II ne faut rien laisser à Le Pen. Pas même... Pas même ? Surtout pas , moins que tout, Jeanne d’Arc. De Michelet à M. Cardoze, en passant par Péguy et Maurras, Bernanos et A. France, Léo Taxil, Edith Thomas, Guiiiemin ou Duby, l’affaire Jeanne d’Arc demeure « une affaire non classée ». Peut-être simplement non classable. Au même titre que « l’affaire Jésus »... Une énigme, à la fois historique et théologique.
Le personnage est à tel point envahi par son mythe, enseveli sous l’iconographie bigotte et chauvine, que la célébration réactionnaire, intégriste et tricolore semble aller de soi. Qu’on ne songe plus à la contester. Pourtant, le paradoxe saute aux yeux. Sans avoir besoin d’opposer l’anachronisme à l’anachronisme, une Jeanne « guérilléra » (Guiiiemin) à la Sainte-Jeanne bigotte. Née probablement en 1412 et brûlée en 1431, Jeanne précède de plus d’un demi-siècle Christophe Colomb et Copernic, de bien plus encore Kepler et Galilée. Il est vain de prétendre se faufiler dans sa vision du monde.
Il est certain, en revanche, qu’il y a, dans les cultes et cérémonies qui lui sont voués, détournement de cadavre, récupération ma jeure et ma juscule, profanation de mémoire et de sépulture caractérisée...
Abandonnée (si ce n’est trahie) par son roi, condamnée par l’Univer-sité, brûlée par l’Eglise, elle est en effet d’abord une figure de défi. Près de cinq siècles se sont écoulés entre le procès en « réhabilitation » (pardon, en « annulation » !) de 1450-1456 et celui de la canonisation, en 1920. Il aura donc fallu un demi-millénaire, rien de moins, à l’Eglise pour mater et domestiquer à titre posthume la « sorcière » encombrante. Le terrain de ce retournement était préparé. Dès 1910, il existait plus de vingt mille statues de Jeanne consacrées, après la défaite de 1870, à un patriotisme revanchard. Déjà, les sédiments de l’histoire monumentale s’efforçaient d’étouffer les braises sans cesse renaissantes de la mémoire.
Autour de Jeanne, les questions troublantes, sans réponse ou mal résolues, ne manquent pourtant pas : d’où vient et en quoi consiste cette revendication « nationale » anachronique en un temps de guerres dynastiques ? Quel est le sens de cette foi populaire qui tient tête aux hiérarchies instituées de l’Université et de l’Eglise? Quelle est cette image de la femme sans attributs féminins sur laquelle s’acharnent les prêtres du procès de Rouen ?
Une littérature abondante oscille aux confins de l’histoire et de la poésie, comme si elle butait sur un noyau irréductible de mystère, attaché à cette fulgurante apparition messianique au féminin. Pour Alain l’incroyant, c’est peut être la « plus belle histoire humaine ».
Ceux qui voudraient aborder Jeanne par la littérature jubileront à celle de Delteil, une gamine de dix -neuf ans face à ses juges, robuste et insolente, la langue bien pendue : tout le contraire d’une sainteté évanescente.
Par-delà l’entassement des interprétations romanesques et des représentations pieuses, il importe cependant de rappeler à l’intention des sceptiques que Jeanne n’est pas une légende mais une existence historique, dûment documentée, vivante et remuante, rebelle et défaillante, et charnellement suppliciée.
Le précieux petit livre de G. et A. Duby récapitule les principaux documents de base : a) L’Instrument public des sentences, établi quelques jours après l’exécution de Jeanne par l’évêque et l’inquisiteur, revêtu du sceau des juges et du seing des notaires ; b) Le procès verbal en latin rédigé vers 1435 par deux membres du tribunal, Thomas de Cour-celles et Guillaume Manchon ; c ) La minute française établie par les notaires qui prenaient des notes des séances, dont l’original est perdu, mais dont la trace subsiste avec le libellé d’accusation rédigé par Jean d’Estivet en mars 1431 et dont chacun des soixante-dix articles reprend l’exposé d’un crime avec la réponse de l’accusée ; d) Le Manuscrit dit d'Urfé découvert en 1787, et le Manuscrit de la bibliothèque d’Orléans redécouvert à la même date. Toute ces sources sont peu suspectes de complaisance envers Jeanne. Elles constituent le discours du pouvoir et du jugement, même si transparaît dans les notes la forte impression que produit l’accusée sur ces secrétaires et ces greffiers aux ordres.
