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Guy Hocquenghem (1946-1988) : Celui qui ne s'est pas renié

· Cahiers du féminisme, n° 46, automne 1988 · p. 36-37 · 1 960 mots

Dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (1986), Guy Hocquenghem avait inventé un mot : la « renégation ». De Serge July à Roland Castro en passant par Régis Debray, il désignait ainsi les champions du consensus « droite-gauche-ex-gauchos », cette « génération » où il n’y a « pas une femme, pas un déviant », cette génération de « quarantenaires de la classe soixante-huit qui barrent résolument la route à tout ce qui est né après eux ».

Guy Hocquenghem avait alors juste quarante ans . Dé jà, le SIDA avait montré en lui ses premières manifestations. Cet été 1988, la maladie l’a emporté. Guy Hocquenghem aurait pu suivre le même chemin que pas mal de ses « camarades ». Le militant révolutionnaire des années soixante, le militant homosexuel des années soixante-dix commençait au début des années quatre-vingt à être « reconnu ». Une émission à succès sur Europe 1 et les premières critiques favorables à ses romans auraient pu l’entraîner dans l’arrivisme.

S’il n’en a rien été, ce n’est pas seulement à cause de « l’état d’apesanteur dans lequel se trouve l’homme qui sait qu’il doit mourir », selon l’expression qu’il employait à « Apostrophes » l’an dernier. C’est qu’il y a une continuité dans la pensée de Guy, depuis son premier ouvrage le Désir homosexuel (1972) jusqu’au posthume Frère Angelo.

C’est enfin qu’il a vu à l’œuvre, dans la sinistre affaire du Coral, les conséquences sur ses proches, de la « renégation ». En 1982, une machination politico-policière jette à la vindicte publique les animateurs d’un lieu de vie et des intellectuels qui ont soutenu l’idée de la liberté sexuelle des mineurs (Scherer, Matzneff). Toute l’intelligentsia de gauche, toute la classe politique se tait, effrayée à la seule évocation du mot de « pédophilie ». Ce lâchage généralisé, cette démission des défenseurs patentés des libertés, Guy ne l’oubliera pas. Dans un roman, ironique et amer, les Petits Garçons, « roman de résistance cora-lienne », il dénonce ceux qui ont fait « silence sur les calomnies en sacrifiant quelques innocents ». Sur ce roman, la presse fera silence...

Le désir homosexuel

Après avoir rompu avec la Jeunesse communiste révolutionnaire, après 1968, Guy participe aux activités de Vive la révolution (VLR), groupe qui croit trouver dans la Révolution culturelle chinoise une référence au rôle spontané des masses. En fait, ce qui est en germe dans sa démarche c’est la réflexion et l’action sur le rapport du politique et du quotidien, le rapport entre ce que l’extrême gauche appellera un temps les fronts secondaires et le terrain politique de la lutte des classes.

Cette réflexion, il la trouve avec René Scherer et chez un petit groupe de femmes, chassées du très respectable groupe homosexuel Arcadie et militantes du nouveau mouvement de libération des femmes. Dans le Nouvel Observateur du 10 janvier 1972, qui titre « La révolution des homosexuels », Guy raconte : « J’ai débarqué dans une petite chambre où il y avait une trentaine de personnes. Tout le monde racontait sa vie, ses rêves, ses désirs, avec qui, comment et pourquoi il couchait. Et comment il vivait. » C’était en février 1971. Le mois suivant, il participe à la création du Front homosexuel d’action révolutionnaire.

C’est le premier mouvement homosexuel français qui se situe dans la lignée de Mai 68. Il y avait bien eu un éphémère Comité d’action pédérastique révolutionnaire à la Sorbonne en Mai. Mais ses affiches avaient été déchirées par le comité d’occupation.

Dans le manifeste du FHAR, Rapport contre la normalité, Guy situe la perspective du mouvement : « Je crois que l’homosexualité vécue de façon consciente est plus qu’une forme de la sexualité opprimée; quelle n’est pas qu’une façon d’envisager les rapports affectifs; quelle contient en elle-même plus qu ’une attitude face à la famille et à l’hétérosexualité. Nous ne sommes pas des révolutionnaires spécialisés dans le problème sexuel. Je pense qu’un homosexuel conscient a une façon d’envisager l’ensemble du monde, politique comprise, qui lui est particulière. » C’est ce rapport du particulier et de l’universel qu’expriment, au même moment, les femmes quand elles disent : nos luttes changent la vie entière.

