Autrefois , on avait coutume de dire, à propos des jeunes : « entrer dans la vie active ». Difficile aujourdfhui de parler d’« entrée », il s'agit plutôt d'aller et retour — plus ou moins réguliers — entre chômage et emploi : petits boulots à durée et horaires réduits, Travaux d'utilité collective (TÜC), Stages d'insertion à la vie professionnelle (SIVP) et autres stages d'« insertion » ou de « qualification » dont le principal intérêt est d'alléger les statistiques du chômage. Ce qu'en haut lieu on nomme « traitement social ».
Pour les jeunes, ce traitement est synonyme de précarité et de très bas niveau de ressources. Ceci pour les plus « chanceux ». Car il y aussi tous ceux et celles qui, des mois durant, ne connaissent de la « vie active » que le chemin qui mène à l’ANPE, sans indemnités.
A tous ceux-là, le nouveau « plan-emploi » présenté par Rocard et adopté en Conseil des ministres le 14 septembre dernier apportera peu de raisons d’espérer — pas plus qu’aux chômeurs et chômeuses moins jeunes. Il s’agit essentiellement de mesures destinées à réduire le coût de la main-d’œuvre pour le patronat (diminution du taux des cotisations pour les allocations familiales, baisse ou exonération des impôts ou des charges sociales), sans aucune obligation d’embauche. Le seul « volet social » porte sur l’améhoration de la formation, pour les TUC et SIVP particulièrement. Mais là non plus rien d’obligatoire : tout laisse à penser que l’on en restera au stade de la théorie.
Plutôt qu’à une longue série de chiffres, nous avons préféré faire appel ici à quelques témoignages, même s’ils ne résument pas à eux seuls la totalité des situations vécues par les jeunes aujourd’hui. Ils ont été recueillis en Seine-Saint-Denis, dans une banlieue ouvrière assez typique de la région parisienne, à fort taux de population immigrée.
La ronde des petits boulots
Les petits boulots, Nassera connaît bien : depuis qu’elle a quitté le LEP, il y a sept ans, son CAP de comptabilité en poche, elle a occupé huit ou neuf postes différents dans des emplois correspondant à sa formation — sans parler des petits « à-côtés » pour boucher les trous, vendeuse le week-end dans un magasin de confection, garde d’enfants, etc. Elle a travaillé ainsi successivement comme secrétaire dans une société commerciale, comme dactylo-facturière à l’aéroport de Roissy, comme comptable dans une autre société, puis dans une banque, dans un hôpital, etc. A l’exception de la société commerciale où elle est restée deux ans avant d’en être ücenciée, tous les autres emplois étaient des contrats à durée déterminée ou des missions d’intérim : un mois, deux mois, parfois trois — parfois quelques semaines seulement... Et à nouveau la ronde infernale : frapper aux portes, écrire, envoyer son CV, subir l’épreuve des tests, des entretiens, guetter l’arrivée du courrier, se tenir près du téléphone, prête à bondir au premier appel. « Si je voulais du boulot à l’usine, je trouverais sans doute plus facilement, explique Nassera. Mais une fois qu’on est à l’usine, on est tellement crevé qu’on n’a plus la force de chercher un autre boulot, une fois qu’on est coincé là-dedans c’est fini. Et tout ce qu’on a appris à l’école, c’est pour rien, cela ne sert plus. Moi, je préfère chercher un travail de bureau, je pars d’un principe: travailler c’est surtout pouvoir faire ce qu’on aime. » En attendant, il faut bien vivre... Nassera s’est inscrite dans plusieurs agences d’intérim et à l’ANPE : « La plupart des boîtes d’intérim nous inscrivent, mais après elles nous appellent rarement — ou alors pour nous proposer un travail à mi-temps à deux heures de trajet de la maison, cela ne vaut pas le coup ! Et à l’ANPE, ici, on est souvent mal reçu, cela ne donne pas envie d’y aller. » Alors, elle préfère chercher par elle-même, prospecter, écrire : heureusement, dans sa commune, la municipalité a mis en place il y a un an un centre d’aide aux chômeurs, où l’on peut consulter gratuitement sur minitel la liste des entreprises et qui prend en charge tous les frais de courrier, photocopies des CV et téléphone, occa-sionés par la recherche d’un emploi. Une initiative appréciée, quand on navigue entre chômage et petits boulots payés au SMIC...