De leur lecture émerge un personnage de rupture, au carrefour de plusieurs époques, de différentes cultures, de bouleversements théologiques. Difficilement récupérable.
Jeanne « patriote », « politique » et « stratège » ?
C’est la première énigme. Celle des clichés, des statues, et des manuels scolaires. C’est aussi, peut-être, la moins féconde. Guiiiemin est catégorique : il s’agit d’une invention anachronique, et Michelet en porte l’entière responsabilité. En effet, lorsque Jeanne parle de la « France », il s’agirait de l’Ile-de-France, d’une simple province ayant Paris pour capitale. La France à venir, la France en devenir, n’est encore, au début du xve siècle qu’un corps dispersé, « un royaume en charpie », et « l’idée d’unité française n’a pas un commencement d’existence ». Certes, les ingrédients de l’identification patriotique (l’occupation et la résistance) sont bien là, mais ils n’apparaissent tels que sous l’éclairage rétrospectif. D’ailleurs, pour sa dernière campagne, Jeanne, en butte à la réticence et aux dérobades royales, ne dispose plus que d’une troupe de deux cents mercenaires piémontais payés de
La Pucelle. Gravure du xvuie siècle extraite de La Galerie des femmes fortes de Le Moyne.
ses deniers, peu compatible avec l’image d’une « armée nationale ».
La guerre incertaine entre Armagnacs et Bourguignons est une guerre dynastique et non pas une guerre nationale entre la France et l’Angleterre. Soit.
Michelet avait besoin de donner corps et chair à son épopée populiste de l’histoire.
Il ne s’est pas penché sur les actes du procès avec la minutie de son contemporain Quicherat. L’occasion était trop belle de donner à ce Peuple une représentation de lui-même à la fois pure et héroïque.
Ainsi, la Jeanne de Michelet hantera les salles de classe de plusieurs Républiques : « Elle aima tant la France!... Et la France touchée se mit à s’aimer elle même... »
Guillemin a une sérieuse dent contre Michelet. Il en profite. D’une pierre deux coups : il torpille l’anachronisme patriotique et expulse Michelet du Panthéon historique. Mais n’est-ce pas au détriment de la nuance et de la contradiction ?
Finie donc « la bonne Lorraine qu ’Anglais brûlèrent à Rouen » ? La version poétique de Villon reprend celle du procès en annulation de 1450. Les instructeurs de ce procès avaient la tâche délicate. Charles VII, consolidé sur son trône, exigeait du Pape l’annulation du procès de Rouen. Non par reconnaissance tardive envers Jeanne : il était simplement gênant que son règne lut entaché, dans son origine et son fondement, par une sombre histoire d’hérésie. Il fallait donc annuler les conclusions de Rouen, sans pour autant accuser l’Eglise. Dans le procès en annulation, le rôle de Cauchon, celui de l’Eglise, celui de l’Université parisienne s’estompent. Toute la faute retombe sur les Anglais.
C’est plus commode. Ils auraient manipulé le procès, exercé des pressions de coulisse. L’Eglise, elle, se tire à bon compte d’un mauvais pas. Encore fallait-il que cette révision dans un sens légèrement « national » rencontre un terrain fertile. Le fait est que la perception, peu à peu, s’infléchit. L’image de Jeanne, victime des Anglais, s’affermit. N’oublions pas qu’un siècle plus tard, avec Du Bellay et avec La Henriade, fleurira une littérature « nationale » naissante.
Si la « Jeanne patriote » est absurde par rapport à son temps, elle n’en est pas moins un personnage de transition. Avec la Guerre de cent ans, c’est le monde féodal finissant qui se convulse face aux mutations de l’Europe. Dans la guerre dynastique, la bourgeoisie et l’Université parisienne ont choisi l’Angleterre, dotée d’un Parlement, où la noblesse semble conciliante. Dès Charles VI au contraire, le parti de France a raté son alliance avec la bourgeoisie, en lui supprimant dès 1413 les droits reconquis d’Etienne Marcel.
La « France » est donc en gestation, sous la poussée du capital marchand.