Dans le Désir homosexuel (1972), Guy opère la première théorisation de cette vision du monde. Il ne s’agit plus de mendier la reconnaissance de l’homosexualité : « Ce n’est pas l’homosexualité qui pose problème, mais la panique qu’elle déclenche. » Il s’agit donc de laisser place à un désir polymorphe que la civilisation œdipienne a enfermé dans des choix exclusifs. Dès ce moment, apparaît chez Guy, le sens du long terme en matière d’analyse sociale. La répression de l’homosexualité ne peut être réduite à une volonté de la bourgeoisie. Il y a des phénomènes millénaires qui jouent dans chaque moment social de manière différenciée. La mise en crise de la société doit dès lors être articulée sur la « révolution du désir » : « L ‘intervention homosexuelle possède cette caractéristique propre de faire intervenir le privé, le petit secret honteux de la sexualité, dans le public, dans l’organisation sociale. »

En 1976, Guy publie Co-ire, album systématique de l’enfance réalisé avec René Scherer. Dès cette époque, il apparaît que le principal obstacle à la reconnaissance de l’homosexualité est la ques- tion du rapport à l’enfance et de la pédophilie.

Ainsi qu’il l’exprimera dans le débat réalisé à France-Culture avec Michel Foucault en 1978 et repris dans le numéro de Recherches, intitulé « Fous d’enfance : qui a peur des pédophiles ? », « tout le contexte criminalisant ne sert qu’à dégager le noyau de l’accusation: vous voulez faire l’amour avec des enfants consentants, l’interdit traditionnel sur les rapports sexuels consentants, sans violence, sans argent, sans aucune forme de prostitution, qui peuvent exister entre des majeurs et des mineurs. »

Il se situera ainsi contre les théories de Françoise Dolto (disparue presque en même temps que lui dans un unanime concert de louanges que Guy aurait stigmatisé). Pour Guy, la loi de la pudeur n’est que l’hypocrisie qui veut refii-ser à l’enfance des espaces de socialisation amoureuse. En 1977, il a pris, avec Michel Foucault, Gabriel Matzneff, René Scherer et quelques autres l’initiative d’une lettre ouverte à la commission de révision du Code pénal à propos des relations mineurs-adultes.

La même année, dans Comment nous appelez-vous déjà ?, écrit avec Jean-Louis Bory, il prolonge la réflexion de Michel Foucault, dans son tome 1 de l’Histoire de la sexualité : la Volonté de savoir. Guy perçoit que les mots sont piégés, que se profile une « victoire à la Pyrrhus » : la remise en cause globale des rôles sociaux ne s’est pas faite comme on l’attendait : « L ’homosexualité aura été l’instrument privilégié d’une immense conversion normative » du masculin, « pour que les maîtres restassent entre eux ».

Il précise, en 1979, dans Race d’Ep : « Cette société est en train de digérer une de ses limites essentielles. L'important n ’est pas tant de réprimer l’homosexualité que de la connaître, la modeler, lui retirer son aspect sulfureux. La décadence des rôles virils permet le recyclage du désir homosexuel, son insertion dans le tableau composite d’une crise de société durablement organisée. »

Ainsi s’annonceront les années quatre-vingt avec une reconnaissance relative d’une homosexualité normalisée et commercialisée d’un côté et la chasse aux pédophiles de l’autre. Ainsi s’annoncent aussi les exclusions qui frappent les immigrés en France qu’il dénonce dans la Beauté du métis (1979).