Le regard des autres
Depuis décembre dernier, Nassera est au chômage, et sans allocations : « Je pourrais demander une aide, mais il faut remplir tellement de paperasses, on nous demande tellement de renseignements qu’à la fin on se décourage, on en a marre, on se dit que ce n ’est même pas la peine et on abandonne... Heureusement je n ai pas de loyer à payer, puisque je vis avec ma famille. Mais pour ma mère, c’est dur, ça l’angoisse de voir que ses enfants n ’arrivent pas à s en sortir. Et puis moi je me sens mal, j’ai l’impression de ne plus être un être humain : il y a le regard des autres, les gens qui te demandent tout le temps si tu as trouvé du travail. Certains le font par sympathie, mais d’autres c’est avec l’air de dire : celle-là elle n ’a toujours pas de travail... J’ai l’impression d’être toute petite à coté des autres, alors je préfère ne pas sortir, je ne veux voir personne. Et puis au chômage, tout ce qu’on a appris on l’oublie! »
Dans l’immédiat, Nassera a un petit espoir : elle vient de recevoir une convocation pour passer des tests dans une entreprise, pour un travail de bureautique. C’est complètement à l’autre bout du département, et elle ne sait pas encore très bien comment elle va pouvoir s’y rendre : « Mais aujourd’hui, ajoute-t-elle, je n’ai plus trop le choix... » Encore faut-il que cette société accepte les étrangers : elle a déjà essuyé plus d’un refus à cause de sa nationalité algérienne, on s’en doute. Le fait d’être d’une femme a-t-il constitué parfois un obstacle dans la recherche d’un emploi? A cette question, spontanément, elle répond non. Mais un peu plus tard dans le cours de la discussion, c’est elle-même qui remarque : « A l’embauche, on sent qu’il y a des tas de choses qui comptent : la démarche, l’habillement, la coiffure, et plus pour une femme que pour un homme. Une fois par exemple, dans une boîte d’assurances où je m ’étais présentée, à la fin de l’entretien on m’a demandé de laisser ma photo — je n ’ai pas voulu. Est-ce que cela veut dire qu’ils sélectionnent sur le physique ? » Et elle ajoute : « Je trouve que pour les femmes, à l’heure actuelle, cela se dégrade... »
Secrétaire à tout faire
Les petits boulots, quand enfin on en trouve, c’est un salaire tout juste égal au SMIC, bien sûr. Et pour les patrons, un e main-d’œuvre idéale, véritablement « taillable et corvéable à merci » : « On est souvent obligé de faire des heures supplémentaires le soir. Elles sont payées, oui, mais au tarif normal, pas en heures supplémentaires. Il m ’est arrivé aussi une ou deux fois de devoir venir travailler le dimanche, toujours au tarif horaire normal. Je n ’ai pas osé réclamer, je me suis dit que ce n ’était pas la peine, je sais qu ’il y a plein de filles qui cherchent du boulot... Ce qui se passe souvent aussi, c’est qu’on nous demande des choses qui n ’ont rien à voir avec notre travail — et si on refuse, on nous dit au revoir. Ainsi, dans une société où j’avais été embauchée pour faire de la comptabilité, on m ‘a un jour demandé de nettoyer des bouquins. Je l’ai fait, pour rendre service. Mais une autre fois, on voulait que je répare la photocopieuse en me disant : “Quand on est secrétaire, on doit le faire, on ne doit pas refuser au patron. "Alors là, j’ai dit non, et je suis partie de moi-même. Je veux bien accepter certaines choses, mais quand même pas n’importe quoi! D'ailleurs, dans cette boîte, personne ne restait six mois. Une seule fille est restée plus longtemps, elle a fini par craquer elle aussi : elle devait travailler le samedi, le dimanche... Un jour ou l’autre, on craque ! »