Louis XI, héritier direct de Charles VII qui, enfant, a rencontré Jeanne, donnera bientôt une impulsion nouvelle à la constitution de l’Etat (voir le livre de M.K. Kendall). Mais il n’existe pas encore de marché unifié. La noblesse n’est pas et ne sera jamais, et la bourgeoisie ne peut pas être encore le vecteur d’un sentiment national. Dans ces conditions, ne serait-il pas compréhensible que les prémices embryonnaires, balbutiantes, de ce sentiment en devenir, surgissent dans des couches populaires périphériques, en butte quotidiennement aux effets de la guerre? « Les pauvres gens venaient volontiers à moi », constate Jeanne devant son juge, l’évêque Cauchon, qui n’est pas le prêtre fanatique et borné de la légende posthume. Il est au contraire un fleuron cultivé de l’Egüse et de l’Université, lié à la bourgeoisie parisienne, pour laquelle il a tenu la plume en 1413 lors de la révolte de la Caboche.
Dès 1429, Alain Chartier, son contemporain, saluait Jeanne comme « une envoyée du ciel pour soutenir de la tête et des épaules la Gaule abattue à terre ». La Gaule passée ? la France à venir ? C’est une transition. Un lent
La Pucelle. Gravure du XVIIIe siècle extraite de La Galerie des femmes fortes de Le Moyne
passage, qui durera encore plus de trois siècles. L’histoire prend son temps. Jeanne, elle, se tenait en équilibre mortel sur le seuil d’une époque nouvelle.
Peut-être faut-il chercher dans sa « politique » et sa « stratégie » de quoi étayer cette piste. Il y a en effet chez elle les intuitions d’un authentique chef politico-militaire. Conductrice d’armée, elle bouscule les règles et les méandres de la guerre de position dynastique. Dans la fameuse guerre de Cent ans, on s’évite autant qu’on s’affronte. De part et d’autre, les grands capitaines, les Dunois comme les Suffolk, sont avares de leurs forces et de leurs mercenaires. Le temps passe lentement, dans cette « drôle de guerre » entrecoupée d’intrigues de cour et, en attendant, en temporisant, en négociant, on vit sur l’habitant. Jeanne bouscule cette tradition, au grand scandale des dignitaires. Déjà à peine arrivée à Orléans, elle entre en conflit avec les chefs militaires qui veulent la confiner dans sa fonction symbolique et honorifique. Elle veut se battre et commander. Elle doit aller pour cela jusqu’à les menacer d’un soulèvement populaire. C’est « la foule » qui la soutient et l’accompagne.
Dès sa lettre de « déclaration de guerre » dictée le 22 mars 1429, elle se revendique « chef de guerre ». A Orléans, elle le devient. Aussitôt, elle pousse l’avantage : Patay, Jargeau, le sacre à Reims en juillet 1429. Ce sacre, c’est son idée et sa volonté. Comme toujours, le roi hésite. Les capitaines veulent marcher directement sur la Normandie. Au lieu de profiter du rapport de forces, les conseillers de la cour agissent selon leurs habitudes et leurs penchants. Dès le mois d’août, ils négocient avec le duc de Bourgogne une trêve, dans la tradition des guerres dynastiques.
Jeanne a un sens aigu du « moment stratégique » et de l’initiative. Sa guerre de mouvement, sa guerre éclair, révolutionnaire à sa façon, a un but politique : asseoir la légitimité de Charles VIL D’où l’urgence du sacre. Un pouvoir légitimé, par-delà aléas et péripéties, a la vie dure. Les juges de Rouen l’ont compris à leur manière, qui chercheront, à travers la condamnation de Jeanne, à annuler les fondements de cette légitimité. Car le sacre, c’est sa volonté, son idée, et son œuvre. Le roi n’était pas si pressé. Pas plus qu’il n’est pressé de reconquérir Paris, une capitale. Pour Jeanne, au contraire, sans l’entrée dans Paris, l’œuvre de légitimation reste inachevée. Le siège de Paris est le prolongement naturel du sacre. Elle cherche, presque seule contre tous, à forcer la main du roi, en se lançant en vain sur les défenses de Saint-Denis.
Décidément, à Orléans, cette remuante fille est sortie de son rôle. Elle s’est émancipée. Pour les Anglais et les Bourguignons, tout se gâte avec « l’apparition de ce disciple et limier du Malin, appelé la Pucelle ». Elle bouscule en effet les règles d’un vieux jeu, parce qu’elle les ignore. Son ignorance, constate poétiquement mais justement Delteil, déroute l’adversaire : « Elle triche par simplicité. » Pour Michelet, elle incarne « le bon sens dans l’exaltation ».