Face à la glaciation des idées

Contre l’entreprise de « renégation » et de normalisation qui va accompagner les années quatre-vingt, Guy cherche les voies nouvelles de la réflexion et de l’action. Une seule figure lui semble ne pas avoir renoncé, c’est Jean Genet. Dans un texte sur le Captif amoureux de

Genet, Guy décrit le secret de l’attitude genetienne : « Un total pessimisme historique, mais avec un mélange de désespoir et de jubilation, qui est proprement l’attitude esthétique. Un esthétisme jamais coupé de ses ambitions métaphysiques, toujours plus vaste que lui-même, un esthétisme qui ne se sert pas des gens, mais qui consiste à tout partager. »

Dans l’entretien que je réalisais avec Guy et René Scherer en 1986 lors de la sortie de leur Ame atomique, Guy prolongeait sa réflexion : « Beaucoup de gens pensent qu’ils vivent une époque qui est à la fin de l’histoire, d’où l’apparition de mots comme postmoderne. Les idéologies auraient disparu et toute pensée avec elles. Dans l’âme atomique, nous cherchons une philosophie qui échappe au coinçage entre marxisme et antimarxisme arriviste. »

L’âme atomique n’est pas la grande âme des religions et des idéologues mais la petite âme errante, hésitante et joueuse, celle qui refuse la confusion des particularités dans le conformisme. Cette âme n’est pas à opposer au corps. Au contraire, comme le dit Artaud, « l’âme est l’infini du corps ». Refusant de s’inscrire dans le débat où l’on a d’abord dit « tout est politique » pour dénigrer ensuite tout ce qui est politique, Guy définit une philosophie politique qu’il résumait ainsi dans l’entretien déjà cité : <(Il faut penser la politique .-on peut penser l’esthétique à partir du politique, ça donne le jdanovisme ; ou la politique à partir de l’esthétique: accepter des goûts et des couleurs différents. » Cet esthétisme, comme attitude sociale, il en note l’expression dans le lesbianisme, cette « présence d’une sensualité esthétique non finalisée, la force noire de la stérilité contre les familles de l’ère du progrès ». L’utopie esthétique « portée par un pessimisme actif » devient pour lui le développement des « promesses avortées de l’ère industrielle ».

C’est le roman philosophique qui va être pour Guy la forme d’expression ultime pour ne pas renoncer dans l’époque postmilitante de la glaciation des idées.

Retrouver la durée, les combats qui hantent l’humanité : ce sera d’abord l’attente de l’Apocalypse par Saint-Jean, « cette terre nouvelle et ces deux nouveaux ». La vie du « disciple que Jésus aimait » que Guy décrit dans la Colère de l’agneau (1985), c’est l’espoir ardent de l’avènement ici-bas du royaume de justice.

Dans Eve (1987), ce sont les dieux modernes tels que la science, les manipulations génétiques, les maladies comme le SIDA que Guy affronte. Adam et Eve sont deux jumeaux fécondés par le même œuf à vingt ans d’intervalle. A « Apostrophes », Guy souhaitait que le roman d’aujourd’hui soit comme une révolte contre ce destin. Contre le tragique du destin collectif mais aussi du destin personnel, entrevu dans les pages presque insoutenables où il décrit l’univers de l’hôpital qu’il vient de connaître et où il retournera pour mourir, Guy affirme que « même dans la situation la plus inhumaine, la plus technicisée, des rapports humains sont possibles ». Tandis qu’Adam meurt du SIDA, Eve accouche de leur enfant.

Dans les Voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo, dernier roman de Guy, paru quelques jours après sa mort, c’est la Renaissance, l’époque de la guerre des paysans de Thomas Munzer et son utopie d’un communisme évangélique, la découverte du Nouveau Monde. Mais la prise de possession de cette nouvelle terre promise par les conquistadores se fait dans la cruauté. Le moine Angelo, qui a « sincèrement cru à une foi plus large, à une réconciliation plus généreuse, un règne de charité sur cette terre », sera condamné à mort. Son ami d’enfance écrira : « Tu n’étais pas fait pour cette période d’ordre. »

Gérard Bach

Gérard Bach vient de publier

Homosexualité : la reconnaissance ? dans lequel se trouve notamment l’entretien avec Guy Hocqueng-hem et René Scherer évoqué dans cet article. Ce livre est disponible à la librairie La Brèche. Il peut être adressé contre un chèque de 80 F à Espace-Nuit BP 129, 92 106 Boulogne-Billancourt.

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