Cependant, comparée à d’autres jeunes, Nassera n’est pas parmi les plus démunis : elle a au moins une qualification, et une qualification qui a toujours de la valeur sur le marché du travail. Ce n’est pas le cas pour les deux cent mille jeunes qui sortent chaque année sans diplôme du système scolaire et se présentent sur le marché de l’emploi les mains vides. Nora, que j’ai rencontrée chez une voisine de Nassera, se bat pour ne pas être de ceux-ci. Elle m’a raconté son histoire : elle était élève au LEP de Noisy-le-Sec, dans une classe préparant au CAP d’habillement — nouveau nom donné au CAP de couture. Dans sa classe, la moitié des élèves était comme elle d’origine maghrébine, les autres Antillaises ou Portugaises ; sur vingt-deux élèves, une seule était française. Pendant toute leur scolarité, on leur a fait miroiter la possibilité de devenir styliste ou modéliste si elles préparaient le BEP après le CAP. Mais à l’examen pour le CAP, en juin dernier, une seule élève a été reçue. Une seule sur vingt-deux, cela paraît un peu curieux !
Le choix entre l’ANPE...
« Surtout, précise Nora, que nous n ’avions pas trouvé les épreuves tellement difficiles. En outre, cela ne correspond pas du tout aux résultats de l’examen blanc que nous avions passé quelques mois avant, où nous avions toutes réussi les épreuves pratiques. » Tout cela jette le doute, c’est le moins qu’on puisse dire, sur la valeur de cet examen... Mais les choses ne s’arrêtent pas là : quand les élèves ont voulu se réinscrire au LEP, on leur a annoncé... que la section était supprimée, qu’elles ne pouvaient donc pas redoubler : « On est carrément jetées à la rue ! A l’école on nous répond simplement: 'Allez-vous inscrire à l'ANPE, vous n’avez qu’à bosser.” La directrice explique que tout cela est de notre faute, que nous n ’avions qu 'à travailler plus pendant l’année ! Nous sommes allées voir dans les autres écoles du département, partout on nous a répondu qu’il n’y avait plus de place. Nous sommes aussi allées à l’Inspection académique, sans résultat. »
Il est bien connu, et depuis longtemps, que ces sections de couture — même pompeusement rebaptisées « habillement » — ne sont que des voies de garage, ne préparent que de futures chômeuses. Le fait de les supprimer mérite donc discussion. Mais à condition de tenir compte du sort des élèves déjà embarquées dans cette galère. La façon dont les choses se sont passées ici est particulièrement scandaleuse et témoigne du plus profond mépris de la part des pouvoirs publics : voici vingt et une élèves laissées sur le carreau, pour qui les trois ans écoulés sont autant d’années perdues. C’est d’autant plus révoltant qu’aucune d’entre elles, au départ, n’était volontaire pour aller dans cette section. Mais on ne leur a pas laissé le choix : c’est là qu’on oriente celles qui ont le plus de difficultés à suivre l’enseignement général en sixième et cinquième, celles qui ont les plus mauvaises notes en grammaire française, en rédaction. Pas étonnant que s’y retrouve une écrasante majorité d’élèves de familles immigrées... Et aujourd’hui, l’administration ne leur propose pas la moindre possibilité de réorientation, simplement... l’ANPE, et « débrouillez-vous » !