Et elle est pressée. Toujours pressée. Poussée de l’avant par cette intuition que le temps lui est rigoureusement compté, qu’elle « ne durera, comme elle le pressent avant même d'entrer en campagne, qu’un an, guère plus ». Il lui faudrait une autre armée, d’autres capitaines, disciplinés par une conviction ou une cause partagée. On les lui retire, on les lui refuse. Elle partira dans sa dernière campagne à la tête de ses deux cents Piémontais, « une bande d’affreux », dit Guillemin, pour une expédition que le roi désavoue. Après la victoire d’Orléans, la circulaire royale s’efforçait déjà de minimiser son rôle pour rendre hommage à l’armée et à ses chefs.
Elle était venue à la recherche d’un roi héroïque et mystique. Elle tombe sur un roi côteleux, prudent, fourbe, commerçant, affairiste. Déjà bourgeois. Déjà prêt à trahir. Tout comme, un siècle plus tard exactement, les bourgeois allemands trahiront Münzer et ses gueux. C’est un autre trait de politique de Jeanne : l’idée de sa précarité associée à celle de la trahison. « Elle ne craignait rien, si ce n ’est la trahison », témoigne Gérardin d’Epinal, qui fit partie de son escorte de Vaucouleurs à Chinon. Elle savait d’intuition populaire qu’on ne
Carte postale patriotique (1916).
peut pas se fier à ces gens-là.
Carte postale patriotique (1916)
Brûlez l'androgyne ?
En Jeanne — comment l’ignorer, comment l’oublier ? —, c’est un corps de femme qui est sans cesse fouillé, examiné, exposé, livré : de Poitiers, avec l’examen de virginité, à Rouen, sur le bûcher. Et si l’on devait résumer les soixante-dix griefs théologiques du procès, répertoriés dans le libellé de Jean d’Estivet, malgré l’acharnement et le « métier » des juges, il en émerge deux, qui reviennent sans cesse : le port de l’habit d’homme et la croyance obstinée de Jeanne en ses voix. Sur le second, nous reviendrons, car il est au centre de la controverse religieuse.
Le premier saute aux yeux. Au terme de semaines d’interrogatoires, la vie de Jeanne parait suspendue aux pauvres fils de cet habit. Formellement, factuellement, elle fut brûlée pour avoir repris l’habit d’homme, après l’abjuration du 24 mai 1431. Seule, à dix-neuf ans, sans défenseur ni avocat, ne sachant pas écrire, devant plus de cent docteurs et prêtres retors, professionnels de la chose, elle fut condamnée par un tribunal d’hommes !
On lui reproche bien des crimes : l’incitation à la violence, la tentative de suicide lors de sa première détention, et d’avoir attaqué Paris le jour de la Nativité de la Vierge (mais à Bouvines on s’était bien déjà battu un dimanche !)... Mais tout revient à l’habit d’homme, cet « habit scandaleux », ce déni de fémini-tude. Il figure déjà en bonne place dans la circulaire d’Henri VI, roi d’Angleterre, chargeant l’évêque Cauchon d’instruire le procès : « une femme qui se fait appeler Jeanne la Pucelle, laissant l’habit et la vêture du sexe féminin, contre la loi divine, chose abominable à Dieu, réprouvée et défendue par toutes les lois, s’est vêtue, habillée et armée en état et habit d’homme ». (Duby, 16) Ou, plus précisément, tout revient à l’habit et aux cheveux, coupés en page. Dans la lecture qui lui est faite, le 23 mai, de la délibération théologique, c’est une accusation majeure : « que tu portais aussi les cheveux courts, coupés en rond au dessus des oreilles, sans laisser aucune chose sur toi qui démontrait que tu étais femme et que plusieurs fois tu as reçu le corps de notre Seigneur en cet habit » (Duby, 127) La communion en habit d’homme est donc entachée de concupiscence suspecte.
Le défit, aujourd’hui, étonne. Pourtant, il y a un siècle à peine, le port de l’habit d’homme par George Sand, s’il ne méritait plus le bûcher, scandalisait encore. Et plus près de nous encore, La Garçonne de Victor Marguerite souligne l’insolite métamorphose de l’image féminine. Pour l’Eglise, l’interdit est formel. Elle vient du deutéronome : « Une femme ne revêtira un vêtement d’homme, non plus qu ’un homme n usera un habit de femme ; celui qui fait cela est abomi- nable aux yeux de Dieu. » Quant aux cheveux, Saint-Paul a écrit dans l’Epître aux Corinthiens, que la femme doit les porter longs « Car la chevelure lui a été donnée en guise de voile. » Jeanne ne pouvait l’ignorer. Comme pour prendre les devants, elle revendique parmi ses personnages familiers, Sainte-Marguerite qui, par stratagème, quitta la maison de son mari en habit d’homme et les cheveux coupés en rond...
