que les piilitantes féministes ont commencé à mettre en cause très durement le pouvoir des mecs dans les organisations, tant syndicales que poütiques — entre autres à la Ligue. Mais j’étais alors très réticente vis-à-vis de tous ces discours. C’est maintenant que je ressens très fort, sans toujours arriver à l’exprimer, ce qu’elles dénonçaient à ce moment-là...

♦ Et aujourd’hui, où en est-on aux Chèques ?

G. — Malgré le recul très net du féminisme que l’on peut noter depuis plusieurs années au niveau général, nous avons parfois entre nous, dans les services, des discussions fantastiques sur les enfants, sur les rôles hommes/femmes, sur le mariage, sur le temps partiel... Bien sûr ces discussions ne prennent pas une forme organisée (groupe femmes, ou commission). Pourtant elles dérangent la hiérarchie qui préférerait que les femmes s’en tiennent à parler chiffons, à bavarder, quoi !

♦ Nous sommes malheureusement obligées de conclure. En deux mots, ces vingt années que nous venons d’évoquer, que représentent-elles pour toi ?

G. — Beaucoup de choses! En 1962-1963, je lisais Nous deux et la presse du cœur ; aujourd’hui je découvre Virginia Wolf. C’est un long chemin que j’ai fait avec d’autres femmes, des Chèques et d’ailleurs, très différentes les unes des autres — et où les unes par les autres nous avons, je pense, un peu émergé.

C’est pour cette raison que cela me gêne beaucoup qu’aujourd’hui Mai 68 soit l’objet d’une commémoration, comme quelque chose de mort. Alors que Mai 68, c’était la vie même, un aperçu de la « vraie vie » !

Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Sabine Jersey

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