... ou le mariage
Rejetées de porte en porte, plusieurs ont déjà abandonné tout espoir : « Quelques-unes sont allées s ‘inscrire à l’ANPE, raconte Nora ; trois sont en stage, et deux se sont embauchées dans l’usine de confection d’à côté, où elles travaillent sur des machines. Mais le plus grave, c’est qu’il y a quelques fûles pour qui les parents commencent à parler de mariage : ‘‘Puisqu’il n’y a pas de possibilités de continuer l’école ni de trouver du boulot, tu te maries. ’’ Et ce ne sont pas seulement des paroles en l’air ! » C’est le cas en particulier de sa copine Farida. Mais celle-ci n’a pas l’intention de se laisser faire : « Je préfère me sauver de chez moi ou me tuer plutôt que le mariage ! »
Profondément révoltées par tout cela, et par le mépris avec lequel on les a traitées, Nora et deux ou trois autres élèves de sa classe ont décidé de réagir. Oh ! elles ne se font pas d’illusion sur les perspectives que leur offre ce CAP d’habillement. Mais elles savent aussi que si elles n’ont aucun diplôme, ce sont les boulots les plus pourris qui les attendent ou le chômage. Avoir ce CAP, ce serait une garantie, minime certes, mais une garantie quand même. Alors, puisque les démarches individuelles n’ont rien donné, elles ont décidé d’agir collectivement, en commençant par essayer de convaincre le maximum de filles de la classe et en contactant l’association de parents d’élèves. Une délégation d’élèves et de parents s’est ainsi rendue au rectorat, puis est allée voir le député PS du département. Mais pour le moment, tout ce qu’on leur a proposé, c’est un « module de rattrapage », c’est-à-dire huit à dix heures de cours (dans un LEP à l’autre bout du département, deux heures de trajet aller et deux heures retour) et le reste chez elles (pratique pour les exercices sur machines !). Ce qu’elles veulent, elles, c’est une véritable possibilité de redoubler et de passer leur CAP, et donc le maintien de leur classe, ou au moins la possibilité d’être accueillies dans les LEP de Montreuil ou Bondy, plus proches de leur domicile. Ce n’est pas la lune ! Elles n’ont pas l’intention de baisser les bras !
Anne-Marie Granger
Dernière minute : Nora et ses camarades viennent d’obtenir gain de cause. Toutes celles qui le souhaitent peuvent se réinscrire dans un LEP proche de chez elles.
N
Offres d’emploi
Voici quelques exemples d’annonces trouvées dans une ANPE de la région parisienne.
Pour les jeunes : même quand elles sortent de l’école avec un diplôme, tout ce qu’on leur propose ce sont des « emplois » de TUC ou de SIVP, essentiellement dans le secrétariat ou les soins aux enfants.
Pour les moins jeunes :
— Secrétaire standardiste comptable — bonne présentation — grande disponibilité — deux ans d’expérience exigés — heures supplémentaires à prévoir — si possible connaissances dans le bâtiment — 5 500 F par mois.
— Secrétaire comptable Bac G2 — 5 300 F par mois.
— Sténo-dactylo bilingue micro-informatique — BTS exigé — deux ans d’expérience — Frappe/télex/ courrier/copie — 6 000 F par mois.
— Secrétaire traitement de texte, niveau troisième -4 100 F par mois.
— Secrétaire bilingue allemand — une autre langue souhaitée — 7 000 F par mois.
— Contrat de qualification : secrétaire bilingue anglais, dactylo — beaucoup de contacts téléphoniques — être motivée pour poste à responsabilités — 5 200 F par mois.
— Secrétaire direction — Bac + 2 — traitement de texte-dactylo — bonne présentation — bilingue anglais — cinq ans d’expériences exigés —
6 000 F par mois.
— Vendeuse en boulangerie — qualifiée — 4 900 F par mois.
— Vendeuse charcuterie-traiteur — motivée — bonne présentation et élocution — 5 000 F par mois.
— Vendeuse bilingue anglais dans luminaire-orfèvrerie — 5 000 F par mois.