Le 24 mai donc, devant l’imminence de l’exécution, c’est l’humaine défaillance, l’humaine rétractation. Jeanne, qui avait tenu tête des semaines au tribunal, abjure et reconnaît « avoir porté un habit dissolu, des cheveux courts, contre toute l’honnêteté du sexe de femme, une armure par grande présomption ». Elle retire ses vêtements masculins, reprend la robe, rentre dans la décence. Et, ne pouvant rallonger sa chevelure, on préfère escamoter sa coiffure de page impie : on lui rase la tête. Ce que rappelle et confirme la sentence lue par Cauchon en personne : « Elle fut vêtue de l’habit de femme et ses cheveux, qui étaient ronds, tondus tout ras... »
Trois jours plus tard, dès le 27 mai, elle s’est ressaisie. En reprenant l’habit d’homme, elle sait qu’elle a définitivement, irréversiblement, irrévocablement choisi la mort. Le 29 mai, elle est jugée comme relapse. Le 30, elle est exécutée, hâtivement, en application de la sentence religieuse, sans même prendre le temps de décharger l’Eglise de ses responsabilités en intercalant, comme à l’accoutumée, une sentence laïque.
Derrière cet affaire d’habits et de cheveux, les griefs s’entrecroisent et se superposent : théologiques, sociaux, symboliques. Il s’agit d’abord d’un crime « abominable à Dieu ». Mais il prend dans le contexte un sens quelque peu particulier. Cette femme, décidément, sent le souffre. Les accents de procès en sorcellerie qui lui est fait s’inscrivent dans un mouvement d’exclusion et de discrimination sexuelles renforcées. L’Université de Paris a joué dans le procès un rôle central. Formellement émancipée de l’Eglise, elle tend déjà à se figer en monopole. En même temps que prends corps la caste institutionnelle des docteurs, la femme est de plus en plus exclue du savoir. A partir du xnr siècle Héloïse n’aurait plus guère eu l’occasion d’acquérir les connaissances qui la firent admirer en son temps. On assiste à une décadence des études dans les monastères féminins. Les quelques femmes médecins sont persécutées par l’Université de médecine. Au xive siècle, c’est déjà l’Université de Paris qui ranime la célèbre loi salique de Philippe le Bel, restreignant la possibilité reconnue aux femmes de succéder aux fiefs et exercer l’autorité seigneuriale.
Le procès symbolise hautement un achèvement de cette cristallisation bureaucratique du dogme, du savoir, et de l’exclusion de la femme. On comprend mieux, dès lors, la hargne des juges et la multiplicité des enjeux. Péguy sentira bien ces sourdes affinités entre la bureaucratie d’Eglise et d’Etat, entre l’esprit bourgeois et le « parti intellectuel ». Jeanne, pour lui, est un emblème. « Vous avez dérobé la clé de la science; vous n ’êtes pas entrés vous-mêmes et vous avez empêché ceux qui entraient. » C’était le terrible reproche de Jésus aux docteurs juifs de la loi : la confusion du pouvoir et du savoir.
Vingt ans plus tard, lors du procès en annulation, Jean Beaupère, théologien chef du procès et ancien recteur de l’Université de Paris (1412-1413) au moment de la révolte « cabocharde », est l’un des rares à camper sur ses positions. Son témoignage est encore hanté par cette présence insolente de femme. Il se souvient d’elle comme « subtile, de cette subtilité appartenant à femme ». Suspecte et provocante subtilité féminine...
Jeanne fut donc condamnée, non seulement comme relapse, hérétique ou schismatique, mais aussi en tant que femme, dans une époque où la condition féminine connait de nouvelles exclusions sociales et professionnelles. L’admonestation de Cauchon l’établit de manière éclatante : « Parce que tu es femme illé-trée et ignorante des Ecritures, nous offrons de te désigner des hommes doctes et scientifiques, honnêtes et bienveillants, qui t’instruiraient comme il se doit. » En revanche, « si faisant fond sur ton propre sens et ta tête inexperte..., nous t’abandonnerions ». Il est difficile de mieux résumer l’opposition entre la femme, son indépendance de jugement, sa supposée sorcellerie d’un côté, et l’homme, le pouvoir despotique, la science dogma-
Lithographie d’Albert Ligier (fin XIXe siècle)
Lithographie d’Albert Ligier (fin XIXe siècle)
Gravure de Chaussard (1806)
Statue par Marie d'Orléans (début XIXe)
Ingres. Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII (détail). 1854 tique de l’autre.
Sa contemporaine Christine de Pisan n’a cessé de conjurer les femmes de ne pas se laisser dépouiller de leurs droits. Lorsque Jeanne apparaît, elle est depuis de longues années déjà retirée du monde. C’est donc de sa retraite qu’elle écrit le premier poème à la gloire de Jeanne, qui revendique énergiquement son sexe :
« Voici femme, simple bergère, Plus preux qu'oncques homme fut à Rome...
Hée ! Quel honneur au féminin sexe !...
Ce que pas hommes fait n’eussent !... »
Une femme, une femme du peuple qui doublement sort de sa condition, sort de son rang, ne reste pas à sa place. Elle porte le pantalon et les armes. En elle s’efface la frontière entre les sexes. Ses compagnons d’armes affirment, malgré la promiscuité des bivouacs, n’avoir jamais éprouvé de désir charnel.
Dans Gilles et Jeanne, M. Tournier joue sur cette ambivalence des sexes, sur la permutabilité du masculin et du féminin, du bien et du mal. Bien sûr, ce n’est plus de l’histoire. C’est de la littérature. Il n’en demeure pas moins que l’androgynie, la bisexualité résistent au rangement. Il y a encore quelque chose de Jeanne dans le double jeu et la double face de YAlbertine de Proust : un principe de désordre et de confusion des genres dans un monde assoiffé d’ordre, de hiérarchies et de classifications.
Pour l’Eglise et l’Université, il fallait brûler l’hérétique. Il fallait brûler la femme scandaleuse. Il fallait aussi, symboliquement, brûler l’androgyne.
Daniel Bensaïd (la deuxième partie de cet article sera publié dans le prochain numéro)
Rappel chronologique
1412 : Naissance probable de Jeanne.
1413 : Révolte des bourgeois parisiens soutenus par le duc de Bourgogne contre les féodaux Armagnacs. Le futur évêque de Beauvais et instructeur du procès de Rouen, Cau-chon est un des rédacteurs des ordonnances « cabochiennes » qui donnent satisfaction à la révolte.
1420 : Traité de Troyes qui fonde la double monarchie franco-anglaise.
1422 : Henri VI d’Angleterre, roi de France et d’Angleterre a un an. Son oncle Bedford assure la régence.
1429 : Jeanne part de Vacouleurs pour Chinon où elle rencontre Charles VII le 25 février.
En mars, examen corporel de Jeanne par les docteurs et maîtres à Poitiers. Le 22 mars, à la fin de l’examen, lettre « déclaration de guerre » aux Anglais. Le 8 mai, levée du siège d’Orléans. Le 12 juin, bataille de Jargeau et le 18, bataille de Patay. Le 17 juillet, sacre de Charles VII à Reims.
Le 3 1 juillet, Christine de Pisan termine son poème.
Le 28 août, trêve générale entre Charles VII et le Duc de Bourgogne. En septembre, assaut manqué de Jeanne contre Paris.
1430 : Avril, rupture de la trêve. Mai : capture de Jeanne devant Compiègne. Décembre : arrivée de la prisonnière à Rouen.
1431 : Ouverture du procès le 21 février.
Lecture des soixante-dix articles d’accusation d’Estivet le 27 mars.
Le 19 mai, lecture des avis des facultés parisiennes. Le 23 mai, abjuration de Jeanne au cimetière de Saint-Ouen.
Le 29 mai : procès de relapse.
Le 30 mai : sentence et exécution.
1450-1456 : procès en annulation.
1453 : fin de la guerre de Cent ans et chute de Constantinople, qui marque, pour les manuels scolaires, la fin du moyen âge.
1841-1849 : publication des documents du procès par Quicherat.
1869: M�Dupanloup réclame la canonisation.
1884 : campagne pour faire du 8 mai une Fête nationale.
1920 : canonisation de Jeanne d’Arc et de Thérèse de Lisieux.